« L’économie mondiale peut faire face aux choix politiques des Etats-Unis »

Pierre Moscovici

Le commissaire Pierre Moscovici craint que la présidence de Donald Trump n’apporte davantage de protectionnisme et de nationalisme. Mais estime que les économies mondiales et européennes sont assez solides pour y répondre.

Pierre Moscovici est commissaire aux affaires économiques et financières à la Commission européenne. Il s’est entretenu avec EURACTIV durant le Forum mondial de Davos.

Selon Christine Lagarde, du FMI, l’économie mondiale est assez solide pour résister aux mesures négatives que pourrait prendre l’administration Trump. Cet avis est notamment partagé par le secteur privé. Qu’en pensez-vous ?

Nous ne savons pas quelle sera la politique économique du Président Trump. Nous savons ce qu’était son programme et avons entendu ses discours en tant que président-élu. Nous pouvons imaginer [que sa politique serait] plus expansionniste que la politique actuelle, avec des effets positifs à court terme, mais des difficultés à moyen terme, à cause de l’inflation. Cette politique bénéficierait davantage aux entreprises qu’au 10% les moins aisés de la population. Nous savons aussi que [cette politique] serait plus nationaliste, voire protectionniste.

Ce que nous ne savons pas, c’est la manière dont ces éléments se combineront, quelle sera la force de ces politiques, comment l’administration se comportera-t-elle, ou comment le Congrès réagira. Quoi qu’il arrive, je suis aussi convaincu que l’économie mondiale est en meilleure forme, et qu’elle est assez solide pour résister à tout choix politique des États-Unis.

L’Europe est-elle également bien préparée ?

Oui. Je suis confiant, notamment parce que j’ai rencontré à Davos des tas de gens, issus des secteurs privé et public, qui m’ont dit que la reprise économique européenne se renforçait. Je ne peux pas anticiper ce que diront nos prévisions d’hiver, qui paraîtront dans quelques semaines, mais j’ai l’impression d’un plus grand sens de confiance que par le passé.

 >> Lire : La croissance européenne attendue en petite forme pour 2017

 

L’investisseur George Sotos estime que les États-Unis se préparent à une guerre commerciale. Partagez-vous ce sentiment ?

Je n’utiliserais pas ce terme. Il est dans l’intérêt des États-Unis et de leurs partenaires de rester coopératifs. Bien sûr, certains discours ont été prononcés durant la campagne, mais il n’empêche que certains membres de l’administration, et notamment son ministre au commerce, sont pro-échanges. Il faut attendre et voir ce qu’il va se passer. Nous devons être vigilants, sans pour autant tomber dans un comportement soupçonneux ou offensif. Il y a trop d’intérêts des deux côtés, à la fois pour l’UE et ses partenaires, nous devons éviter ce risque. Il y aura cependant plus de protectionnisme [aux États-Unis] à l’avenir. Il pourrait également y avoir une redéfinition de la politique commerciale, qui impliquerait notamment ceux que l’on surnomme les « perdants » de la mondialisation.

Entre les prises de décisions de Donald Trump et le Brexit « dur » de Theresa May, qu’est-ce qui aura l’impact le plus négatif, selon vous ?

En ce qui concerne le Brexit, je veux être très pragmatique et progresser pas à pas. Je ne veux pas spéculer sur l’issue de négociations qui n’ont même pas encore commencé. Nous savons aujourd’hui que le Royaume-Uni a choisi de ne plus faire partie du marché unique. Nous devons donc définir un nouveau modèle.

Sa proposition aura cependant un impact négatif sur l’économie de la zone euro…

C’est impossible à dire. Je répète que je suis confiant en ce qui concerne la croissance de la zone euro.

Malgré toute l’instabilité politique au sein de l’UE et ailleurs ?

Nous devons nous voir comme une zone privilégiée du monde. Je suis toujours frappé par les critiques que nous nous adressons à nous-mêmes, alors que le reste du monde sait que nous sommes un pouvoir économique très fort, avec un haut niveau de cohésion sociale. Nous devrions être fiers de ce que nous faisons, au lieu d’être toujours défaitistes.

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Le 19 février, le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte, et l’ancien président du Parlement européen, Martin Schulz, ont exprimé leurs différences de visions pour l’avenir de l’Europe. Mark Rutte estime que le principe d’une union « toujours plus étroite » est dépassé. À quelques semaines du soixantième anniversaire du traité de Rome, cette opinion vous a-t-elle surpris ?

Certaines personnes sont en pleine campagne. Je pense personnellement que le principe d’union « toujours plus étroite » fait encore partie de notre futur. Dans un mode plus complexe, avec un nouveau type de présidence américaine, les difficultés liées au Brexit, la menace russe, la puissance chinoise, les incertitudes concernant la Turquie, et bien d’autres défis, nous avons plus que jamais besoin d’une UE unie et d’une zone euro forte. C’est pourquoi la Commission ne prend pas de pause, mais continue d’aller de l’avant. Pour le soixantième anniversaire du traité de Rome, nous préparons un livre blanc qui contiendra des propositions ambitieuses. Nous devons construire une Europe plus protectrice, plus démocratique et plus efficace. Nous sommes tous d’accord là-dessus. Moins d’Europe, nous n’avons pas besoin de ça. Ce n’est pas la fin du projet européen, au contraire, c’est un moment d’action.

>> Lire : Rutte et Schulz, deux visions opposées de l’avenir de l’Europe

Les élections qui ont lieu dans plusieurs États membres en 2017 signifient qu’il ne devrait pas y avoir beaucoup de changement cette année.

Nous sommes bien conscients que c’est une année électorale, mais nous devons nous préparer. Le rôle de la Commission est d’être le moteur de nouvelles propositions. Vous pouvez donc vous attendre à des propositions ambitieuses.

Après votre désaccord avec le FMI au sujet du programme de renflouement grec, avez-vous eu l’occasion de discuter avec Christine Lagarde durant ce forum de Davos ?

J’ai eu un échange très positif avec Christine Lagarde le 19 février. Nous considérons que le FMI est une institution clé dans le programme. Notre priorité est à présent de finaliser la deuxième évaluation le plus rapidement possible. Il existe encore quelques problèmes, mais avec des efforts des deux côtés nous pourrons bientôt conclure. C’est le message à retirer de ma rencontre avec le ministre grec des Finances, Euclide Tsakalotos. Je pense aussi que nous pourrons revenir à notre accord en décembre et débloquer bientôt les mesures de dette à court terme, puisque des engagements ont été pris par les autorités grecques pour suivre la voie fiscale en 2017 et 2018. Soyons très pragmatiques : ma priorité n’est pas de discuter du cadre réglementaire au niveau institutionnel, mais de mener à bien l’évaluation.

>> Lire: Le FMI dans le piège des pressions européennes sur la Grèce

 

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