Europe : retrouver l’esprit de 1989

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Harold James [Reuters/La Tribune]

L’Europe doit renouer avec l’état d’esprit de 1989, lorsque d’importants flux transfrontaliers de personnes – initialement à la frontière entre l’Autriche et la Hongrie – ont entraîné des réformes et une ouverture, plutôt qu’un repli sur soi. Un article de notre partenaire, La Tribune.

Harold James est professeur d’histoire et des relations internationales à l’université de Princeton, professeur d’histoire à l’Institut universitaire européen de Florence et membre (senior fellow) du Centre for International Governance Innovation (CIGI).

L’Union européenne est confrontée à un ensemble de crises réellement terrifiant. Après que les crises de la zone euro et de la dette souveraine aient polarisé et radicalisé le continent, créant un profond clivage entre le nord et le sud, l’arrivée de centaines de milliers de réfugiés a dressé l’est (et le Royaume-Uni) contre l’ouest. Si l’on y ajoute les nombreuses autres divisions et contradictions, l’effondrement de l’UE semble pour beaucoup d’observateurs plus probable aujourd’hui que jamais.

Divergences énergétiques

Prenons par exemple les divergences importantes entre les politiques énergétiques des pays membres de l’UE, avec des structures tarifaires qui vont à l’encontre du concept de marché unique. Ces pays ont également adopté des solutions incompatibles, compliquant à l’extrême l’intégration des réseaux énergétiques nationaux.

Alors que l’essentiel de l’électricité produite en France est d’origine nucléaire, l’Allemagne s’est empressée de fermer ses centrales au lendemain de la fusion du réacteur nucléaire de Fukushima au Japon en 2011. Aujourd’hui, l’Allemagne, comme l’Espagne, mettent l’accent sur les énergies renouvelables, éolienne et solaire notamment – mais ces pays restent fortement dépendants des combustibles fossiles lorsque le vent ne souffle pas ou que le soleil ne brille pas.

Défi sécuritaire

Dans le même temps, le défi sécuritaire posé par la Russie va en s’amplifiant depuis 2008 et a pris une tournure inquiétante depuis l’annexion illégale de la Crimée et l’invasion d’une partie de l’Ukraine orientale l’an dernier. La poursuite des combats et des litiges territoriaux non résolus ont donné une nouvelle urgence aux discussions concernant la politique énergétique de l’Europe, et tout particulièrement sa dépendance envers l’énergie qu’elle importe.

La Russie est également impliquée dans une autre menace pour la sécurité et la stabilité européennes : la guerre civile en Syrie a provoqué un afflux massif de réfugiés en Europe. Cette crise des réfugiés trouve en partie son origine dans l’incapacité de la politique étrangère européenne à empêcher que le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sombrent dans le chaos. Mais les frappes russes contre des groupes opposés au régime du président Bachar el-Assad ont aggravé l’instabilité de larges zones du pays, poussant encore plus d’individus désespérés à trouver refuge en Europe.

Quelle légitimité démocratique?

Comme si cela ne suffisait pas, l’UE est confrontée à des questions fondamentales concernant sa légitimité démocratique. Les idéologies extrémistes gagnent du terrain et les mouvements séparatistes trouvent un nouveau souffle.

Au cours de la première moitié de cette année, les Grecs semblaient résolument opposés à l’Europe. Aujourd’hui, une situation analogue se présente au Portugal, où une coalition de gauche regroupe des politiciens tout à fait hostiles à l’UE, alors que de son côté le président portugais persiste à dire que le nouveau gouvernement de centre-droit peut réunir un soutien en affirmant sa position pro-européenne. L’Espagne risque de se trouver prochainement confrontée à un dilemme similaire.

Une Europe submergée par les crises

Pour le dire simplement, l’Europe est submergée par les crises – à tel point que de nombreux commentateurs la jugent trop fatiguée pour réagir efficacement aux nouveaux défis qui se présentent. Selon ce point de vue, des années de traumatismes ont sapé l’énergie psychique dont ses dirigeants ont besoin pour concevoir des solutions adéquates et le capital politique nécessaire pour faire accepter ces solutions. Ce serait la raison pour laquelle une réponse à la crise des réfugiés a fait si cruellement défaut.

Mais l’UE a été construite dans la perspective de crises possibles. Jean Monnet, l’un des pères fondateurs de l’UE, est souvent revenu sur l’idée que l’adversité favoriserait l’intégration. Selon ses termes, « L’Europe se fera dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises ».

Trop de crises en même temps

L’on pourrait toutefois argumenter que les problèmes à l’origine de ces crises devraient être de taille gérable. Une crise trop profonde – ou trop de crises en même temps – menacent de réduire à néant la capacité de réponse de l’UE, provoquant en finale son effondrement. Dans Hamlet, Claudius, constatant la dégradation de la santé mentale d’Ophélia, remarque que « quand les malheurs arrivent, ils ne viennent pas en éclaireurs solitaires, mais en bataillons rangés ». En fin de compte, Ophélia perd la raison et se noie.

Mais Claudius, un tyran et un assassin, n’est pas exactement un puits de sagesse politique. En réalité, répondre simultanément à plusieurs crises différentes peut faciliter leur résolution, en multipliant le nombre de concessions mutuelles possibles. Au sein de l’UE, où des intérêts divergents empêchent souvent d’apporter une réponse efficace à une crise, cette approche pourrait être la clé du succès. Loin d’empiéter sur les souverainetés nationales, l’UE deviendrait un espace de négociation de compromis mutuellement bénéfiques.

Par exemple, la réticence de l’Allemagne à accepter un allégement de la dette des pays du sud de l’Europe a contribué à prolonger leurs difficultés ; elle pourrait toutefois aujourd’hui avoir assez de raisons pour en faire plus puisqu’elle bénéficierait immédiatement d’une solution, à l’échelle de l’UE, à la crise des réfugiés. De même, l’intégration militaire pourrait aller dans le sens d’une plus grande efficacité stratégique et permettre une réduction des coûts, en particulier pour les pays ayant un budget de la défense important.

Une version de cette approche globaliste est déjà la norme en matière de négociations commerciales internationales. Si des percées majeures sont rares, ces négociations se traduisent néanmoins par des gains globaux pour toutes les parties prenantes.

L’Europe doit renouer avec l’état d’esprit de 1989, lorsque d’importants flux transfrontaliers de personnes – initialement à la frontière entre l’Autriche et la Hongrie – ont entraîné des réformes et une ouverture, plutôt qu’un repli sur soi. Durant cette vague de révolutions dans les pays de l’Est, les manifestants aspirant à la liberté avaient une vision qui englobait à la fois l’Europe et les aspirations de leurs pays respectifs. Le renforcement de l’une était une partie intégrante de la légitimité de l’autre.

En 2015, tout autant qu’en 1989, les États-nations européens ont besoin d’une plus grande protection contre les pressions et les chocs stratégiques que ne peut en offrir la nation seule. Et aujourd’hui comme alors, seule l’Union européenne est en mesure de la fournir.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin pour La Tribune

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