L’Allemagne remet la question du schiste sur la table

DLes pays de l'Est de l'Europe se sont allier contre le projet de réforme de Bruxelles, soutenu par les pays de l'Ouest.

Le ministre allemand de l’Énergie, Sigmar Gabriel, souhaite légiférer sur les technologies liées à la fracturation avant les vacances d’été. Mais le pari est loin d’être gagné.

En Allemagne, le terme de fracturation hydraulique était tabou. Mais la crise ukrainienne fait bouger les lignes. La chancelière allemande, Angela Merkel, a remis sur la table la méthode controversée destinée à extraire du gaz de schiste. Elle souhaite en effet exploiter cette ressource comme un moyen de substitution au gaz russe. C’est en ces termes que Sigmar Gabriel, ministre de l’Economie et de l’Energie, a présenté à la hâte un texte de loi relatif à cette technologie décriée.

>> Lire : Sigmar Gabriel craint que la politique énergétique de Bruxelles ne pénalise l’Allemagne

Selon ses détracteurs, le ministre allemand aurait cédé à la pression de l’industrie sans prendre en compte les risques liés à cette technologie. Lors de la fracturation hydraulique, de grandes quantités d’eau et des produits chimiques sont injectés dans un puits de forage pour libérer le gaz naturel coincé sous des couches rocheuses. Cette méthode non conventionnelle d’extraction est suspectée entre autres de polluer les nappes phréatiques avec des substances cancérigènes par infiltration.

Le ministre a ensuite promis que la technologie de fracturation appliquée aux États-Unis et au Canada ne serait pas mise en œuvre en Allemagne. Dans ce cadre, il collabore avec le ministre de l’Environnement pour durcir les lois relatives à l’exploitation minière et hydraulique. Des choix cruciaux qui devraient être faits dès cet été. La loi devrait être soumise au vote à l’automne.

Eldorado pour l’industrie

Certains se demandent par conséquent si l’interdiction du gaz de schiste a complètement disparu de la table des discussions. Selon les partisans du projet, cette technologie pourrait rapporter gros.

Personne ne connaît pourtant avec exactitude la quantité de gaz de schiste présente sur le territoire allemand. Selon les estimations de l’Institut fédéral des géosciences et des ressources naturelles, 2,3 milliards de mètres cubes de gaz de schiste seraient exploitables, un eldorado pour les représentants de l’industrie. Une augmentation de l’offre en gaz et pétrole serait dès lors synonyme d’une baisse des prix.

La Fédération de l’industrie allemande (BDI) demande par conséquent d’ouvrir le débat sur les méthodes d’extraction des gisements de gaz de schiste. « À l’heure actuelle, avec la crise ukrainienne et les difficultés à appliquer la loi sur les énergies renouvelables [EEG], la fracturation est porteuse d’espoir, car l’Allemagne doit être plus indépendante en matière d’énergie », explique un représentant de la BDI à EURACTIV.de.

Réduire la dépendance vis-à-vis des importations ?

L’Allemagne dépense chaque année environ 90 milliards d’euros nets en importation pour son approvisionnement en pétrole, gaz et charbon. Du coup, le gouvernement écoute d’une autre oreille toute proposition pour réduire la facture énergétique.

Les États-Unis semblent, tout du moins au premier abord, représenter un exemple couronné de succès.« Drill, baby, drill », littéralement « Fore, vas-y fore ! », avait déclaré en 2008 John McCain, le candidat républicain à la présidence des États-Unis dans la perspective de réduire l’indépendance énergétique de son pays. À l’heure actuelle, c’est le président Barack Obama qui défend ce principe, et avec succès : la reprise économique outre-Atlantique après la crise de 2008 est en partie due aux prix abordables de l’énergie.

De fortes résistances

De nombreux aspects des risques encourus lors de l’extraction de gaz de schiste n’ont pas été encore étudiés. Peu d’essais de forage ont été menés jusqu’à présent en Allemagne. Selon une étude réalisée par l’organe consultatif sur l’environnement (SRU), « des questions importantes sont encore ouvertes sur les risques liés à la fracturation ».

Sigmar Gabriel a pour sa part toujours assuré qu’une autorisation de l’exploitation du gaz de schiste serait assortie de conditions strictes. Il a par exemple évoqué des tests sur les impacts environnementaux et une interdiction de forer dans les zones de protection des eaux. Plus de 300 000 personnes ont récemment signé un appel à l’arrêt de la fracturation sur la plateforme Campact. En d’autres termes, tous ceux qui veulent autoriser la fracturation rencontreront une forte résistance.

Ainsi, Rebecca Harms, coprésidente des Verts au Parlement européen, veut de son côté interdire totalement la fracturation. « Le gaz naturel est salué pour être une ressource énergétique performante, abondante et qui engendre peu de CO2. Mais la fracturation entraîne des processus risqués qui pourraient avoir des effets dévastateurs sur la santé et l’environnement », affirme-t-elle.

Approvisionnement énergétique garanti sans fracturation

Le doute règne même chez les proches du ministre allemand chargé de l’Énergie, Sigmar Gabriel. « Tant que la fracturation de gaz de schiste entraîne l’émission de substances toxiques qui contaminent les nappes phréatiques, le SPD refusera d’accepter la fracturation », a assuré à EURACTIV.de Dirk Becker, expert en énergie pour le parti social-démocrate allemand (SPD).

« Les gisements de gaz de schiste ne sont pas nécessaires pour assurer la sécurité énergétique de l’Allemagne, puisque nous avons une offre suffisante à l’heure actuelle », poursuit-il.  Au Canada, des essais de fracturation sont menés sans utiliser de substances toxiques. Selon Dirk Becker, l’Allemagne devrait attendre les résultats de ces essais.

Il estime aussi qu’il est peu probable que la Russie coupe ses approvisionnements en gaz vers l’Europe étant donné que Moscou dépend de ces livraisons sur le plan économique. En outre, l’Allemagne pourrait sans problème se tourner vers la Norvège pour s’approvisionner. Le projet de gazoduc transadriatique (TAP), qui devrait entrer en service à partir de 2019, permettra en outre d’acheminer du gaz de l’Azerbaïdjan vers le marché européen.

Le gaz restera pour longtemps une source énergétique importante

Qu’il soit issu de la fracturation ou qu’il soit importé, le gaz restera important sur le long terme, explique Moritz Bonn, expert en environnement et en énergie pour le Centre politique européen (Centrum für Europäische Politik) . « Le gaz sera important à l’avenir dans tous les domaines de production d’électricité, même après un recours accru aux énergies renouvelables. » Étant donné que les centrales à charbon fonctionnent de manière très flexible pour la production d’électricité, elles pourraient diminuer les risques de congestion ».

Moritz Bonn estime aussi que l’Allemagne ne pourra tirer profit de l’exploitation du gaz de schiste que pendant une dizaine d’années. Pour réduire sa dépendance vis-à-vis de la Russie, Berlin devrait diversifier ses approvisionnements auprès de différents pays. L’Allemagne pourrait par exemple se faire livrer du gaz en provenance de la Turquie qui transiterait par la mer Caspienne. L’importation du gaz naturel liquéfié (GNL) par l’intermédiaire de terminaux spécifiques pourrait sur le principe provenir des quatre coins du monde. « Il faut également développer les infrastructures au sein de l’Union européenne », conclut-il.

Aux États-Unis, le gaz de schiste représente 16 % de la production de gaz naturel et selon certains experts cette part pourrait grimper à 50 % d'ici 20 ans.

Le gaz de schiste est un carburant fossile non conventionnel qui se retrouve dans des fissures naturelles et des fractures du sol. En injectant de l'eau, du sable et des produits chimiques dans des formations rocheuses sous haute pression grâce à une technique connue sous le nom de fracturation hydraulique, les entreprises énergétiques pensent avoir trouvé une partie de la réponse aux problèmes de sécurité énergétique de l'Europe.

Cette méthode reste très controversée en raison de ses risques potentiels pour l'environnement, comme la pollution des nappes phréatiques et des émissions de gaz à effet de serre plus importantes que pour le gaz traditionnel.

Les partisans de cette technique affirment que le gaz de schiste représente une autre solution aux carburants fossiles traditionnels. Pour le moment, le vieux continent dépend de la Russie pour le gaz et les conflits entre Moscou et Kiev ont entraîné plusieurs interruptions de l'approvisionnement au cours des dernières années.

Commission européenne

Communication sur les hydrocarbures non conventionnels (21/03/2014)

 

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