Réforme du marché du carbone et CBAM : l’industrie allemande exprime ses inquiétudes

Le paquet « Fit for 55 » s'apparente au paquet « marché unique » de Jacques Delors, a déclaré Peter Altmaier, alors que l'industrie allemande s'inquiète de la fin de la période de lune de miel de la libre allocation. [EPA-EFE/FILIP SINGER / POOL]

L’industrie allemande a suivi la présentation du nouveau paquet de lois sur l’énergie et le climat de la Commission européenne en retenant son souffle mercredi (14 juillet), exprimant ses inquiétudes quant à une réforme du marché du carbone de l’UE qui pourrait mettre fin aux permis de polluer au CO2 gratuits d’ici à 2036.

La proposition de la Commission marque le début d’une longue lutte pour faire approuver la législation, les États membres défendant leurs intérêts nationaux lors des négociations avec le Parlement européen, un processus qui prend généralement deux ans.

Et le gouvernement allemand est connu pour avoir à cœur les intérêts de son industrie. La principale demande de l’industrie est de maintenir la compétitivité industrielle du pays face à la hausse des prix du carbone et d’éviter les frictions commerciales internationales causées par le nouveau tarif douanier extérieur sur le carbone proposé par l’UE.

La pression mondiale en faveur de la décarbonation est à la fois un grand défi et une opportunité pour l’industrie allemande, a déclaré Peter Altmaier, le ministre allemand de l’Économie.

« Il s’agit de la proposition législative la plus importante depuis le paquet de propositions sur le marché unique de Jacques Delors », a indiqué M. Altmaier, qui s’est adressé aux journalistes le 15 juillet.

« Les technologies vertes fabriquées en Allemagne ont une grande réputation dans le monde entier », a-t-il ajouté.

Pourtant, l’industrie allemande s’inquiète de l’impact que les nouvelles règles auront sur les entreprises.

Le plan est ambitieux, mais il « manque des réponses importantes à des questions centrales », a fait savoir Sigfried Russwurm, président de BDI, la puissante association industrielle allemande.

« Il ne suffit pas d’être un modèle pour le monde », a ajouté Wolfgang Große Entrup, directeur général de VCI, l’association allemande de l’industrie chimique, insistant sur la nécessité de préserver la compétitivité industrielle du pays.

« Fit For 55 » : la France sceptique sur l’extension du marché carbone aux bâtiments et aux transports

La Commission européenne a dévoilé hier (14 juillet) son plan d’action pour le climat intitulé « Fit for 55 », dont l’objectif est d’aider l’UE à atteindre son nouvel objectif de réduire de 55% ses émissions de CO2 d’ici 2030.

Mécontentement concernant la taxe carbone aux frontières

Au cœur des préoccupations de l’industrie allemande se trouve la proposition de la Commission européenne d’introduire une taxe aux frontières extérieures, visant à garantir que les importateurs de biens étrangers se voient appliquer le même prix du carbone que les fabricants européens.

La taxe carbone aux frontières, la première du genre dans le monde, s’appliquerait à six secteurs : l’électricité, le fer et l’acier, l’aluminium, les engrais et le ciment.

« Une expérience du laboratoire de l’UE avec des taxes aux frontières est dangereuse et déjà vouée à l’échec », a averti M. Entrup, ajoutant que la proposition ne parviendrait pas à protéger les exportations des entreprises européennes vers les marchés internationaux.

M. Altmaier a défendu la proposition de la Commission, qui prévoit une phase pilote pour certaines catégories de produits comme l’acier, l’aluminium et le ciment. L’acier vert est susceptible d’être 30 à 40 % plus cher que l’acier ordinaire, ce qui le rendrait non compétitif sans un instrument tel que la mesure d’ajustement frontalier au carbone (CBAM) proposée, a déclaré le ministre allemand de l’Économie.

Mais les représentants de l’industrie sont sceptiques et ont exprimé leur préférence pour le système actuel, dans lequel les industries reçoivent gratuitement des crédits de pollution au CO2 dans le cadre du marché du carbone de l’UE, le système d’échange de quotas d’émission (ETS).

« L’ajustement frontalier n’a pas encore été testé et comporte des risques considérables », a averti Hans Jürgen Kerkhoff, président de l’association allemande de la sidérurgie, qui déplore que les crédits de CO2 gratuits pour l’industrie soient « massivement fondus » après 2030.

« L’ajustement frontalier proposé pour le CO2 ne protège que les entreprises au sein de l’UE et est associé à des obstacles juridiques et bureaucratiques considérables », a déclaré Peter Adrian, président de DIHK, le partenaire social de l’industrie allemande.

M. Adrian s’est joint au chœur des industriels allemands qui demandent que la taxe à la frontière sur le carbone s’applique en plus de l’allocation gratuite de permis de polluer au CO2.

Selon la proposition de la Commission, les allocations gratuites seront progressivement supprimées au fur et à mesure de l’application du CBAM. Elles seront ensuite entièrement supprimées à la « date ferme de 2035 », a déclaré Frans Timmermans, responsable du climat de l’UE, lors d’une conférence de presse le 14 juillet, ajoutant que l’industrie disposera ainsi d’une période de dix ans pour s’adapter.

L’industrie allemande n’est pas la seule à exprimer ses inquiétudes concernant le CBAM. La Chine a elle aussi exprimé sa « grave préoccupation » à l’égard de ce plan, estimant qu’il serait « discriminatoire » et irait à l’encontre des principes des Nations unies affirmant la responsabilité historique des nations riches dans le réchauffement de la planète.

Pascal Lamy, ancien directeur de l’OMC, a déclaré que le système d’allocation gratuite, combiné au nouveau tarif douanier européen sur le carbone, risquait de contrevenir aux règles du commerce international, et a prévenu qu’il pourrait « conduire à terme à une guerre commerciale » qui saperait le leadership de l’UE en matière de climat.

Climat : le plan européen menacerait 150 000 emplois en France dans l’automobile, estime la filière

Le plan climat de la Commission européenne menacerait 150 000 emplois dans le secteur automobile en France, a estimé jeudi (15 juillet) sur France Info François Roudier, porte-parole de la Plateforme automobile.

Interdiction des moteurs à combustion interne d’ici à 2035

Une autre source d’inquiétude pour l’industrie allemande est l’interdiction de facto de la fabrication de nouvelles voitures à essence et diesel, que la Commission européenne veut introduire à partir de 2035.

Mais interdire le moteur à combustion interne n’est pas la bonne solution pour décarboner le transport routier, a averti M. Russwurm, qui a ajouté que d’autres technologies comme l’hydrogène et les carburants à faible teneur en carbone méritent également d’être prises en compte.

La proposition de la Commission prévoit que les nouvelles voitures construites après le 1er janvier 2035 ne devront pas émettre de CO2, une mesure qui, selon les critiques, limitera la construction automobile aux véhicules électriques.

« C’est hostile à l’innovation et le contraire de l’ouverture à la technologie », a déclaré Hildegard Müller, présidente de l’association des constructeurs automobiles allemands VDA.

Les fournisseurs de pièces détachées, en particulier, auront du mal à se transformer à la vitesse imposée par la Commission, ce qui entraînera d’importantes pertes d’emplois, a-t-elle averti.

L’industrie automobile est influente en Allemagne, où elle fournit des emplois à 830 000 personnes, selon le Bureau fédéral des statistiques (Destatis).

Toutefois, la position de négociation du gouvernement allemand pourrait être facilitée par les géants nationaux de la construction automobile qui ont déjà annoncé qu’ils cesseraient de produire des moteurs à combustion interne.

Volkswagen a annoncé qu’elle cesserait de produire des voitures diesel et à essence d’ici à 2035, quelques jours seulement avant que la Commission ne dévoile son paquet, tandis qu’Audi envisage d’arrêter la production de moteurs à combustion dès 2033.

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