«Nous ne devrions pas punir le Royaume-Uni pour le Brexit»

Wolfgang Schäuble [Metropolico.org/ Flickr]

Le ministre allemand des Finances a confié au Tagesspiegel, qu’une approche « calme » était nécessaire pour traiter avec le président des États-Unis, Donald Trump, et que le Royaume-Uni ne devrait pas être puni pour le Brexit.

Wolfgang Schäuble est ministre de l’Économie et des Finances allemand depuis 2009. Il est membre de l’Union chrétienne-démocrate (CDU).

Vous êtes un des hommes politiques les plus expérimentés d’Allemagne. Avez-vous déjà rencontré un homme aussi atypique que Donald Trump dans votre carrière?

La vie politique regorge toujours de surprises.

Cette nouvelle « surprise » à la Maison-Blanche vous préoccupe-t-elle?

Je reste toujours prudent face à l’enthousiasme et aux angoisses qu’une situation de ce genre peut provoquer. Il y a plusieurs années, lorsqu’il était question d’un allégement de la dette pour les créanciers privés et la Grèce, le président de l’époque de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, me disait: « Wolfgang, nous connaissons actuellement la pire période depuis la Grande Dépression de 1929! » Je rétorquais alors: « Enfin, Jean-Claude, la Deuxième Guerre mondiale n’a pas été tout à fait sans dégâts! »

Pouvez-vous expliquer le succès de Donald Trump?

Non seulement Donald Trump a saisi l’utilité de nouvelles techniques de communication avant les autres, mais il a aussi su s’en servir à bon escient. Cependant, nombre de citoyens se sont demandés (et les Américains le savent mieux que moi): « Il a-t-il vraiment de quoi être surpris? N’apparaît-il pas clairement que le pays se trouve de plus en plus divisé? » La constitution du Tea Party fut l’un des signes avant-coureurs de cette tendance. Or lorsqu’un système électoral ne permet pas la victoire d’un candidat modéré, la stabilité se retrouve bafouée. La modération peut parfois sembler ennuyante. Elle présente toutefois l’avantage de jouer le rôle de bouclier contre les fluctuations des extrêmes sociaux.

Comment réagir face à un président qui remet en question le fonctionnement de la communauté occidentale?

Avec calme et fermeté, exactement comme le fait la chancelière, Angela Merkel, à présent. Nous ne pouvons pas laisser la panique l’emporter. Par ailleurs, nous n’avons aucun intérêt à faire la morale aux Américains jour après jour. Nous devons juste faire valoir nos convictions. Nous remarquons que celles de la nouvelle administration américaine diffèrent des nôtres, mais nous n’en sommes pas moins ouverts au dialogue.

Donald Trump semble vouloir diriger le pays comme une de ses entreprises, c’est-à-dire en bluffant, en adoptant une démarche proactive puis en retirant tout ce qui est proposé.

Nous ne pouvons nous permettre ni de nous laisser provoquer, ni de nous-mêmes provoquer. Steven Mnuchin, candidat pour le poste de ministre américain des Finances, ne s’est pas montré très éloquent. Je lui parlerai de la même manière qu’à ses prédécesseurs et essaierai de lui faire comprendre notre façon de travailler. Il est important que les États-Unis restent un pays fort et qu’ils continuent à entraîner le monde sur la bonne voie. Toutefois, maintenant que l’Union européenne est une institution mature, nous mesurons nos responsabilités.

Donald Trump veut donc diviser l’Europe…

Je ne connais pas Donald Trump personnellement, mais je ne dirais pas que c’est son intention. Je dirais plutôt qu’il tâte le terrain.

Au vu de tout ce qu’il a annoncé pendant sa campagne, ne faut-il pas envisager cette possibilité?

Que gagnerait le président américain à diviser l’Europe? Les Américains se font une idée claire de l’économie, de la démocratie et de ce genre de concepts. Sur ces sujets, ils partagent bien plus de valeurs avec l’Europe que le reste du monde.

Quelle est l’intention de Peter Navarro, le représentant au commerce de l’administration Trump, lorsqu’il accuse l’Allemagne, un pays exportateur, de manipuler les devises au détriment des États-Unis et d’autres pays européens?

Nous ne devrions pas nous attarder sur ce sujet. Washington finira par se rendre compte que la politique monétaire européenne n’est pas dictée par Berlin, mais par la BCE, et que le ministre des Finances allemand n’est pas le plus grand fan de l’institution. Cependant, notre politique monétaire est également indépendante. J’espère que quand le mandat de Janet Yellen, la présidente de la Réserve fédérale américaine, arrivera à son terme, les progrès continueront.

Cette même accusation à l’encontre de l’Allemagne a également été proférée par d’autres pays à la balance commerciale négative!

La BCE se doit de proposer une politique monétaire efficace pour l’Europe tout entière. Pour l’Allemagne, elle n’est pas assez stricte. Le taux de change de l’euro est trop bas par rapport à la compétitivité de l’économie allemande. Lorsque le président de la BCE, Mario Draghi, a lancé sa politique monétaire expansionniste, je l’ai averti du risque d’excédent d’exportations pour l’Allemagne.

Donald Trump prévoit d’importants programmes d’investissement qui feront grimper le taux d’endettement.

Au vu de la situation actuelle, si une forte demande permet de relancer la croissance à court terme, il sera difficile de maintenir de faibles taux d’intérêt sans risque d’inflation. Une situation de ce genre pourrait nuire à la durabilité de l’économie américaine.

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L’Allemagne préside le G20 cette année. L’idéologie « America first » [« l’Amérique d’abord »] n’est pas tout à fait en phase avec l’accent mis par le forum sur la coopération. Doit-on craindre une crise?

Il ne s’agit pas seulement des États-Unis, mais aussi des membres-clés du G20. La tâche ne va pas être facile. Nous, les Allemands, les Européens, le G20, sommes convaincus que le monde doit trouver davantage de solutions multilatérales à ses problèmes communs, que cela plaise ou non. Si nous voulons atteindre une stabilité internationale, cette mentalité « de marché » ne suffira pas. Nous devons éviter les jeux à somme nulle, contrairement à la manière dont agiraient les professionnels du marché immobilier. Ce dont le monde a besoin, c’est d’un jeu à somme variable. La situation serait ainsi plus stable.

Si l’Europe tient compte du signal d’alarme qui lui est lancé, comment doit-elle se comporter dans la pratique?

Au sein de l’Union européenne, nous devons déterminer les actions communes qui peuvent être prises d’une part et les compétences individuelles des États membres d’autre part. La numérisation de la politique énergétique peinera à se mettre en place si les pays agissent de manière isolée. L’Europe ne continuera à avoir du sens au niveau international que si ses membres interviennent de concert. Nous devons stabiliser notre voisinage immédiat et maintenir le dialogue avec la Turquie. Sigmar Gabriel avait un jour déclaré que nous devons tendre la main aux Polonais. J’espère qu’il restera ministre des Affaires étrangères. Il nous revient également de tenter de stabiliser nos relations avec la Russie, même si cela prendra du temps. Pour ce faire, Vladimir Poutine devra, à moyen-terme, manifester son intérêt à instaurer des rapports raisonnables, fondés sur le respect mutuel et la coopération avec l’Europe.

Quel est votre ressenti quant au Royaume-Uni et à la visite de sa première ministre à Washington?

La Grande-Bretagne poursuit toujours ses intérêts de manière rationnelle, même si le vote en faveur du Brexit n’était pas la décision la plus intelligente à prendre. Pour nous, l’objectif principal reste de maintenir l’Europe unie. Le Royaume-Uni doit maintenant entamer ses procédures de départ en bonne et due forme. Pour autant, nous ne souhaitons pas punir les Britanniques pour leur décision de quitter l’UE.

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La Première ministre, Theresa May, serait en faveur d’une certaine forme d’union douanière.

Nous désirons maintenir une forme de coopération avec le pays. La City de Londres, par exemple, contribue positivement à l’économie européenne. Londres offre en effet des services financiers difficiles à trouver ailleurs sur le continent. La situation changera quand le pays ne fera plus partie de l’Union, mais tout cela doit être minutieusement réglementé.

Que pensez-vous de l’entrée de Martin Schulz sur l’échiquier politique allemand?

Le Parti social-démocrate allemand (SPD) a pris sa décision. Martin Schulz a été président du Parlement européen. Je n’ai jamais réellement été convaincu par sa manière de procéder, mais je dois reconnaître qu’elle a eu des effets. Sa nomination a parfois été accueillie avec euphorie par le SPD, ce qui est compréhensible étant donné que le parti a la sensation de n’être qu’un partenaire de second rang au sein de la coalition au pouvoir. Nous prendrons ses actions au sérieux.

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