Selon le PDG de Naftogaz, « on se moque des règles de l’UE » en certifiant uniquement le dernier kilomètre de Nord Stream 2

Le PDG de Naftogaz Yuriy Vitrenk [D] et la députée européenne Viola von Cramon-Taubadel [G] qui tient le microphone. À l’écran, le professeur Friedbert Pflüger apparaît. [Georgi Gotev]

Selon l’Ukraine, puisque le gazoduc Nord Stream 2 n’est pas conforme aux règles de l’UE, il ne devrait pas être certifié. C’est ce qu’a déclaré le PDG de l’entreprise publique ukrainienne de gaz et de pétrole Naftogaz Yuriy Vitrenko lors d’une conférence organisée par EURACTIV Bulgarie à Bruxelles ce mercredi (1er décembre).

La conférence, intitulée « Nord Stream 2 : pas de certification sans conformité ? », a eu lieu à un moment où la pression monte aux États-Unis et dans plusieurs États membres de l’UE pour s’opposer au gazoduc représentant 11 milliards de dollars qui vient d’être achevé mais attend toujours la certification du régulateur allemand et de la Commission européenne.

Le gazoduc Nord Stream 2 est conçu pour acheminer le gaz russe vers l’Allemagne sous la mer Baltique, en contournant l’Ukraine.

M. Vitrenko a expliqué que le nœud du problème résidait dans l’application intégrale du troisième paquet « Énergie » sur toute la longueur du gazoduc Nord Stream 2, des côtes russes à l’Allemagne, y compris l’accès non discriminatoire des tiers au réseau, au lieu de l’appliquer uniquement au dernier kilomètre sur le sol allemand.

Le troisième paquet énergie est entré en vigueur en septembre 2009. Surnommé « anti-Gazprom », ses principaux éléments sont la dissociation des structures de propriété, qui consiste à séparer les activités de production et de vente des entreprises de leurs réseaux de transport. La Russie avait pour habitude de vendre du gaz à l’Europe par l’intermédiaire de Gazprom, son entreprise d’exportation de gaz qui détient le monopole, via des gazoducs qu’elle contrôle à 100 %.

Selon M. Vitrenko, « l’accès non discriminatoire des tiers au réseau » signifie que les producteurs de gaz russes autres que Gazprom doivent eux aussi pouvoir utiliser le gazoduc. Les exportateurs d’Asie centrale, tels que le Turkménistan, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan qui souhaitent exporter leur gaz sur le marché européen, devraient également faire transiter leur gaz par la Russie et décider de l’itinéraire vers l’Europe, notamment en utilisant le gazoduc. Il a également fait valoir que les clients européens devraient acheter à la frontière russe, ce qui signifie que Gazprom ne devrait pas leur dicter où acheter le gaz russe.

Il a également indiqué que l’approche non discriminatoire devrait s’appliquer à tous les gazoducs, et pas seulement à Nord Stream 2. Cela placerait l’Allemagne dans une position privilégiée par rapport à la Slovaquie, la Pologne, la République tchèque ou l’Italie.

M. Vitrenko a estimé que le régulateur allemand ne pouvait pas prendre une décision qui serait défavorable aux autres marchés de l’UE. « Ce que nous demandons, c’est d’abord de rendre Nord Stream 2 conforme », a-t-il précisé.

Il a rappelé que la certification avait été suspendue en Allemagne, permettant à Gazprom de créer une filiale allemande qui, selon lui, ne serait responsable que de la courte section du gazoduc qui se trouve sur le sol allemand. « Nous sommes clairement contre une telle approche. Certifier uniquement le dernier kilomètre n’a aucun sens, on se moque des règles de l’UE, et nous espérons que cela n’arrivera pas », a déclaré le PDG de Naftogaz.

Il a ajouté qu’après la décision du régulateur allemand, la Commission européenne jouerait un rôle décisif. « Nous nous attendrions à ce que la Commission européenne ait une position très ferme pour appliquer les règles de l’UE à l’ensemble du gazoduc, et pas uniquement à Nord Stream 2, mais également à tous les gazoducs qui relient la Russie et l’UE. »

« Selon l’Ukraine, puisque Nord Stream 2 n’est pas conforme aux règles de l’UE, il ne devrait pas être certifié. Quand ils se conformeront aux règles de l’UE et surtout si c’est le cas, ce sera une autre histoire », a déclaré Vitrenko. Il a également affirmé que si la Russie continuait à utiliser le gaz comme une arme, l’Occident devrait recourir à de nouvelles sanctions à son encontre.

Le gaz utilisé comme une arme

« La Russie dit qu’elle remplit ses obligations contractuelles, mais cela ne concerne que les contrats à long terme », a affirmé M. Vitrenko. Pour lui, la Russie a diminué trois fois ses approvisionnements sur les marchés comptants, et ce en dépit de la hausse de la demande.

Un autre exemple qu’il a donné est la différenciation du gaz, une pratique selon laquelle la Russie vend du gaz à différents marchés à des prix différents.

« Par exemple, elle veut aider les politiciens serbes avant certaines élections et vend donc du gaz à des prix inférieurs à ceux du marché. Ou bien elle veut punir la Moldavie pour son choix géopolitique et impose immédiatement des prix élevés ou des remboursements de dettes antérieures. Récemment, à cause des navires de guerre russes en mer Noire, l’étude sismique pour l’exploration du gaz dans nos eaux menée par des entreprises européennes n’a pas pu être terminée », a déclaré M. Vitrenko.

« Si ce n’est pas de l’armement, alors qu’est-ce que c’est ? », a demandé le PDG de Naftogaz, insistant sur le fait que la réponse à apporter pour résister à cet armement était « d’insister auprès de l’UE sur la pleine application de l’État de droit dans le processus de certification ».

Le professeur Friedbert Pflüger, ancien député allemand (CDU) qui enseigne la sécurité énergétique et climatique à l’Université de Bonn, a défendu le gazoduc. Il a fait valoir que le projet apportait une diversification des approvisionnements dont on avait grand besoin, que la Russie avait été un fournisseur fiable de l’UE même à l’époque de la Guerre froide et que le gaz n’avait jamais été utilisé comme une arme. Selon lui, la Russie serait plus dépendante de la vente de gaz à l’Europe que l’inverse. « Ils ne peuvent plus nous faire chanter. Nous nous sommes diversifiés », a-t-il déclaré.

Où est le GNL américain ?

M. Pflüger a également fait des remarques ironiques sur le flux actuel de GNL américain à destination des marchés européens. Il semblerait qu’en raison des prix plus élevés en Asie, les États-Unis aient donné la priorité à ce marché. « Où est l’énergie américaine ? Nous ne la voyons pas pour l’instant. Tout est parti en Chine et en Inde », a déclaré le professeur.

Il a ensuite expliqué qu’au vu de la situation mondiale marquée par l’augmentation des prix du gaz, il était important d’avoir des partenaires fiables, ce qui constitue « la grande différence » avec l’approche américaine. Selon lui, les sanctions américaines rendent difficile l’application de l’État de droit, et l’Ukraine a encouragé le Congrès américain à prendre des mesures contre les entreprises européennes.

« Nous avons fait tellement de choses. Et ce que nous entendons de votre côté, ce ne sont que des plaintes et des attaques. Ce n’est pas la bonne façon de traiter en Europe », a déclaré M. Pflüger. Il a déclaré qu’un nouveau discours était nécessaire, tout comme une autre compréhension de ce que le gouvernement allemand a accompli. « Le gazoduc est là, et il transportera du gaz tôt ou tard. Et c’est une bonne idée de chercher des compromis et des possibilités de coopération », a-t-il déclaré.

La députée européenne Viola von Cramon-Taubadel (des Verts allemands), connue pour ses positions défavorables au gazoduc, a réfuté les arguments de M. Pflüger. Elle a notamment qualifié ses déclarations sur la diversification de « très naïves ». « Nous ne nous sommes pas diversifiés mais nous nous en remettons encore davantage à une seule source, à savoir à la Russie et à Gazprom », a-t-elle expliqué.

Selon elle, les sanctions ne sont pas une solution et devraient utilisées « en dernier recours ». Cependant, « si nous ne pouvons pas freiner d’une autre manière ce projet, alors je suis en faveur des sanctions », a-t-elle ajouté.

Un peu d’optimisme avec l’arrivée du nouveau gouvernement allemand

« J’espère que nous prendrons un nouveau départ dans les relations avec l’Ukraine avec le nouveau gouvernement allemand », a-t-elle déclaré, faisant référence au nouveau gouvernement dans lequel les Verts sont un partenaire clé de la coalition. « J’espère vraiment que nous pourrons même avoir un meilleur aperçu lorsque le processus de certification sera évalué. Ensuite l’avis de la Commission sera transmis au régulateur allemand et, là encore, le ministère de l’Économie aura un avis différent ».

« Nous aurons un bon ministre de l’Economie (le coprésident des Verts Robert Habeck), je lui fais entièrement confiance, il en va de même pour notre (future) ministre des Affaires étrangères (Annalena Baerbock, coprésidente des Verts), elle est formidable, elle connaît la situation, elle a toujours été opposée à ce projet, et je suppose qu’ensemble, ils utiliseront toutes les occasions dont ils disposent sur le plan politique et juridique pour obtenir le meilleur résultat possible », a-t-elle déclaré.

Mme Von Cramon-Taubadel a également déclaré qu’elle espérait que les Verts allemands tenteraient de convaincre certains « sociaux-démocrates de Gerhard Schröder » que Nord Stream 2 n’est pas un bon projet pour les consommateurs allemands ainsi que pour l’Ukraine. M. Schröder, chancelier allemand de 1998 à 2005, travaille actuellement comme lobbyiste de haut niveau pour Gazprom.

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