Hydrogène : les ambitions européennes sont-elles compatibles avec l’infrastructure existante ?

Dans le courant du mois prochain, la Commission européenne élaborera un plan ambitieux visant à mettre en avant l’hydrogène, mais l’infrastructure existante peut être répondre à la demande ?

Lundi, les ministres européens de l’Énergie se sont entretenus pour discuter des répercussions de la crise liée au coronavirus sur leur secteur. Il n’a pas fallu longtemps avant que l’hydrogène ne fasse parler de lui.

L’hydrogène est le mot à la mode dans le secteur énergétique, et ce, depuis l’engagement de la Commission européenne visant à dédier une grande partie de son fonds de relance de 750 milliards d’euros à l’hydrogène propre.

Ce combustible se veut attrayant, car il n’émet pas de CO2 lorsqu’il est brûlé et il constitue donc une solution séduisante pour décarboner les secteurs manufacturiers, tels que ceux chimique et métallurgique. Il peut aussi être produit en utilisant le surplus d’énergie renouvelable et être transporté en utilisant des gazoducs modernisés déjà existants.

Lors de la vidéoconférence de ce lundi, les ministres allemand, autrichien, français, néerlandais, belge et luxembourgeois de l’Énergie ont présenté une déclaration conjointe appelant la Commission européenne à renforcer son régime de financement en y introduisant des objectifs et des dates butoirs pour mettre en avant l’utilisation de l’hydrogène.

La Commission devrait « analyser des approches visant à accroître la production domestique afin de permettre une transition à grande échelle rapide », a déclaré le groupe.

Les sept pays prêchent sans doute des convertis. Le vice-président de la Commission européenne Frans Timmermans, responsable du Green deal européen, est depuis longtemps un champion de ce nouveau combustible.

Bruxelles publiera un plan européen d’hydrogène plus tard dans le mois. Un brouillon a par ailleurs fuité la semaine dernière, portant à croire que l’euro serait la devise utilisée dans les échanges commerciaux internationaux d’hydrogène, de la même façon que le dollar américain est utilisé pour les ventes pétrolières mondiales. Cette possibilité témoigne de la volonté européenne d’occuper une place centrale dans la révolution de l’hydrogène.

Néanmoins, des objectifs si ambitieux ne mettraient-ils pas la charrue avant les bœufs ? Après tout, un approvisionnement d’hydrogène à grande échelle nécessitera des changements d’infrastructure. Pourtant, à l’heure actuelle, les États membres de l’UE peinent à construire une infrastructure gazière capable de garantir une offre suffisante pour répondre à la demande à temps.

L’Union européenne consomme environ 8 millions de tonnes d’hydrogène chaque année, mais celui-ci provient en majeur partie de sources d’énergies fossiles.

Les pays soutenant cette tendance à l’hydrogène ont déjà grandement investi dans les infrastructures. Ainsi, la semaine dernière, le gouvernement allemand a adopté un programme national lié à l’hydrogène avec pour objectif d’intensifier la capacité de production de 5 gigawatts (GW) d’ici à 2030 et de 10 GW d’ici à 2040. Pour y parvenir, il faudra investir 7 milliards d’euros dans la recherche et dans de nouvelles entreprises.

Le programme allemand était le premier à fixer des objectifs quantitatifs pour la production d’hydrogène, mais il parait peu probable qu’il soit le dernier. La France et les Pays-Bas prévoient également de gros investissements dans le secteur de l’hydrogène.

Une infrastructure transfrontalière

Ces pays évaluent également la possibilité d’établir des réseaux transfrontaliers en matière d’hydrogène. Le mois dernier, le gestionnaire français du réseau de transport de gaz naturel GRTgaz et son homologue allemand Creos Deutschland ont signé un accord de collaboration pour la création d’un réseau de transport transfrontalier 100 % hydrogène, et ce, en convertissant une infrastructure gazière déjà existante.

Ce nouveau pôle connecterait la région allemande et industrielle de la Sarre à la Lorraine française et au Luxembourg. Grâce à cet accord sans précédent, appelé mosaHYc, 70 kilomètres de gazoduc seraient dédiés au transport de 20 000 m3/h (60 mégawatts) d’hydrogène pur. Pourtant, aucun nouveau gazoduc ne sera construit.

« Selon nous, cette région présente un bon potentiel de voir s’établir un premier projet de ce type, car elle recèle de gazoducs pouvant être réaménagés afin d’y transporter de l’hydrogène », a indiqué Marion Lacombe, une analyste stratégique chez GRTgaz. « En ce qui concerne l’approvisionnement, des projets sont également envisagés pour produire de l’hydrogène vert par électrolyse, et ce, à côté des gazoducs. Nous sommes convaincus qu’il existe un lien entre la production d’hydrogène et les utilisations finales possibles. »

L’année dernière, GRTgaz a publié une étude, à la demande du gouvernement français, analysant de plus près les conditions techniques et économiques nécessaires pour intégrer l’hydrogène dans des infrastructures gazières déjà existantes. « Nous voyons désormais que l’infrastructure gazière peut probablement aider à développer le marché de l’hydrogène soit grâce à un ensemble de diverses solutions, soit grâce au développement de réseaux d’hydrogène, et des parties de ces réseaux seront issues d’infrastructures gazières déjà existantes », a indiqué Mme Lacombe.

Le choix de se tourner vers les régions industrielles de la Sarre et de la Lorraine n’est pas anodin. Elles détiennent le mélange parfait : l’activité industrielle pouvant produire l’hydrogène, des gazoducs existants pouvant convertir l’hydrogène, et une clientèle industrielle prête pouvant utiliser l’hydrogène. Il s’agit également de régions où la pollution atmosphérique est particulièrement problématique et qui tireraient grandement avantage d’une transition vers un combustible propre. De plus, elles s’imbriquent très bien dans le concept de « vallée hydrogène », une zone géographique autosuffisante capable de produire et d’utiliser son propre hydrogène et d’éliminer le recours aux combustibles fossiles extérieurs. Le pôle industriel devient alors à la fois un producteur et un consommateur d’énergie.

l'hydrogène, entre les îles et les vallées

Grâce à la combustion d’hydrogène propre produit par l’énergie éolienne, l’autosuffisance énergétique est à portée de main pour les petites communautés. Une question se pose désormais : l’Europe est-elle en mesure de répliquer ce schéma à plus grande échelle ?

Il faut espérer que les leçons tirées de ce projet pilote franco-allemand peuvent être appliquées à des davantage d’infrastructures gazières à travers l’Europe. Cependant, aux yeux de Jean-Marc Brimont, chef du département des affaires européennes de GRTgaz, un soutien politique sera nécessaire pour faire de ces projets une réalité. « Nous voulons que la politique européenne soit basée sur l’empreinte carbone des différentes technologies grâce à un système fondé sur la mesure du CO2 et une analyse du cycle de vie », a-t-il expliqué.

Nous souhaitons également que la prochaine stratégie hydrogène introduise des objectifs pour promouvoir la consommation de l’hydrogène dans différents secteurs. Nous savons que nous détenons actuellement plusieurs sous-objectifs liés au transport. En revanche, il serait également utile d’avoir des objectifs pour l’industrie et le chauffage, afin de soutenir la demande ».

« En tant que gestionnaire d’infrastructure, nous croyons qu’il est nécessaire que l’infrastructure connecte la demande à l’offre. Nous savons que tout commencera localement, dans des foyers industriels, mais si l’offre et la demande augmentent, nous verrons sans doute une production d’hydrogène qui nécessiterait d’être transportée à travers les pays, à travers l’Europe. »

Le scepticisme lié à l’hydrogène

Cette vision d’hydrogène à grande échelle alarme plusieurs militants environnementaux, inquiets que ce changement vers l’hydrogène ne soit qu’une tentative visant à garder le gaz fossile dans le bouquet énergétique européen. Ils soulignent en outre le fait que ces nouveaux projets n’utilisent pas tous de l’hydrogène propre et que la Commission européenne doit encore apporter une définition claire et précise à ce propos.

« Bruxelles semble mettre les énergies renouvelables et l’hydrogène sur un même pied », indique Tara Connolly, une militante écologiste d’Amis pour le Terre Europe. « Dans un ancien brouillon d’un programme de relance, le titre d’un des chapitres s’intitulait “les énergies renouvelables et l’hydrogène”. Voilà qui est assez troublant, car nous savons que les énergies renouvelables peuvent permettre de réaliser des économies d’émissions et d’énergie. Il s’agit d’une technologie éprouvée et qui permet de réduire les coûts en permanence. Le problème avec l’hydrogène actuellement, c’est qu’environ 95 % de sa production en Europe proviennent de combustibles fossiles ».

« L’hydrogène propre était au centre de nombreuses discussions, la stratégie sur l’hydrogène ayant fait l’objet d’une fuite il y a quelques semaines stipule que la Commission doit définir ce que signifie l’hydrogène propre. Ainsi, M. Timmermans a déclaré : “Ne vous inquiétez pas, ce sera de l’hydrogène propre”, mais d’après les dossiers, il est clair qu’ils ne savent même pas ce dont il s’agit ».

Les Amis de la Terre veulent que l’UE atteigne la neutralité carbone d’ici à 2030, et Mme Connolly pense qu’une croissance de l’hydrogène aujourd’hui ne le permettrait pas.

« Je vois beaucoup de parallèles avec le débat sur les biocarburants — les gens s’accrochent à une technologie qui permettrait aux entreprises de conserver leur modèle économique et leur infrastructure. Mais en fin de compte, le volume et l’échelle ne seront pas à la hauteur ».

M. Brimont n’est pas d’accord avec cette affirmation, avançant que l’objectif est maintenant de développer une infrastructure pour l’hydrogène en convertissant les gazoducs existants. « Il ne s’agit pas de rendre le gaz vert, mais de convertir l’infrastructure gazière », soutient-il. « Nous constatons une augmentation des volumes de biométhane et aussi d’hydrogène. »

« Les compagnies gazières travaillent de concert pour voir quelles parties de leur réseau elles peuvent convertir à l’hydrogène, tout en limitant les coûts et l’impact social. C’est le but : être la première pierre d’un réseau plus grand ».

L’Union européenne s’intéresse à l’hydrogène

Plusieurs pays de l’Union européenne ont demandé lundi à la Commission européenne de leur présenter une feuille de route pour le développement de l’hydrogène, une source d’énergie qui intéresse le bloc pour sa transition vers une société décarbonée.

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