Lutte contre les émissions de CO2 : quelle place pour le nucléaire?

Un objectif contraignant de 20% d’énergies renouvelables à l’horizon 2020 a été adopté lors du sommet européen de printemps. La France souhaitait élargir la notion d’énergies renouvelables aux énergies « non carbonées » pour y intégrer le nucléaire. Elle a du y renoncer.

Calendrier  :

  • 8 et 9 mars  : Les États membres approuvent la mise en place d’objectifs obligeant les États membres à utiliser 20% d’énergie renouvelable d’ici 2020.
  • 2007  : la Commission devrait proposer une directive visant à répartir l’objectif d’utilisation de 20% d’énergie renouvelable d’ici 2020 entre États membres. Cette proposition devrait s’aligner sur la législation communautaire existante et pourrait comporter des dispositions concernant :

    • les objectifs globaux des États membres au plan national;
    • les plans d’action nationaux comprenant des objectifs sectoriels et les mesures à prendre pour les atteindre;
    • et des critères et dispositions visant à assurer une production et une utilisation durables des agri-énergies et à éviter les désaccords liés aux différentes utilisations de la biomasse.

Contexte  :

Les États membres européens se sont longtemps divisés sur le caractère contraignant de l’objectif visant à augmenter la part des énergies renouvelables.

Soutenue par la Pologne, la République tchèque, la Hongrie, et la Bulgarie (le charbon y étant une source d’énergie déterminante), la position consistant à faire de cette objectif une obligation pour les États a été vivement critiquée par la France et la Finlande. Ces deux pays répondent à une grande partie de leurs besoins en électricité par l’énergie nucléaire (78% de l’énergie produite en France est d’origine nucléaire). Ils font partie, par conséquent, des bons élèves de la lutte contre les émissions de CO2. Ne souhaitant pas devoir investir lourdement dans les énergies renouvelables (solaire, éolienne), les gouvernements ont vu d’un mauvais œil les propositions de la Commission. Jacques Chirac souhaitait réussir à associer l’énergie nucléaire à ces objectifs en substituant au terme « énergie renouvelable » la notion d’énergie « pauvre en carbone ». Une manière de faire reconnaître officiellement par l’UE l’énergie nucléaire comme source d’énergie propre. L’ancien Président de la république a cependant dû faire machine arrière sous la pression du Royaume-Uni et de l’Allemagne et face à la farouche opposition des pays anti-nucléaire, comme l’Autriche. 

Les énergies renouvelables ne constituent « qu’une partie de la réponse au changement climatique » a déclaré Jacques Chirac à l’issue d’une conférence de presse clôturant la discussion sur le nucléaire  : « C’est la raison pour laquelle la France a insisté pour placer les énergies renouvelables dans le cadre plus large des énergies pauvres en carbone ». La chancelière allemande, Angela Merkel, a cependant clairement répliqué que la formule française proposée avait bien été rejetée. « Nous avons assez lutté pour cela, et il est important que les énergies renouvelables restent les énergies renouvelables et non quelque chose d’autre » a-t-elle ajouté.

Enjeux  :

Des « objectifs globaux nationaux différenciés » devraient découler du chiffre global de 20%, « en prenant en compte les points de départ nationaux et les potentiels de chacun, incluant la part des énergies renouvelables dans les différents bouquets énergétiques » précisent les conclusions du Sommet. Il reviendra donc à chaque État membre de fixer les objectifs nationaux pour les secteurs spécifiques, tels que l’électricité, le chauffage et l’air conditionné, etc. Une sorte de victoire pour la France qui réussit ainsi à préserver sa marge de manœuvre en matière de production d’énergie d’origine nucléaire. Le Conseil a en outre « pris acte » de la contribution du nucléaire à la sécurité d’approvisionnement et à la réduction des émissions de CO² et a donné son accord pour de plus amples discussions sur ses risques et possibilités.

Faire passer à 20% la part des énergies renouvelables sachant que leur part actuelle dans le bouquet énergétique de l’Europe n’atteint que 6,4% relève du défi a déclaré un officiel européen. Il a en outre souligné que ce chiffre comprenait une part importante de l’énergie hydraulique, source d’énergie au potentiel additionnel limité par les contraintes géographiques.

Positions  :

Lors de la campagne pour l’élection présidentielle en France, les principaux candidats ont tous prôné l’augmentation de la part d’énergies renouvelables dans le mix énergétique français. Mais leurs positions ont divergé sur la place que l’énergie nucléaire doit jouer pour atteindre l’objectifde réduction des émissions de CO2. Pour Nicolas Sarkozy (UMP), s’il faut renouveler le parc nucléaire, celui-ci reste le moyen le plus efficace de lutter contre les émissions de gaz à effet de serre. Sensiblement sur la même ligne, François Bayrou (UDF) prônait toutefois une expertise scientifique sur l’EPR et un investissement dans la recherche, notamment pour développer la séquestration du carbone. Sans aller jusqu’à la suppression de la filière nucléaire, Ségolène Royal (PS) défendait dans son programme la réduction de la part de cette énergie, en mettant en garde contre la raréfaction de l’uranium et le problème du traitement des déchets.

Côté industrie, l’augmentation de la part des renouvelables fait craindre à certains acteurs une escalade des prix de l’énergie. « Nous soutenons une augmentation globale du recours aux renouvelables. Toutefois, atteindre ces objectifs contraignants ne doit pas signifier mettre en danger un approvisionnement énergétique à des prix compétitifs. La mise en oeuvre doit permettre de laisser la porte ouverte aux autres options énergétiques, notamment le recours au nucléaire » a déclaré le français Ernest-Antoine Seillière, président de BusinessEurope, une organisation patronale européenne.

Intervenante du débat organisé au lendemain du Sommet sur l’énergie  par l’Institut Montaigne (12 mars 2007), Anne Lauvergeon, présidente d’Areva a souligné que, faute de consensus sur le bouquet énergétique permettant à l’UE à la fois d’atteindre l’objectif de réduction des émissions de CO2 et répondre à la demande croissante d’énergie, celle-ci resterait en retard par rapport à ses partenaires mondiaux, qui ont eux clairement fait de l’énergie un enjeu stratégique. Selon la présidente du numéro un mondial du nucléaire civil,  les énergies renouvelables autres que le nucléaire (hydraulique, éoliennes, solaire) ne peuvent jouer qu’un rôle d’appoint.  « Les équations sont sur la table et elles sont lourdes. L’UE se réveille, mais elle doit aller beaucoup plus vite dans sa recherche de solutions si elle veut à la fois réduire de moitié les émissions de CO2 et doubler la production d’énergie » a-t-elle déclaré.

Les ONG de défense de l’environnement soulignent au contraire que si l’on veut réellement répondre à l’urgence climatique, il faut avant tout chercher à réduire la consommation d’énergie. Le recours au nucléaire exonère les États de la mise en œuvre de mesures contraignantes visant à changer les comportements. Yannick Jadot, directeur des campagnes de Greenpeace France décrivait ainsi la position française sur les enjeux climatiques et énergétiques peu avant le Sommet de mars  : « De grands et beaux discours sur l’urgence climatique d’une part, un soutien obsessionnel du nucléaire d’autre part, qui obère les investissements dans l’efficacité énergétique et les renouvelables depuis des décennies en France et maintenant en Europe ».

Le développement des énergies renouvelables, alternatives au nucléaire, pour réduire les émissions de gaz à effet de serre fait déjà partie des objectifs de certaines collectivités locales. La Maison de l’environnement et la ville de Chalon-sur-Saône, en partenariat avec l’ADEME, et le WWF-France ont par exemple lancé en 2002 avec le soutien de la Commission européenne, le programme Privilèges. Il vise à apporter la démonstration qu’une collectivité peut, en trois ans, réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 5,2% au niveau national. Un niveau imposé à l’ensemble des pays industrialisés sur 10 ans par le protocole de Kyoto. Certaines collectivités locales ont vivement critiqué la position sur le nucléaire maintenue par le France jusqu’au dernier moment avant le sommet des 8 et 9 mars.

« Toute orientée vers une industrie nucléaire, nécessaire, certes, mais par trop monolithique et insuffisamment complétée par une hydroélectricité en recul, [la France a]pris un énorme retard technologique sur les sources de production alternatives » déplore Henri Saulignac Conseiller régional délégué à l’Energie au Conseil régional Rhône-Alpes. « Nous avons compris depuis bien longtemps que la région devait accompagner le plus volontairement possible l’émergence des savoir-faire de son territoire, notamment en énergie solaire et en biomasse. Plus que les pouvoirs publics, c’est la demande sociale qui a véritablement dynamisé le développement des énergies renouvelables, et il est plus qu’urgent de valoriser le gisement d’emplois et de richesse locale qu’elles représentent ».

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