«Les gouvernements critiquent la BCE pour couvrir leurs propres échecs»

Jakob von Weizsäcker

Jakob von Weizsäcker [jakob.weizsaecker.eu/]

La politique controversée des taux d’intérêt extrêmement bas de la Banque centrale européenne continue de déranger. Berlin appelle à un changement de cap. Un article d’EURACTIV Allemagne.

Jakob von Weizsäcker (SPD) est un eurodéputé du S&D, membre de la commission aux affaires économiques et monétaires.

Dans l’espoir de contrer la déflation, la BCE a réduit ses taux d’intérêt. C’est la politique monétaire 101. L’institution est cependant toujours durement critiquée en Allemagne. Comprenez-vous pourquoi ?

Je pense que ce type de critiques est complètement fantaisiste. Il est vrai que la vocation de la BCE est d’assurer la stabilité de la monnaie et de garder l’inflation en-deçà de 2 %. En cas de déflation, les taux d’intérêt doivent être abaissés, mais ce n’est pas facile quand les taux d’intérêts sont déjà à zéro, ou presque.

Si ces taux baissent trop, les épargnants se cramponneront à leur argent. C’est pourquoi la BCE a lancé son programme de rachat de titres. Les taux d’intérêt à long terme peuvent descendre une fois que le taux au comptant atteint zéro. Cela peut stimuler l’économie.

C’est pourquoi je trouve que les critiques de Mario Draghi sont injustes. Il est érigé en bouc émissaire par les gouvernements nationaux, qui, même après toutes ces années de crise financière, ne parviennent toujours pas à s’accorder sur une solution durable pour la zone euro. Ces attaques de la BCE sont juste la manière dont les gouvernements essaient de couvrir leurs propres échecs et d’attirer l’attention du public vers une autre cible.

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La « décennie perdue » au Japon, dans les années 1990, est un bon exemple des conséquences néfastes que peut avoir la déflation. Durant ces années-là, le chômage a augmenté, l’économie a stagné et l’industrie a perdu sa place sur la scène internationale. Pensez-vous que l’Europe risque de se retrouver dans une situation similaire ?

Il est vrai que cette crise japonaise a commencé par une crise financière importante, comme celle que nous avons vécue récemment. L’un des principaux problèmes du Japon pendant cette décennie a été la lenteur du redéveloppement du secteur financier, et en particulier l’émergence des banques zombies, en faillite mais encore en opération.

Les États-Unis ont appris de cette erreur et, en 2008, après la crise, le secteur bancaire américain a été rapidement réorganisé. Malheureusement, l’UE n’a pas été aussi prompte à réagir. C’est compréhensible, parce que nous avons dû mettre sur place l’union bancaire à partir de rien. Notre reprise économique aurait cependant été plus facile si le secteur financier européen avait été nettoyé plus efficacement.

Une des grandes différences entre le Japon et nous est que leurs taux d’intérêt étaient assez uniques à l’époque, alors que nos problèmes touchent un certain nombre de pays dans le monde. Nous allons peut-être devoir nous adapter à ces taux d’intérêts pendant une longue période.

Pour revenir à la situation en Allemagne, la politique économique de Berlin est-elle en décalage par rapport à celle du reste de l’UE ?

Les taux d’intérêt sont plutôt bas partout pour le moment. C’est notamment dû au fait que beaucoup de gens épargnent, et que peu de gens empruntent pour l’instant. Cette attitude pourrait être temporaire et l’équilibre offre/demande de l’épargne pourrait donc s’améliorer rapidement.

Il se pourrait néanmoins que ce ne soit pas le cas, que nous soyons dans phase « d’excès mondial d’épargne », parce que les bouleversements démographiques poussent les gens à mettre de côté pour leur retraite.

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L’Allemagne a quand même demandé à plusieurs reprises à la BCE de hausser les taux d’intérêt. L’Allemagne tente-t-elle de protéger les intérêts des épargnants allemands, au détriment de la solidarité européenne, même si cela nuit à l’économie européenne ?

Les détenteurs d’une épargne importante veulent des taux élevés. Les emprunteurs, les personnes endettées et les jeunes entreprises souhaitent l’inverse. Dans une société ouverte comme la nôtre, ce n’est ni nuisible ni surprenant, mais cela ne devrait pas dicter notre politique monétaire. La BCE a de bonnes raisons d’être indépendante, afin qu’elle puisse respecter son mandat sans dépendre de qui crie le plus fort.

Critiquer la BCE n’aide pas l’euro. Ce qui aiderait réellement serait une vraie collaboration entre les gouvernements, afin de donner à l’euro une meilleure structure, une meilleure architecture. Après le référendum britannique, la chancelière allemande, Angela Merkel, et le président français, François Hollande, devraient s’accorder pour lancer une initiative dans ce sens.

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