La Russie garde sa suprématie sur l’Ukraine grâce à son gaz

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En difficulté, la compagnie gazière ukrainienne Naftogaz a trouvé un accord avec la société russe Gazprom afin de reporter le paiement de certaines factures au printemps 2014, rapporte l'agence de presse russe RIA Novosti.

Naftogaz a réussi à reporter le paiement à Gazprom de ses importations de gaz d'octobre à décembre au printemps prochain, selon Evgeny Bakulin, le chef de Naftogaz. La compagnie ukrainienne en difficulté disposera ainsi de plus de temps pour résoudre les « problèmes dans la région », affirment des spécialistes à EURACTIV.

Un accord qui ne résout pas pour l'heure la question des impayés du mois d'août, qui devaient être réglés avant le 7 décembre, selon M. Bakulin.

Le patron a affirmé que Naftogaz s'acquitterait bientôt de ses factures pour le gaz livré en août, mais que les manifestations à Kiev avaient bloqué le travail du gouvernement, appelant Gazprom à prendre en compte la situation actuelle.

En octobre, Gazprom s'est plaint que l'Ukraine n'avait pas réglé sa facture de 882 millions de dollars (649 millions d'euros) pour la livraison de gaz naturel en août. L'entreprise russe a également prévenu qu'elle pourrait, à l'avenir, exiger des paiements à l'avance.

L'Ukraine s'est alors empressée d'annoncer qu'elle arrêterait d'acheter du gaz russe jusqu'à la fin de l'année. Ce qui a ranimé le spectre d'une éventuelle interruption de l'approvisionnement vers l'Europe occidentale. Kiev est revenu sur ses intentions quelques jours plus tard.

Le différend entre les deux voisins fait craindre une nouvelle « guerre du gaz » sur les prix. Cette situation est comparable à celle de l'hiver 2009, où des régions entières de l’Europe n'ont pu se chauffer (voir « Contexte »).

Agitation politique

Aucun détail supplémentaire n'a été communiqué.

L'apparente concession de Gazprom se déroule sur fond d'agitation politique en Ukraine. Des milliers de personnes se sont rendus dans les rues pour demander la démission du gouvernement et du président.

Ces manifestations ont fait suite à la décision de Kiev de suspendre son processus d'intégration pour privilégier ses relations économiques avec la Russie. Les autorités ukrainiennes étaient pourtant censées signer un accord d'association avec l'UE la semaine suivante à Vilnius.

Cette décision est tombée après des mois d'intimidation venant de Moscou. La Russie a souligné qu'elle comptait fermer ses frontières aux importations ukrainiennes en cas de ratification de l'accord d'association.

L'Ukraine bénéficierait de tarifs plus avantageux si elle rejoignait l'union douanière avec la Biélorussie et le Kazakhstan sous l'égide de la Russie. La Russie vend par exemple son gaz à la Biélorussie à hauteur de 170 dollars (120 euros) les mille mètres cubes, soit 40 % moins cher que le tarif accordé à l'Ukraine.

Moscou a fermement démenti l'utilisation d'embargo commercial et de livraison de gaz en vue d'intimider l'Ukraine. Elle invoque la protection de sa propre économie.

Selon des rumeurs qui circulent dans la presse, l'Ukraine est sur le point de quitter la Communauté de l'énergie sponsorisée par l'UE, un projet conçu pour importer les politiques européennes en matière d'énergie dans des pays tiers. La sortie de l'Ukraine de cette organisation serait la principale condition pour que Gazprom investisse dans le système ukrainien de transport de gaz.

Un porte-parole de la Commission a brièvement confirmé à EURACTIV que l'exécutif européen était au courant des rumeurs circulant dans les communiqués de presse.

Le système de transport de gaz nécessite en urgence de lourds investissements pour être modernisé. L'UE propose dans ce contexte un consortium tripartite entre l'Union, l'Ukraine et la Russie pour coordonner le projet. La Russie précise, pour sa part, que le consortium devrait inclure exclusivement Moscou et Kiev.

EURACTIV a demandé à Oleksii Leschenko, vice-président de l'Institut Gorshenin, de commenter l'évolution sur le dossier énergétique en Ukraine.

Selon ce dernier, la Russie veut tout mettre en œuvre pour contrôler le système ukrainien de transport gazier. Il a rappelé les propos du PDG de Gazprom, Alexeï Miller, du 29 novembre : l'Ukraine a besoin de modifier sa législation et d'autoriser la privatisation des gazoducs. Le géant gazier russe souhaite également obtenir un accès au marché gazier ukrainien et à la production nationale.

« Le gouvernement ukrainien actuel est confronté à des problèmes plus urgents et connaît des difficultés à combler les déficits financiers pour boucler l’année », selon Oleksii Leschenko.

La fièvre acheteuse

L'analyste a rappelé que la Russie investissait de façon massive en Ukraine. Selon des informations dévoilées dans les médias, le gouvernement ukrainien a décidé de vendre des entreprises publiques stratégiques, dont certaines proviennent du complexe militaro-industriel national.

Le 2 décembre, le vice-premier ministre ukrainien, Yuri Boyko, a organisé une tournée pour son homologue russe, Dmitri Rogozine. But de la manœuvre : présenter à l’investisseur potentiel russe des entreprises ukrainiennes stratégiques à Nikolaïev, à Dnepropetrovsk et à Kiev.

L'analyste de l'Institut Gorshenin estime que l'adhésion de l'Ukraine à la Communauté de l'énergie (CE) n'a pas dissuadé la Russie de vouloir s'emparer du contrôle des gazoducs ukrainiens. L'ex-satellite soviétique est membre de la CE depuis février 2011, alors que la Russie tente d'accaparer des gazoducs ukrainiens depuis la fin des années 1990.

« Le président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, déclare que l'adhésion de l'Ukraine [à la Communauté de l'énergie] perdait son sens étant donné que cinq pays européens ont signé l'accord pour la construction du projet de gazoduc South Stream. Mais d'un autre côté, la sortie de la Communauté de l'énergie libérerait l'Ukraine de nombreuses obligations, la rendant d’autant plus vulnérable aux attaques russes », selon Oleksii Leschenko.

Les politiques européennes sur l'énergie exaspèrent les autorités ukrainiennes, notamment le projet de gazoduc de Gazprom avec l’UE, South Stream. La Bulgarie, la Hongrie, la Slovénie et l'Italie ont en effet donné carte blanche pour l’acheminement du gaz vers l'UE et les Balkans occidentaux sans passer par l’Ukraine.

M. Leschenko a également minimisé l'importance des flux gaziers inversés de l'Europe occidentale vers l'Ukraine.

« Sans le gaz russe, l'Ukraine n'a pas suffisamment d'approvisionnement de gaz en vue de répondre à cette demande. Le pays importe toujours 60 % du gaz consommé de la Russie, soit 32 milliards de mètres cubes par an (mmc/an) », a-t-il constaté.

Il a ajouté que les volumes de gaz importés dans le sens inverse oscillaient entre 2 et 3 mmc/an et leur production nationale s’élevait à 21 mmc/an.

« Un terminal pour gaz naturel liquéfié verra le jour d'ici seulement 3 et 5 ans et la production de gaz de schiste est depuis longtemps en ligne de mire. Dans les 5 à 10 prochaines années, l'Ukraine dépendra donc fortement du gaz naturel russe », conclut l'expert

Le 31 décembre 2008, la Russie a suspendu l'approvisionnement de gaz à l'Ukraine en raison d'un litige de paiement. Selon Moscou, Kiev volait le gaz naturel destiné à l'Europe à ses propres fins. L'Ukraine a nié les accusations, mais a indiqué qu'elle avait besoin de « gaz technique » afin de mettre ses gazoducs sous pression et d'assurer le transit gazier.

Le 6 janvier, la Bulgarie, la Croatie, la Grèce, la Macédoine, la Roumanie et la Serbie ont subi une interruption de leur approvisionnement. Plusieurs pays, dont la Bulgarie, ne disposaient pas des réserves suffisantes pour compenser la coupure d'approvisionnement.

En raison du conflit, l'Europe s'est retrouvée sans gaz transitant par l'Ukraine. L'UE a alors convenu d'envoyer des observateurs pour surveiller l'approvisionnement en gaz vers l'Europe.

Lors d'un sommet à Moscou le 17 janvier 2009, le président russe, Vladimir Poutine, et son homologue ukrainienne, Ioulia Timochenko, avaient conclu un accord. Selon leurs dires, la crise était terminée. L'UE a réagi avec prudence.

Le 20 janvier, l'Europe recevait à nouveau du gaz. Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a salué la reprise des livraisons, à la suite de l'impasse de deux semaines privant des millions d'Européens de l'Est de chauffage en plein hiver. Il a également prévenu qu'il fallait tirer des leçons à long terme de cet évènement. 

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