«L’échec des négociations avec la Grèce serait l’échec de l’Union européenne»

Zoé Kostantopoulou, la plus jeune présidente du parlement grec [Reuters]

Zoé Konstantopoulou, présidente du parlement grec, la Vouli, s’exprime sur les négociations avec les créanciers et la victoire de Syriza.

Zoé Konstantopoulou, 39 ans, est la fille de Nikos Konstantopoulou, leader du Synapsimos, un des partis constitutifs de Syriza, et brièvement ministre de l’intérieur. Cette diplômée de droit à Paris et à New York a travaillé au tribunal international sur l’ex-Yougoslavie de La Haye. Avocate à Athènes, elle s’est spécialisée dans la lutte contre la corruption et pour les droits de l’Homme. Elle rejoint Syriza et est élue députée en mai 2012, en juin 2012 et en janvier 2015.

Le 6 février 2015, elle est élue plus jeune présidente de la Vouli (parlement) de l’histoire grecque par 235 voix sur 298 présents. Elle a récolté les voix de la majorité, mais aussi de nombreux élus de l’opposition. C’est la seconde femme à occuper ce poste, le deuxième de l’État grec dans l’ordre protocolaire. En mai, elle a demandé la constitution d’une commission sur la vérité de la dette publique, qui doit rendre ses premières conclusions le 18 juin.

>> Lire : Grèce : que va faire la commission de «vérité sur la dette publique»?

Croyez-vous aujourd’hui qu’un accord avec les créanciers sur la base des conditions du gouvernement grec est possible ?

C’est une question de démocratie. Le gouvernement grec a été récemment élu sur un mandat clair : protéger la société contre la crise humanitaire provoquée par les politiques d’austérité imposées par les memoranda ; renforcer l’État de droit et l’État social ; restaurer les procédures démocratiques qui ont été violées à de nombreuses reprises pour imposer ces mesures et, enfin, créer des bases pour permettre ce qui est un des buts principaux de l’Union européenne : la prospérité de ses peuples et de ses sociétés.

Parallèlement, les négociations se déroulent alors même que ce gouvernement a commencé à mettre en place son programme. Il va de soi que tous les partenaires européens et toutes les institutions qui prennent part à ces négociations doivent respecter ce processus. Accepter que ces buts ne soient pas possibles, c’est accepter qu’il n’y ait plus de démocratie.

Comment réagit la société grecque à cette négociation longue et pénible ?

Le gouvernement peut compter sur un appui très fort sur le rétablissement de la protection des couches sociales les plus fragiles, de plus de justice sociale, de la paix sociale au sein du pays et de l’Europe et aussi sur la mise en place de la justice fiscale. Il existe une demande justifiée que les droits fondamentaux du peuple et des citoyens soient respectées et que cela se fasse au sein des organisations internationales, régionales et des unions auxquelles la Grèce participe depuis des années ou des décennies.

Et si cela n’est pas possible ?

Ce serait un échec total des buts de l’Union européenne tels que décrits par les traités. Selon l’article 3 du traité de l’Union européenne, l’Europe a pour objectif principal la « prospérité de ses peuples et ses sociétés » et l’euro est un moyen d’atteindre ce but. Utiliser l’euro comme une menace pour les peuples est une violation grave des obligations européennes telles que décrites dans les traités.

Pensez-vous qu’il sera nécessaire d’organiser de nouvelles élections pour valider l’accord ou l’absence d’accord ?

Ce n’est pas, pour moi, une hypothèse crédible. À mon avis, le mandat du gouvernement est clair et suffisamment récent.

Comment jugez-vous la stratégie du gouvernement grec ? Certains, au sein même de Syriza, estiment qu’il y a eu trop de concessions aux créanciers…

Il n’y a pas encore d’accord final. Ce qui veut dire qu’on ne peut pas parler de concessions. Il y aura une procédure de validation démocratique de l’accord au sein des partis de la coalition gouvernementale comme au parlement. Je suis convaincue que ce processus démocratique protègera le peuple grec et les peuples européens en ce qui concerne leurs droits humains et en particulier leurs droits sociaux et politiques.

Il convient de se souvenir que, selon les traités européens, mais aussi selon la constitution grecque, ces droits ne sont pas négociables. Ceux qui essaient de mettre sur la table de négociation les droits et les libertés fondamentales sont ceux qui ne respectent pas les principes fondateurs de l’Union européenne et les piliers sur lesquels elle fonctionne.

On a dit que vous ne souhaitiez pas transmettre les réserves du parlement à la banque centrale. Pensez-vous que cette décision du gouvernement était justifiée ?

Il y a eu une loi sur ce sujet et le parlement n’est pas concerné. Le Parlement jouit d’une autonomie par rapport au gouvernement, et d’une indépendance liée au fait qu’il représente une de trois fonctions séparées de la démocratie. Ce qu’il faut signaler, c’est que, depuis août dernier, la Grèce a payé 17,5 milliards d’euros à ses créanciers dont environ 7 milliards d’euros sous le nouveau gouvernement. Durant cette période, pas un euro n’a été versé à la Grèce. Il est clair que cette situation crée des conditions d’asphyxie et de chantage économique. Et il est clair que ce gouvernement et ce parlement ont le devoir de protéger les droits fondamentaux du peuple et le droit de ce dernier à la survie avant toute autre obligation.

Je rappelle aussi qu’il n’est pas du tout certain que la dette publique doive être remboursée. Nous avons des indices très forts qu’une grande partie de cette dette est illégitime, illégale et même odieuse et elle s’avère insoutenable dans le cadre des conditions créées.

Ce sera le rôle du comité pour la vérité sur la dette. Comment concevez-vous son rôle ? Le gouvernement devra-t-il prendre acte de ses décisions ?

Le comité travaille pour servir les droits du peuple de connaître la vérité sur la dette, sur les conditions de sa création et sur l’inflation de celle-ci. Et bien sûr, le peuple a le droit de revendiquer une solution viable à ce problème. Le 18 juin, le comité annoncera ses conclusions préliminaires, mais il travaillera encore pendant presque un an pour achever cette tâche immense. Il est clair que personne ne peut justifier que les générations futures paient pour la corruption des gouvernements précédents. Chaque enfant qui naît aujourd’hui en Grèce doit déjà 32.500 euros, alors même que depuis cinq ans, on a fermé les écoles, des universités, des hôpitaux et des tribunaux et que le chômage atteint 27 % de la population (60 % chez les jeunes et 72 % chez les jeunes femmes). Il faut créer des conditions viables pour les générations futures et pour les jeunes générations. Insister pour qu’ils paient une dette qui n’est pas la leur, c’est leur refuser tout futur.

Vous étiez à Paris dans le cadre du « forum des alternatives-alliance contre l’austérité. » Selon vous, Syriza représente une alternative pour l’Europe ?

L’arrivée au pouvoir de Syriza prouve que l’impossible devient possible, quand les peuples décident de prendre leur avenir dans leurs mains. Le résultat des élections de janvier dernier prouve qu’il n’y a pas de sens unique en Europe et ceux qui insistent à imposer cette logique du sens unique s’éloignent de leurs sociétés.

Précisément, comment jugez-vous l’attitude, durant ces quatre mois, des gouvernements de la zone euro dans les négociations ?

Chaque gouvernement fait face à une responsabilité fondamentale : agir en protégeant les valeurs européennes et non pas des intérêts particuliers financiers, économiques ou politiques. Traiter la Grèce comme un élève que l’on doit punir est une attitude qui va à l’encontre du respect entre les peuples et les États et qui va à l’encontre de la cohésion européenne. Punir le peuple pour les erreurs des gouvernements précédents et des créanciers est une attitude inhumaine et punir le nouveau gouvernement grec pour les mêmes raisons est une attitude anti-démocratique.

Cette interview est initialement parue sur La Tribune.

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