Gaz terrestre contre gaz offshore au coeur du conflit russo-ukrainien

[Nord Stream 2 website]

Cet article fait partie de l'édition spéciale L’Ukraine au coeur de l’imbroglio gazier entre l’UE et la Russie.

Naftogaz, la compagnie gazière nationale ukrainienne, s’inquiète du fait qu’aucun accord n’a été conclu sur le transit de gaz russe par l’Ukraine après 2019. La Russie veut surtout promouvoir son gaz offshore avec de nouveaux gazoducs.

« Les négociations se poursuivent entre les parties, non seulement entre experts mais aussi dans le cadre du format trilatéral, avec la Commission européenne dans le rôle de médiateur. La société [Naftogaz] annoncera tout accord conclu par le biais de sources officielles », stipule la déclaration.

Les tensions se cristallisent. La Russie, en promouvant ses gazoducs offshore à travers la mer Baltique et la mer Noire, veut faire passer un message : le transit par l’Ukraine ne serait pas fiable. Une interprétation qui ne prend pas en compte l’amélioration du système de transport gazier ukrainien depuis la crise du gaz de 2009, selon la partie ukrainienne.

Le lourd passif politique entre l’Ukraine et la Russie fait que les arguments portant sur l’approvisionnement en gaz et son transit sont souvent biaisés. Au final, ce qui compte pour les clients de l’UE, c’est la sécurité de l’approvisionnement, le prix et l’impact sur les politiques de lutte contre le changement climatique. Comment ces considérations influent-elles sur la guerre des pipelines terrestres et offshore ?

De l'eau dans le gaz entre Kiev et Moscou

Les négociations sur le transit de gaz de la Russie et de l’Ukraine vers l’UE se sont soldées par un échec. Maros Sefcovic, chef de l’Union énergétique, appelle à trouver un accord rapidement .

Dans son interprétation, la Russie s’appuie sur une image négative de Naftogaz qui remonte à la crise gazière de l’hiver 2008-2009. Il convient de rappeler qu’à l’époque, le président russe Vladimir Poutine avait déclaré que son pays était disposé à participer à la privatisation du système ukrainien de transport du gaz.

Une bête venue de l’Est

L’Ukraine a choisi une autre voie. Après l’annexion de la Crimée par la Russie en février-mars 2014 et la crise dans l’est de l’Ukraine, toujours sous le contrôle de paramilitaires pro-russes, une nouvelle équipe de responsables dirigée par Andriy Kobolyev s’est attelée à la transformation de Naftogaz.

En 2014, Naftogaz représentait un risque pour la souveraineté de l’Ukraine. C’était la société la plus déficitaire du pays, responsable d’un « trou noir » de 8 milliards de dollars dans le budget de l’État, et engloutissant 27 % de ses dépenses. Aujourd’hui, Naftogaz est le principal contribuable d’Ukraine et son actif le plus rentable, avec un bénéfice net de 1,3 milliard de dollars et assurant 15% des recettes budgétaires de l’État.

Sur la période allant de janvier à novembre 2019, la contribution du groupe Naftogaz a représenté près de 14% des recettes du budget de l’État.

Conformément au troisième paquet énergie de l’UE, l’Ukraine a cherché à aligner ses politiques sur celles de l’Union, bien que son dégroupage ait été indirectement bloqué par la société russe Gazprom.

En raison du contrat défavorable que Naftogaz a passé en 2009 avec Gazprom, l’accord de l’entreprise russe était nécessaire pour transférer les compétences à un nouveau réseau de gaz naturel (GTS) indépendant (Ukrtransgaz – UTG).

Afin de ne pas compromettre le contrat de transit existant, l’Ukraine a décidé de ne rendre le dégroupage juridiquement effectif qu’après son expiration. La loi sur le dégroupage a été adoptée par le Parlement ukrainien le 31 octobre 2019, et maintenant tout est en bonne voie pour que le GTS puisse commencer à travailler en tant qu’opérateur de système de distribution indépendant à partir du 1er janvier 2020.

Mais alors que Kiev est prête à se plier aux règles européennes tout en demeurant la principale porte d’entrée du gaz dans l’UE, Moscou mène de front deux grands projets de gazoducs qui contournent l’Ukraine : Nord Stream 2, qui achemine le gaz en l’Allemagne en passant sous la mer Baltique, et Turkish Stream, qui transportera le gaz sous la mer Noire. Ce dernier se raccordera à Balkan Stream, qui fera office de porte d’entrée vers la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie et l’Autriche.

Le gaz offshore, très coûteux

Dans une étude menée récemment, le Dr Frank Umbach du GIS (Global Intelligence Services) a indiqué que le gaz russe transporté par le Nord Stream n’était pas le même que celui qui traverse actuellement l’Ukraine.

Le gaz destiné à l’Allemagne et acheminé par Nord Stream 2 proviendra des nouveaux gisements de la péninsule de Yamal, où sa production dans le pergélisol est beaucoup plus coûteuse. Par ailleurs, l’analyste allemand qualifie de « douteuse » l’affirmation russe selon laquelle le transport du gaz par le gazoduc Nord Stream 1 est beaucoup moins cher que son chemin par l’Ukraine.

Selon lui, en raison de leur coût d’installation plus élevé, les gazoducs offshore ne sont moins concurrentiels qu’à des distances de 1 000 kilomètres ou moins. Comme les champs de Yamal se trouvent à 4 300 kilomètres de la côte baltique allemande, y compris le tronçon Nord Stream de 1 200 kilomètres, ce raisonnement porte à croire que le gaz naturel liquéfié (GNL) nord-américain ou africain importé — ou certainement le gaz russe transféré par l’Ukraine — pourrait être moins cher que le gaz de Yamal.

L’expert considère également que le gaz provenant de Nord Stream est actuellement fortement subventionné par des gisements de gaz plus rentables en Sibérie occidentale, mais qu’à long terme, un rééquilibrage financier qui pourrait faire long feu.

En outre, il met en exergue les risques relatifs au changement climatique et donc liés à la fonte du pergélisol sur lequel sont situés les tronçons côtiers menant à Nord Stream 2.

Au 31 décembre 2019, le gaz partira-t-il en fumée ?

Le contrat à long terme de transit gazier entre la Russie et l’Ukraine arrive à son terme le 31 décembre. Et les chances que les deux parties parviennent à un accord d’ici là sont maigres.

Risques financiers et écologiques

S’adressant lundi à Euractiv, M. Umbach a aussi soulevé la question de la politique climatique officielle de l’UE qui repose sur la possible diminution de l’utilisation du gaz naturel après 2030.

À ses yeux, les justifications avancées par Moscou pour la construction du Nord Stream 2 se sont révélées fausses. Évoquant  une réunion à laquelle il a participé à Berlin il y a un an, il a déclaré que Klaus-Dieter Borchardt, directeur général adjoint de l’énergie à la Commission européenne, avait fait cette remarque aux représentants de l’industrie allemande du gaz et à un membre de Rosneft, le leader du secteur pétrolier russe et la plus grande entreprise publique mondiale de pétrole et de gaz.

« Il [le représentant de Rosneft] était évidemment choqué, car l’exploitabilité commerciale de Nord Stream 2 se fondait sur un prix du gaz beaucoup plus élevé, qui a chuté à un niveau record, et ce, sur une durée plus longue, bien au-delà de 2030 », a-t-il précisé.

« Les investissements à Yamal ont été effectués en 2002, et ont atteint jusqu’à 250 milliards de dollars, selon certaines estimations, et si l’on ajoute 40 à 50 milliards de dollars pour la construction du nouveau gazoduc entre Yamal et Saint-Pétersbourg, ce genre de décision ne peut être rectifié », a-t-il enchéri.

En ce qui concerne la fonte du pergélisol, il a avancé que l’augmentation des risques et des coûts avait terriblement perturbé la planification russe, sans parler des émissions considérables de méthane dans l’atmosphère. Pour lui, la Russie n’a « pas investi » dans l’entretien de ses anciens gazoducs vers le corridor ukrainien.

À la question de savoir si les pipelines offshores pourraient être réparés en cas de besoin, M. Umbach a répondu que l’opération était risquée et prenait plus de temps que pour les pipelines classiques.

« La réparation d’un gazoduc terrestre, en fonction du type de dommage, prend 3 ou 4 jours, mais selon les estimations, la réparation d’un dispositif offshore prend des semaines », a-t-il fait remarquer, ajoutant que les énormes entrepôts souterrains le long de l’ancienne route ukrainienne étaient aussi à prendre en compte, mais rien de semblable n’existe du côté du Nord Stream 1 et 2. Si la route ukrainienne n’est pas suffisamment utilisée, cela met à mal la sécurité européenne, a-t-il indiqué.

Lundi (16 décembre), le président russe Vladimir Poutine et la chancelière allemande Angela Merkel se sont entretenus à propos du gazoduc Nord Stream-2 qui devra desservir l’Allemagne et du transit du gaz russe vers l’Europe via l’Ukraine lors d’un appel téléphonique, a révélé le Kremlin.

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