Le biogaz, allié sous-estimé de l’indépendance énergétique européenne

La France a déjà investi dans les technologies permettant de développer le biogaz sur son territoire. [Peteri / Shutterstock]

Le paquet gaz proposé par la Commission européenne en décembre dernier a paru, pour certains, un peu timide vis-à-vis du gaz renouvelable. Mais la guerre en Ukraine pourrait insuffler une dynamique nouvelle sur laquelle la France investit déjà.

Avant la guerre en Ukraine, « le paquet gaz n’aurait pas été une priorité pour la présidence française du Conseil de l’Union européenne », estime Phuc-Vinh Nguyen, chercheur au Centre Energie de l’Institut Jacques Delors, dans une interview accordée à EURACTIV.

Mais la nécessité de réduire la dépendance de l’UE vis-à-vis du gaz russe est devenu un nouvel objectif et a braqué les projecteurs sur le paquet législatif adopté par la Commission européenne le 15 décembre dernier, deux mois à peine avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

A présent, les Etats membres regardent avec un intérêt nouveau le gaz renouvelable et les détails du règlement et de la directive gaz de la Commission. Élément du paquet « Fit for 55 » – qui vise à réduire de 55% les émissions de gaz à effet de serre de l’UE –, le volet gazier propose de faciliter, justement, l’abandon progressif du gaz fossile et l’adoption des gaz renouvelables ou bas-carbone.

« Nous créons les conditions d’une transition verte dans notre secteur gazier, en renforçant l’utilisation de gaz propres » avait déclaré, en décembre, la commissaire en charge de l’Energie, Kadri Simson. 

Le paquet législatif propose de faciliter l’adoption des gaz renouvelables en supprimant les tarifs d’interconnexion transfrontalière, en réduisant les coûts d’injection, en garantissant l’accès de ces gaz au marché de gros, ou encore en établissant un système de certification pour les gaz bas-carbone.

Des avancées majeures donc, mais jugées insuffisantes par certains. En cause notamment : le manque de clarté et de méthodologie pour définir – et différencier – les types de gaz. Ce « détail » ne permet pas de valoriser suffisamment les gaz renouvelables, notamment le biogaz, et de donner ainsi un élan aux investisseurs.

Actuellement, on considère comme renouvelable tout gaz produit à partir de ressources énergétiques renouvelables. Le biogaz produit à partir de la fermentation de matières organiques en fait partie – tout comme le biométhane, sa version améliorée pouvant être injectée directement dans le réseau.

Production de biométhane à partir de déchets agricoles dans l’UE : la Commission revoit ses ambitions à la hausse

La Commission européenne a indiqué qu’elle doublait son objectif de production de biométhane à partir de déchets de l’industrie agricole pour le porter à 35 milliards de mètres cubes par an d’ici à 2030.

Gagner en autonomie 

A la faveur du coup de projecteur sur le gaz depuis le début de la guerre en Ukraine, le sujet devrait être remis sur la table lors des négociations autour du texte entre les 27 et les députés européens.

Le paquet gaz « a clairement bénéficié de beaucoup plus d’attention, comparé à ce que l’on aurait pu attendre » remarque Phuc-Vinh Nguyen. « Cela va peut-être permettre d’avoir des objectifs beaucoup plus ambitieux. » 

Le conflit a eu le mérite de pointer la très forte dépendance énergétique de l’UE à l’égard de pays tiers, et notamment de la Russie. L’Union importe en effet 90% de son gaz naturel dont presque la moitié (45%) provient de Russie, selon l’Agence Internationale de l’Energie (AIE).

Or, le gaz renouvelable à cet avantage de pouvoir être produit au sein même de l’Europe. Et c’est bien pour cela que la Commission européenne en a fait un axe prioritaire de son plan REPowerEU, visant à s’affranchir du gaz russe d’ici 2030.

Le plan «  visera à diversifier les approvisionnements en gaz, à accélérer le déploiement des gaz renouvelables et à remplacer le gaz dans le chauffage et la production d’électricité  », a indiqué la Commission.

Le biométhane et l’hydrogène vert figurent au sommet des priorités affichées à Bruxelles. La Commission prévoit notamment de porter la production de biométhane à 35 milliards de m3 d’ici à 2030, dont 0,5 milliards d’ici la fin de l’année. En comparaison, en 2020, la production s’élevait à 3 milliards de m3. A terme, cela devrait permettre de remplacer 20 % du gaz importé de Russie.

Au total, les nouveaux objectifs représenteraient environ 10 % de la demande de gaz de l’UE en 2030, selon un communiqué de l’Association européenne du biogaz (AEB), en date du 17 février. Et si la tendance se poursuit, 30 à 40 % de la demande de gaz de l’UE pourrait ainsi être couverte d’ici 2050.

« Favoriser l’essor rapide du biométhane, c’est contribuer à l’atténuation du changement climatique, réduire la dépendance à l’égard des approvisionnements extérieurs en gaz et faire face à une augmentation sans précédent du prix du gaz naturel » fait valoir Harmen Dekker, le directeur de l’AEB.

Dans cette perspective, l’association plaide notamment pour que la stratégie biométhane figure dans la Directive sur les énergies renouvelables.

10 mesures pour réduire la dépendance au gaz russe

L’Agence internationale de l’énergie a présenté à l’Union européenne 10 mesures pour réduire, en un an, sa dépendance au gaz naturel russe. Sans pour autant se départir de ses objectifs écologiques formulés dans le Pacte vert.

Potentiel français

Le biogaz représente donc une véritable aubaine pour gagner en indépendance. C’est en tout cas le message envoyé par la présidence française de l’UE dans le cadre d’une conférence organisée le 9 mars dernier sur le thème: « Renforcer l’autonomie énergétique européenne et réussir la transition écologique ».

Invité à s’exprimer lors de cet évènement, Jean-François Carenco, le président de la Commission de régulation de l’énergie, a souligné que le biométhane « répond[ait] d’abord à la crise d’approvisionnement de gaz » mais qu’il avait également comme atout de « fournir des revenus agricoles, de détruire les déchets et d’animer les territoires ruraux ».

Conscient du potentiel du biogaz, la France a déjà investi dans les technologies permettant de le développer sur son territoire. Au 31 décembre 2021, on comptait par exemple 365 installations permettant d’injecter du biométhane dans les réseaux de gaz naturel, pour une capacité de 6,4 TWh/an. 

Afin d’aller plus loin, le gouvernement français a récemment pris d’autres mesures, comme l’allégement du coût de raccordement des installations de méthanisation au réseau de gaz naturel. Le 2 mars, la ministre de la Transition écologique Barbara Pompili a en effet signé un arrêté relevant de 40 % à 60 % le niveau de prise en charge des coûts de raccordement. « En signant cet arrêté, nous facilitons [le] développement [du biométhane] en simplifiant le montage des projets et [en] allégeant le coût de leur raccordement. C’est un signal fort que nous envoyons à la filière » a déclaré la ministre dans un communiqué. 

Le 16 mars, à l’occasion du lancement du Plan de résilience de la France, Barbara Pompili a insisté : « Nous sommes également mobilisés pour augmenter nos capacités de production de biogaz, dont je rappelle qu’elles ont été multipliées par 5 lors des deux dernières années et représenteront 10 % de notre consommation de gaz à l’horizon 2030. »

Des messages forts qui devraient rassurer les industriels et leurs financeurs. « Quand vous investissez dans une unité de méthanisation, c’est pour 15 à 30 ans. Les investissements sont lourds, donc il faut un signal de long terme sur le cadre économique » observe Valérie Weber-Haddad, directrice en charge des filières chaleur, froid et transports au Syndicat des énergies renouvelables, lors d’un entretien avec EURACTIV.

La méthanisation, technologie la plus mature

Un autre signal est venu de l’un des porte-parole d’Emmanuel Macron, président-candidat à sa réélection. Le 22 mars, lors de la présentation de son programme pour le climat, organisée par l’association Equilibre des énergies, le député Anthony Cellier a souligné que « le biogaz fait partie de la stratégie énergétique de la France ». A ses côtés, le député Jean-Charles Colas-Roy s’est dit persuadé que, dans la prochaine programmation pluriannuelle de l’énergie, « nous allons augmenter les objectifs ». 

Mais attention aux déclarations d’intention. Selon Phuc-Vinh Nguyen, la technologie du biogaz « n’est pas encore totalement en capacité de produire autant qu’on le voudrait ». Il explique que c’est d’ailleurs pour cela que, jusqu’à présent, cette solution n’était pas une priorité. « Mais aujourd’hui nous sommes au pied du mur, alors il va falloir faire des paris technologiques » prévient l’expert.

Il y a fort à parier que, dans ce contexte, la méthanisation remporte tous les suffrages. Non seulement le rendement de ce procédé est bon et il s’agit d’un gaz pouvant utiliser le réseau existant, mais, en plus, « c’est en France que la technologie est la plus mature à l’heure actuelle » indique Phuc-Vinh Nguyen.

Dans une étude prospective datant de 2018 sur la faisabilité technico-économique d’un gaz d’origine 100 % renouvelable en 2050, l’Ademe (l’Agence française de la transition écologique) constatait « un gisement potentiel théorique en France de gaz renouvelable pouvant dépasser le niveau de demande proposé en 2050 dans le scénario énergie-climat de l’ADEME 2035-2050 ».

Pour passer du « potentiel » au « concret », l’Ademe a listé des conditions, comme le déploiement plus rapide de projet de méthanisation agricole, une meilleure utilisation des gisements de biomasse, ou encore le développement de la complémentarité entre le réseau de gaz et le réseau électrique. 

Avec un tel potentiel, la France pourrait insuffler une dynamique européenne sur le biogaz, et plus particulièrement sur le biométhane. Car d’autres Etats membres renferment, en la matière, un potentiel inexploité. « A très court terme, on peut doubler la production de biométhane en 2022 et encore doubler en 2023 » en Europe, selon Catherine Macgregor, la directrice générale d’Engie qui s’exprimait lors de la conférence du 9 mars. 

L’association Française du Gaz confiante pour « dépasser l’objectif de production de biométhane de 1% en France cette année »

Patrick Corbin est président de l’Association Française du Gaz (AFG). Lors d’un entretien avec EURACTIV, il s’est confié sur le verdissement de la filière gaz en France et les futurs objectifs européens.

[Edité par Frédéric Simon]

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