Le gouvernement publie sa politique énergie-climat

[Shutterstock]

Attendues depuis des mois, la stratégie nationale bas carbone (SNBC) et la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) ont été mises en consultation le 21 janvier. Un article de notre partenaire, le Journal de l’environnement.

Avec plusieurs mois de retard, la France a publié, mardi 21 janvier, sa stratégie climat. Ambitieuse, elle vise la neutralité carbone pour 2050. Elle s’articule en deux documents principaux, que le gouvernement met en consultation publique.

D’un côté, la stratégie nationale bas carbone (SNBC). Pesant près de 200 pages, ce programme fixe les objectifs nationaux et sectoriels en matière d’émission de gaz à effet de serre (GES). Il édicte aussi des plafonds d’émission intermédiaires (2025, 2030, 2040) que la France peine déjà à respecter[1]. En jargon, on parle de budget carbone.

De l’autre côté, la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). Deux fois plus volumineuse que la précédente[2], cette œuvre littéraire précise la politique énergétique que la France devra conduire, pour la période 2020-2033, afin d’être dans les clous de la SNBC. Bref, la PPE est la déclinaison énergie, pour le moyen terme, de la SNBC.

Moitié moins de GES

À supposer que les acteurs concernés atteignent les objectifs qui leur auront été assignés, la France ne devrait ne plus émettre « que » 422 Mt/an de GES (éqCO2), à l’horizon de 2023, 359 MtéqCO2/ an, en 2028, et 300 Mt éqCO2 cinq ans plus tard. Dit autrement, la France abattra de 45 % sa production de GES entre 1990 et 2033. Voici comment.

La SNBC décline ses budgets carbone intermédiaires par secteurs. La gestion des déchets, la production d’énergie et l’industrie seront particulièrement pressurées. Ces activités devront réduire des deux tiers leurs émissions de GES entre 1990 et 2033. Le secteur du bâtiment sera à peine moins contraint : -52 % durant la même période. Les transports et l’agriculture s’en sortent mieux. En 2033, ces deux secteurs ne devront pas avoir émis, respectivement, plus de 94 et 72 MtéqCO2, soit une vingtaine de pourcents de moins qu’en 1990.

L’UE cible les émissions de méthane pour lutter contre le réchauffement climatique

La Commission européenne œuvre actuellement à la mise en place d’une stratégie inédite sur le méthane qui pourrait jouer un rôle majeur afin de permettre au bloc de revoir à la hausse ses ambitions climatiques à l’horizon 2030.

Pour changer de braquet climatique, il faudra massivement investir. Entre 2019 et 2033, les besoins en investissements sont globalement estimés à 975 milliards d’euros, soit 65 Md€ par an. Ce qui implique de dynamiser significativement les investissements proclimat. En 2018, rappelle le Panorama des financements climat d’I4CE, la France a consacré 40 Md€ à l’amélioration de l’efficacité énergétique, aux énergies renouvelables ou à la construction et la mise à niveau des infrastructures durables de transport et de réseaux. Où trouver l’argent ? Bonne question à laquelle les auteurs de la SNBC ne répondent pas. Pas question en tout cas de reprendre la hausse de la taxe carbone, gelée suite au déclenchement de la crise des Gilets jaunes.

Grands principes

À chaque secteur, la SNBC fixe une feuille de route. Les acteurs publics et privés du transport devront tout à la fois harmoniser les niveaux de taxation des carburants en Europe, améliorer l’efficacité énergétique des véhicules thermiques et électriques, favoriser le déploiement des véhicules électriques, encourager les mobilités douces (vélo, transports en commun) et le transport de fret par fer et voie d’eau. Ne cherchez pas de recommandations précises : la SNBC se contente de lister les grands principes à suivre : dynamiser la compétitivité du fret ferroviaire, développer les infrastructures dédiées aux carburants alternatifs, faire payer le juste prix au mode routier, etc.

Et c’est un peu la même chose pour tous les autres secteurs. Pour atteindre ses objectifs, le bâtiment devra réaliser, à l’issue de la prochaine décennie, 700 000 rénovations par an de logements, près de 6 fois le volume réalisé, en 2019 ! Là encore, élus locaux, propriétaires et entreprises de travaux sont invités à suivre de belles orientations : prendre en compte les ressources décarbonées dans la construction et la rénovation, utiliser les énergies renouvelables pour le chauffage, former les professionnels du bâtiment aux bonnes pratiques énergétiques, renforcer les technologies de maîtrise des consommations d’énergie. Facile.

Casse-tête agricole

Les émissions agricoles sont difficiles à réduire. Décarboner le secteur primaire n’est pas qu’une question de carburant. Il s’agit surtout de maîtriser la digestion entérique des bovins et le dégazage par les champs de protoxyde d’azote. Alors, bien sûr, on évoque le développement de la culture des légumineuses (des plantes stockant le carbone), l’amélioration de la gestion des effluents d’élevage ou la modification de la ration alimentaire des vaches. Pour autant, la SNBC préconise de réduire l’utilisation des engrais azotés. Un sujet au moins aussi explosif que l’interdiction du glyphosate ! La Stratégie plaide aussi pour une réduction de la consommation de viande. Ce qui ne va pas réjouir les éleveurs. Pour autant, pas question de supprimer l’élevage : il faudra bien produire des fumures pour remplacer les engrais minéraux.

On le sait peu, l’industrie a déjà sensiblement allégé son bilan carbone. Entre 1990 et 2018, les émissions de GES du secteur secondaire ont chuté de 42 %. Le résultat de la mise en place de l’ETS pour l’industrie lourde et des obligations en matière d’amélioration de l’efficacité énergétique. Qu’à cela ne tienne : il faudra faire mieux encore. Par exemple, en soutenant la transition industrielle bas-carbone, en soutenant les filières qui se reconvertissent. La SNBC veut aussi développer le captage et la réutilisation industrielle du CO2.

L’extraction des ressources responsable de la moitié des émissions mondiales de carbone

Les industries extractives sont responsables de la moitié des émissions de carbone et de la perte de plus de 80 % de la biodiversité, selon le bilan environnemental le plus complet de l’exploitation minière et agricole. Un article de notre partenaire, The Guardian.

Réduire d’un tiers les émissions générées par la production d’énergie impose le développement des énergies renouvelables et de récupération, l’adoption de normes baissant l’intensité énergétique de l’industrie. Les exploitants de centrales thermiques et hydroélectriques devront veiller à ne pas manquer d’eau. Leurs fournisseurs devront veiller, eux, à sécuriser leurs approvisionnements en matériaux rares, pour produire batteries, panneaux photovoltaïques, notamment.

Dix fois moins importante que celle de l’industrie, la production de GES de la gestion des déchets devra encore chuter. Pour ce faire, tous les leviers sont bons : développement de l’économie circulaire, réduction de la mise en décharge, utilisation croissante de produits recyclés, limiter les emballages, valoriser le biogaz de décharge.

Comme de bien entendu, le haut conseil pour le climat (HCC) devra évaluer, tous les deux ans, la bonne application de cette stratégie. Ses commentaires risquent d’être acerbes.

Plus réaliste que la snbc la ppe ?

Pareil sort est-il imaginable pour la nouvelle PPE ?

Même s’ils ne visent que 2030, ses objectifs ne sont pas moins ambitieux que ceux de la SNBC. La PPE entend réduire de 39,5 % les émissions de GES entre 1990 et 2030, de 17 % la consommation d’énergie finale entre 2012 et 2030. Elle prévoir aussi de faire chuter de 36 % la demande d’énergies fossiles entre 2012 et 2030. À cet horizon, un tiers de notre consommation d’énergie sera produite par les renouvelables.

L’un des principaux leviers sera l’amélioration de l’efficacité énergétique. En ne comptant pas trop sur la fiscalité carbone. Certes, la PPE estime que le prix moyen du quota de carbone européen (ETS) atteindra 33,5 euros en 2030 (contre 25 euros actuellement). Mais c’est pour rappeler que « le prix du marché de quota n’est cependant pas encore suffisant pour entraîner des changements importants de modes de production. » Scotchée Ad vitam æternam à sa valeur actuelle de 44,6 €/tCO2, la composante carbone de la TICPE (la taxe carbone) ne sera pas non plus d’un grand secours. Restent les certificats d’économie d’énergie : un dispositif inconnu de la majorité des Français !

Des idées mais pas de budget

Pour réduire les consommations des ménages, le gouvernement prévoit donc de simplifier les aides, de fiabiliser l’étiquette énergie des logements, de mieux former les professionnels du bâtiment et « d’encourager une rénovation massive des bâtiments publics de l’État et des collectivités en mobilisant 4,8 milliards d’euros ». Cela n’ira pas loin.

Ce commentaire s’applique aussi aux transports. Car pour décarboner notre mobilité, le gouvernement prévoit tout de même de faciliter l’implantation des bornes de recharge de véhicules électriques, de sécuriser la pratique du vélo, d’augmenter (sans budget ?) les investissements dans les infrastructures de « transports massifiés » ou de doter chaque territoire d’une autorité organisatrice des transports. Heureusement, la législation européenne impose la réduction des émissions carbonées des voitures neuves.

Dans le secteur industriel, peu de changement à attendre. La PPE prévoit toutefois de faire bénéficier les sites assujettis à la directive ETS des certificats d’économie d’énergie. Ce n’est pas un scoop. On favorisera aussi la certification ISO 50001 des systèmes de management de l’énergie des entreprises. À coup d’expérimentations, d’aides octroyées par le Fonds chaleur, l’État prévoit aussi de réduire de 75 % d’ici à 2028 la consommation industrielle française de charbon. En 2017, celle-ci représentait tout de même 117 TWh/an.

Chasse au fioul

En 2028, la PPE annonce la suppression de 3 millions de chaudières individuelles au fioul. Une circulaire devrait prochainement préciser les contours de cette politique majeure qui mobilisera 600 M€ sur 9 ans. La PPE table aussi beaucoup sur une application, dès 2021, de la future réglementation environnementale 2020 (RE2020), laquelle permettra d’améliorer le bilan carbone des constructions neuves. En attendant, de nombreux coups de pouce seront donnés aux consommateurs de biomasse solide et aux adorateurs du solaire thermique pour se chauffer proprement. À noter toutefois que la PPE prévoit une multiplication par 5 à 9 de la surface de panneaux solaires thermiques entre 2015 et 2023. Un objectif extrêmement ambitieux.

Pas de besoin de faire grand-chose pour améliorer l’efficacité énergétique de la mobilité routière. La « modification des mobilités, baisse des consommations unitaires des véhicules, remplacement des véhicules thermiques par des véhicules électriques ou substitution de carburants fossiles par des carburants biosourcés » font office de politique publique.

Voiture électrique: l'Europe saura-t-elle livrer la guerre des batteries?

Pour faire face à une demande explosive en véhicules électriques, les fabricants de batteries, essentiellement asiatiques en dehors de Tesla, s’apprêtent à inonder le marché européen, où on riposte avec plusieurs projets d’envergure. Un article de notre partenaire, La Tribune.

L’ambition sera à créditer au compte de la production de biométhane. Deux appels d’offres pour la production de ce substitut au gaz naturel seront lancés chaque année. Objectif : que les méthaniseurs injectent dans les réseaux l’équivalent de 7 % de la consommation de gaz des Français en 2030. « Et jusqu’à 10 % en cas de baisse de coûts supérieure. »

Quelles énergies pour succéder au nucléaire ?

Autre gaz : l’hydrogène. Ce vecteur énergétique commence à intéresser chercheurs, industriels et pouvoirs publics. La PPE prévoit la mise en service de plusieurs démonstrateurs Power to gas. En 2028, plusieurs dizaines de milliers de véhicules (lourds et légers) dotés de pile à combustible alimentées par de l’hydrogène pourraient sillonner les routes de l’Hexagone.

La grande affaire de la PPE (la plus médiatisée en tout cas) restera le verdissement des capacités de production d’électricité. La plupart des sites utiles étant équipés, il y a peu de choses à attendre du développement de l’hydroélectricité. La PPE estime que la puissance installée du parc pourrait atteindre 26,7 GWe, en 2028, contre 25,3 GWe, en 2016.

L’Etat ne compte plus trop sur l’éolien terrestre pour succéder au nucléaire, qui devra fermer 14 réacteurs d’ici à 2035. La PPE estime que l’Hexagone ne comptera pas plus de 34,7 GWe de capacités éoliennes terrestres en service en 2028, contre 15 GWe en 2018. Une version préliminaire du texte poussait ce potentiel jusqu’à 35,6 GWe. Les conditions de ce développement maîtrisé sont drastiques : obligation, dès 2023, du recyclage des matériaux issus des machines démantelées, réutilisation des sites éoliens, excavation totale des fondations des éoliennes démantelées.

Malgré les années de retard des programmes en cours, les objectifs pour l’éolien marin sont revus à la hausse. Ils passent de 5,2 à 6,2 GWe en 2028, contre 4,7 à 5,2 GWe dans la version intermédiaire de la PPE. Les autres sources d’énergie marines sont purement ignorées.

L’éolien offshore décolle dans un marché des renouvelables qui se tasse

Ajouté à la baisse rapide des coûts, le ralentissement du développement des énergies renouvelables en Chine et au Japon en 2016 entraîne une baisse des investissements au niveau mondial. Signe d’une nouvelle maturité, l’éolien offshore fait exception. Un article de notre partenaire La Tribune.

Les partisans du solaire photovoltaïque seront plus à la fête. Le texte estime que la France pourrait se couvrir de 330 à 400 km2 de centrales solaires au sol et de 150 à 200 km2 d’installations en toitures. De quoi assurer une capacité oscillant entre 35 et 44 GWc en 2028 : de 5 à 7 fois plus qu’en 2016. Là encore quelques contraintes. L’État exige que ces futures centrales soient installées de préférence sur les terrains dégradés (friches), les parkings, les terrains anthropisés (SNCF, ports). Dans le lot, la PPE estime que 200 000 installations pourraient alimenter des sites en autoconsommation, en 2023, dont 50 opérations collectives.

 

[1] Selon la SNBC, la France ne respectera pas ses deux premiers budgets carbone (2015-2018 et 2019-2023). Pour cette dernière période, le dépassement pourrait atteindre 6 %, soit 120 millions de tonnes de gaz à effet de serre en 5 ans. La SNBC table sur un « quasi-respect » du troisième budget carbone (2024-2028).

[2] L’édition de 2016 affichait ses 600 pages.

Subscribe to our newsletters

Subscribe

Envie de savoir ce qu'il se passe ailleurs en Europe? Souscrivez maintenant à The Capitals.