L’industrie du schiste devra transmettre son bilan carbone

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Les exploitants de gaz de schiste en Europe devront bientôt rendre des comptes sur leur empreinte carbone. Notamment  en évaluant les émissions de méthane sur les sites de forage.

La quantité de méthane libérée dans l'atmosphère lors du forage de gaz de schiste fait débat. Un nouveau rapport financé par l'industrie du pétrole laisse penser que cette quantité pourrait être inférieure aux attentes.

EURACTIV a demandé à Jos Delbeke, le directeur général de la DG Action pour le climat, si les taux de méthane libéré sur des sites de forage devaient être mesurés. Il a répondu : « Nous devons connaître le niveau des émissions de méthane à l’avenir. »

« Soit les entreprises présentent un tableau des émissions, soit l'Europe introduit un nouveau règlement », a-t-il ajouté. « Je leur laisse le choix. »

M. Delbeke s'est exprimé le 3 octobre lors de la présentation d'un nouveau rapport du Dr David Allen sur les émissions de méthane. L'Association internationale des producteurs de pétrole et de gaz (OGP) avait organisé cet évènement à Bruxelles.

Le méthane est un gaz à effet de serre 25 fois plus puissant que le dioxyde de carbone. Son effet de serre est nettement plus important, et, de surcroît, il reste plus longtemps dans l'atmosphère.

La façon de réglementer le sujet n'est pas encore tranchée. Bruxelles doit vérifier le bien-fondé d'un paquet législatif sur le gaz de schiste avant d'annoncer son projet en décembre.

L'exécutif européen pourrait opter pour un outil autonome, comme une nouvelle directive, des amendements à la législation existante ou des conseils à l'industrie sous forme d'obligations volontaires.

Le Parlement européen va bientôt s’exprimer sur l'obligation pour les compagnies exploitant le gaz de schiste de procéder à des évaluations des incidences sur l'environnement (EIE) avant le forage.

Le vote sur les EIE

Le débat prend une tournure inhabituelle. Les eurodéputés conservateurs et libéraux, dont les circonscriptions comptent des sites de forage éventuels, adoptent bizarrement des positions de défenseurs de l'environnement. À ce stade, nul ne sait si les EIE comprendront des contrôles des fuites de méthane.

Mais le sujet ne sera probablement pas ignoré à long terme. « Nous apprenons l'existence de graves problèmes dus aux émissions de méthane », indique le directeur de la DG Action pour le climat.

Conformément à des amendements aux EIE, les sites de forage ciblant le gaz de schiste qui extraient moins de 500 000 mètres cubes par jour pourraient toutefois être exemptés. Ce chiffre est identique à celui prévu dans la législation existante sur les carburants conventionnels. Mais la porte à la fracturation hydraulique non réglementée serait ouverte.

Aux États-Unis, le taux de production maximum du forage de schiste de Marcellus dans le bassin des Appalaches atteindrait 250 000 mètres cubes. Les chiffres pour les formations de schiste de Haynesville et de Barnett sont inférieurs.

Selon David Hughes du Post Carbon Institute aux États-Unis, le forage d'un puits de plus de 500 000 mètres cubes « serait extrêmement rare ».

La production quotidienne du premier puits de gaz de schiste polonais à Lebien est de 8 000 mètres cubes. Lane Energy, une filiale de ConocoPhillips, estime que ce « montant est inédit en Europe jusqu'à présent ».

Certains scientifiques doutent que ces sites de forage soient un jour soumis à une réglementation sérieuse.

Bataille d'études

« L'industrie devra peut-être fournir des informations en Europe », indique le professeur Robert Howarth de l'université de Cornell par courriel. « Mais comment saurons-nous si les informations sont exactes ? »

« L'industrie a certainement fortement intérêt à tenter de prédire de faibles émissions de méthane », ajoute-t-il.

M. Howarth a coécrit une étude de l'université de Cornell en 2011. Il a conclu que l'empreinte carbone des émissions de méthane dues au forage ciblant le gaz de schiste pourrait être entre 20 % et 100 % supérieure au charbon. Des échantillons prélevés par avion ont permis d’obtenir ces mesures de méthane.

Une équipe de chercheurs emmenée par le Dr Allen de l'université du Texas a toutefois fait une autre découverte. Les émissions issues de la complétion des puits étaient moindres que prévu, même si les fuites de régulateurs et d'équipements pneumatiques étaient plus élevées. Les chercheurs ont bénéficié d’un accès sans précédent à des sites de forage ciblant le gaz de schiste au niveau du sol.

Les mesures ont été prises sur 190 sites de production détenus par 9 entreprises américaines, comme Chevron, ExxonMobil et Shell, qui possèdent ensemble près de 12 % des puits du pays. Les émissions totales de méthane représentaient 0,42 % de la production de gaz brut selon le Dr Allen, contre 0,47 % d'après l'inventaire de l'Agence américaine de protection de l'environnement (EPA) en 2011.

D’autres études font état d’émissions de méthane plus élevées. Le Dr Allen a toutefois expliqué à EURACTIV que son équipe avait bénéficié d'un accès exclusif à des sites de forage. Elle a ainsi pu exclure des émissions de méthane d'autres sources, comme les puits de pétrole, qui pourraient fausser les résultats.

« Généralement, lorsque vous survolez une région géologique comme l'Utah, vous mesurez non seulement la production de gaz, mais aussi les opérations de collecte et de nettoyage, la transmission initiale ainsi que la compression, plusieurs éléments de la chaîne d'approvisionnement qui donneront lieu à des différences », a-t-il précisé.

Une recherche financée par l'industrie

Certains estiment que l'industrie a financé l'équipe du Dr Allen. Cette dernière devait informer les compagnies de sa visite au moins une semaine à l'avance. Neuf des douze membres du comité de direction proviennent des industries du pétrole et du gaz.

Le Dr Allen reconnaît que son équipe n'a pas mesuré les émissions de méthane de la production en milieu de chaîne et en aval. À savoir dans les unités de transformation, les gazoducs, les systèmes de stockage et de distribution. De nouveaux documents sur ces mesures devraient être publiés dans les prochains mois. 

Selon Drew Nelson de l'Environmental Defense Fund, une ONG impliquée dans la protection de l'environnement et qui soutient toutes ces études, la recherche du Dr Allen laisse supposer « un bénéfice net pour le climat en passant du charbon au gaz de schiste ».

« L'étude indique que la réglementation aux États-Unis fonctionne », indique-t-il. « La capture de l’ensemble du méthane est très efficace et une réduction supplémentaire des fuites est possible. »

L'EPA a décidé que tous les exploitants de gaz de schiste devaient, d'ici 2015, utiliser des techniques de capture du méthane afin de le vendre.

Le brûlage et les critiques

« C'est la meilleure chose pour l'environnement, même si certaines quantités de méthane sont sûrement encore libérées au cours de l'opération », indique M. Howarth. « Mais ce n'est pas chose courante aux États-Unis. Cela prend du temps et les compagnies préféreraient avancer aussi vite que possible, construire et forer un autre puits. »

M. Howarth craint fortement que les exemptions déjà accordées à l'industrie s'ajoutent progressivement. Il s'inquiète également de la mise en œuvre de la réglementation. 

« L'EPA n'a pas l'intention d'envoyer des inspecteurs pour observer ce qu'il se passe. Elle s'appuiera plutôt sur les rapports de l'industrie sur ses activités. L'évacuation [du méthane] est invisible à l'œil nu. Les plateformes de forage sans surveillance vont probablement tricher de temps en temps, étant donné l'expérience de l'industrie américaine du pétrole et du gaz dans le respect des règlements », a-t-il ajouté.

L'évacuation du méthane dans le ciel est la méthode d'élimination la plus néfaste pour l'environnement. Le brûlage est également communément utilisé pour empêcher le gaz d'entrer dans l'atmosphère. L'étude du Dr Allen s’est penchée sur ce phénomène.

L'opinion publique pourrait s'opposer à cette méthode en Europe, plus densément peuplée, en raison des nuisances sonores et des flammes qui peuvent parfois atteindre des centaines de pieds. 

« Une compagnie ne parviendra pas à convaincre le public si une énorme flamme brille jour et nuit, un symbole de gaspillage des ressources », estime M. Delbeke.

Selon Roland Festor, le directeur des affaires européennes de l'OGP, l'industrie fait tout son possible pour mettre fin à la pratique du brûlage. « Malheureusement, il n'y a parfois pas d'autres solutions, sauf la fin de la production de pétrole et de gaz », a-t-il ajouté.

Réactions

« L'une des conclusions de l'étude du Dr Allen est que si vous utilisez la meilleure technologie disponible, vous pouvez atténuer certains risques. En ce sens, l'industrie pourrait traiter certaines des conséquences sur le climat », déclare Antoine Simon, porte-parole des Amis de la Terre Europe. « Dans ce contexte, il importe que la Commission rende l'utilisation de ces technologies obligatoire, et non volontaire, pour l'industrie. »

« De l'autre côté, l'étude montre également que notre capacité à lutter contre ces conséquences est limitée d’un point de vue technologique. De nombreuses émissions s'échappent encore lors de la phase de production, car l'industrie n'est pas en mesure de les atténuer. Il en va de même pour les sujets liés à l'intégrité et à l'effet corrosif des produits chimiques et des matériaux présents naturellement. Ils peuvent avoir des conséquences importantes sur la qualité de l'air et de l'eau ainsi que sur la santé des populations locales. Les meilleures technologies disponibles pourraient atténuer certains risques, mais elles ne permettront pas à l'industrie du schiste de devenir soudainement sûre et propre. L'industrie n'a actuellement pas de réponse à de nombreuses questions et nous ne l’accepterions toujours pas. »

Contexte

Le gaz de schiste est un carburant fossile non conventionnel qui se retrouve dans des fissures naturelles et des fractures du sol. Jusqu'à il y a peu, aucune méthode sûre pour l'acheminer vers la surface n'existait.

Le gaz de schiste est extrait de la surface grâce à la fracturation hydraulique. Ce processus consiste à briser des couches de schiste en injectant des liquides et un certain nombre d'additifs chimiques sous haute pression, ce qui libère les réserves de gaz.

Les partisans de cette technique affirment que le gaz de schiste représente une autre solution aux carburants fossiles traditionnels. Pour le moment, le Vieux Continent dépend de la Russie pour le gaz et les conflits entre Moscou et Kiev ont entraîné plusieurs interruptions de l'approvisionnement au cours des dernières années.

Aux États-Unis, le gaz de schiste représente déjà 16 % de la production mondiale de gaz naturel et certains experts prévoient que cette part pourrait grimper à 50 % d'ici 20 ans.

Prochaines étapes

  • Déc. 2013 : la Commission européenne dévoilera les résultats de la consultation publique sur les carburants fossiles non conventionnels, dont le gaz de schiste, et décidera des mesures réglementaires

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