«Sans les Grecs, la crise des réfugiés serait hors de contrôle»

Le drame se poursuit avec une Grèce « en quelque sorte en soins intensifs », selon l’expert Jens Bastian. [shutterstock]

Jens Bastian, spécialiste de la question grecque, dénonce le manque de confiance entre la Grèce et les partenaires européens, notamment sur les questions de la dette du pays et de la crise des réfugiés.Une interview de notre partenaire, WirtschaftsWoche.

Le Docteur Jens Bastian est économiste et spécialiste de la Grèce. Il travaille comme analyste économique et financier indépendant à Athènes. De 2011 à 2013, il a fait partie du groupe de travail de la Commission européenne en Grèce. Il a également travaillé pour une banque privée grecque pendant dix ans. Cet entretien date du 9 septembre.

Le 9 septembre, les pays méditerranéens de l’UE se sont rencontrés à Athènes, à l’invitation d’Alexis Tsipras. Qu’attendent la Grèce et les autres pays du sud du reste de l’Europe ?

Il y a trois sujets clés. Premièrement, la Grèce souhaite restructurer sa dette et espère que les autres pays du sud du continent la soutiendront. Ensuite, Athènes veut remettre réellement en question la politique d’austérité dans la zone euro et réduire l’objectif du solde primaire à 3,5 % du PIB. Le dernier point au programme est l’échec de la redistribution des réfugiés dans l’UE. LA Grèce, l’Italie, l’Espagne et Malte veulent mettre en place une stratégie commune.

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Les intérêts d’Athènes ne sont cependant pas nécessairement ceux de Madrid ou de Rome.

Exactement, c’est pourquoi il y a beaucoup de symbolisme politique à l’œuvre ici. Au début de son mandat, Alexis Tsipras rêvait de former une alliance du sud de l’Europe. Mais le Premier ministre espagnol, par exemple, Mariano Rajoy, est un conservateur, et n’assistera pas à la rencontre parce qu’il ne règne pus que sur un gouvernement de transition. La rencontre doit cependant aussi servir à s’opposer à l’austérité. Malgré leur différence, cette question les unit tous.

En mai dernier, les ministres européens des Finances ont accepté de retarder les négociations sur la restructuration de la dette grecque jusqu’en 2018, après les élections fédérales allemandes. Est-ce un compromis ?

La possibilité d’une reprise économique dépend de la viabilité de la dette d’un pays. Sans restructuration, il ne peut y avoir d’investissement. C’est pourquoi Alexis Tsipras veut organiser une conférence internationale sur la dette, similaire à cette qui s’était tenue à Londres en 1953 sur la dette allemande.

La position de Wolfgang Schäuble, le ministre allemand à la Finance, est cependant très claire : pas d’abaissement nominal. Cet avis est partagé par la majorité de l’Eurogroupe.

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Peut-on atteindre un compromis sur l’excédent primaire ?

Le Fonds monétaire international (FMI) n’est pas sûr que la Grèce peut atteindre l’objectif prévu, qui est trop ambitieux. L’institution penche donc pour une réduction d’un point, ce qui ferait passer l’objectif de 3,5 % à 2,5 %. En ce qui concerne la viabilité de la dette, le FMI est arrivé à des conclusions différentes de celles des créanciers européens.

La Grèce a-t-elle besoin d’un quatrième sauvetage ?

La Grèce ne peut pas rester coincée dans un cycle de renflouement et de crises économiques. À mon avis, un quatrième programme de sauvetage ne serait politiquement pas possible, ni pour la Grèce, ni pour ses créanciers. Athènes et ses prêteurs doivent s’accorder sur certains points, qui peuvent vraiment être résolus, comme la privatisation, l’allègement de la dette et la continuation de la réforme administrative.

La Grèce a-t-elle respecté ses engagements ces 12 derniers mois ?

Il y a eu des progrès, mais aussi pas mal de perturbations. Le port du Pirée a été vendu à une entreprise d’État chinoise, par exemple. Au premier abord, cette transaction a eu l’air d’être une réussite. Puis le ministère grec au Transport maritime a tenté de bidouiller les détails du contrat, ce qui a mené à des retards et des cafouillages importants. Cette attitude pourrait décourager les investisseurs de faire affaire avec le gouvernement grec.

Le drame grec continue.

Oui, la Grèce reste en quelque sorte en soins intensifs. Alexis Tsipras a été très clair, à de nombreuses reprises : il n’était pas convaincu par le troisième plan de sauvetage et ne l’a accepté qu’avec réticence. Il parle d’ailleurs de conditions, pas de réformes.

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Il ne semble pas y avoir de confiance entre Athènes et ses créanciers.

Il y a une méfiance mutuelle, en effet. Pierre Moscovici, le commissaire aux affaires économiques et financières a récemment indiqué que si les obligations ne sont pas respectées, la Grèce ne recevra pas la prochaine tranche d’aide, de 2,8 milliards.selo

Alexis Tsipras ne brille pas dans les sondages, pourquoi ?

Alexis Tsipras est revenu sur presque toutes ses promesses électorales. Il avait assuré que la troïka et l’austérité étaient finies. Aujourd’hui, le gouvernement Syriza augmente les impôts et a même baissé les pensions. Personne ne pensait que ce serait possible s’il devenait Premier ministre.

Ses jours au pouvoir sont-ils comptés ?

Non, il s’appuie toujours sur une majorité stable. Mon impression est qu’il a l’intention de rester les quatre années de son mandat, sans élections anticipées. Celles-ci sont en général exigées par l’opposition, de toute façon.

Et enfin, la crise des réfugiés. Comment la Grèce peut-elle la gérer ?

La Grèce est débordée. Elle n’a pas les ressources de loger, soigner et nourrir tous ces réfugiés. La plupart des promesses de Bruxelles, comme des fonctionnaires spécialisés dans l’asile, des interprètes et des gardes-frontières, n’ont toujours pas été tenues.

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Ça a l’air assez dramatique.

Certains appellent déjà la Grèce le Liban de l’Europe. Avant l’accord avec la Turquie, en mars, la Grèce était un pays de transit. Elle est aujourd’hui devenue un pays d’accueil. Athènes va devoir trouver des emplois et intégrer des réfugiés, alors que le taux de chômage approche les 23 %. La seule raison pour laquelle la situation n’a pas encore dégénéré, ce sont les Grecs eux-mêmes.

Comment cela ?

Les Grecs offrent leur aide aux réfugiés, même si nombre d’entre eux n’ont vraiment pas grand-chose. Sans la solidarité des Grecs, la situation serait complètement hors de contrôle. J’ai le plus grand respect pour eux.

La Grèce doit avoir l’impression d’avoir été abandonnée deux fois, d’abord sur la question de la dette, puis sur la crise des réfugiés. Où cela peut-il mener ?

La relation entre la Grèce et l’Allemagne est tendue depuis longtemps, mais elle s’améliore, parce que la politique d’Angela Merkel a été accueillie très favorablement. Nombre de Grecs sont cependant déçus par l’UE. Pourtant, et c’est étonnant, ils n’appellent pas à la fin de l’Union, ou même de l’euro.

Pourquoi cela ?

La plupart des Grecs ne font pas confiance à leur élite politique. Ils ne veulent pas que les politiciens grecs, quelle que soit leur affiliation, puissent se remettre à frapper monnaie. Ils espèrent donc que l’euro exercera un contrôle sur le gouvernement.

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Est-ce une lueur d’espoir pour la relation Grèce-UE ?

Une petite lueur d’espoir, oui. Reste à savoir si cela se transformera en un sentiment réellement positif.

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