Vincent Aussilloux : « Le plan Juncker doit sortir des logiques partisanes et bénéficier aux projets les plus rentables »

Vincent Aussilloux est responsable de la recherche du think-tank France Stratégie

Cet article fait partie de l'édition spéciale Le Plan Juncker et les Régions.

La logique macro économique du plan Juncker vise à relancer la croissance, en injectant de l’argent dans les zones particulièrement affectées par le ralentissement de la demande. Une théorie expliquée par Vincent Aussilloux, chef du département recherche au think-tank France Stratégie, qui dépend du Premier ministre.

L’Europe a-t-elle vraiment besoin d’un plan d’investissement aujourd’hui alors que les liquidités sont abondantes ?

La zone euro est dans une phase de stagnation de la croissance. Il y a un vrai risque de déflation : les derniers chiffres de l’inflation reflète une évolution des prix négative. La politique monétaire doit être activée en réponse à ce problème, et la BCE le fait notamment avec la perspective du Quantitative Easing.

 Mais les instruments monétaires sont insuffisants : il faut une vraie relance de la demande, et pour cela la plupart des États n’ont pas de marge de manœuvre en raison des contraintes budgétaires. L’autre intérêt de ce plan de relance vise à améliorer la compétitivité à terme : l’offre devrait s’en trouver améliorée, et l’UE sera plus attractive avec de meilleures infrastructures.

Comment fonctionnera l’effet de levier ?

Le plan Juncker répond au besoin de mobilisation des capitaux : il n’y a pas de déficit d’épargne en Europe, mais les contraintes de solvabilité imposées aux banques après la crise financière les a rendues très frileuses. C’est pour cela que l’on a décidé de mettre de l’argent public en garantie : cela permet un effet de levier. Le simple fait que l’on réduise le risque permet de mobiliser des fonds privés.

Ne serait-il pas plus simple de convaincre les banques de prêter de l’argent aux entreprises pour investir plutôt que de permettre aux entreprises d’accéder aux marchés des capitaux comme aux États-Unis  ?

Non, parce qu’il ne faut pas risquer une nouvelle crise financière en poussant les banques à prendre trop de risques ! Les règles de solvabilité sont justifiées. Pour compléter le financement des banques, il faudrait surtout renforcer la finance de marché. La Commission travaille sur une nouvelle directive sur le marché unique des capitaux, mais cela prendra du temps. Aujourd’hui les grandes entreprises se financent sans problème sur les marchés, mais les petites et moyennes n’y arrivent pas. Du coup certaines d’entre elles se financent sur le marché américain, c’est le cas de grosses PME innovantes. Et les investisseurs finissent par insister pour que le board s’installe près d’eux : cela incite les délocalisations. Il faut donc mieux développer le capital-risque en Europe, et décloisonner les marchés qui sont encore très nationaux. Il y a beaucoup de capitaux en Allemagne, mais peu d’accès aux informations sur les projets des entreprises appartenant à d’autres pays de l’UE. Il faut aussi standardiser les informations que donnent les entreprises non cotées d’un pays à l’autre, ce qui simplifierait le processus.

 En quoi le plan Juncker peut-il contribuer à relancer la croissance ?

Un de ses principaux critères repose sur la rapidité des projets : la logique est de ne financer que des projets qui démarrent au plus vite, et qui ne se feraient pas sans ce fond, ce qui permettra de la croissance additionnelle.

 Est-ce que la composante emploi des projets sera un critère important ?

Pour l’instant les critères principaux reposent sur la rapidité de lancement du projet, la rentabilité de l’investissement ainsi que son niveau de risque. Mais il n’est pas impossible que ces critères soient pris en compte. On peut imaginer un plan de rénovation des bâtiments publics pour améliorer leur efficacité énergétique. Ce sont des projets très diffus sur tout le territoire, et pourvoyeur d’emploi .

 Est-ce que les États du Sud de l’UE vont bénéficier plus que d’autres du plan Juncker ?

Ce qui est certain c’est qu’il n’est pas question de répartir l’enveloppe du plan Juncker artificiellement entre les 28 États membres : cela n’aurait pas de sens. Il faut choisir les projets les plus rentables, non financés par le marché et les plus utiles. Par ailleurs, c’est surtout dans les pays où la demande est insuffisante qu’il faut investir, notamment dans les pays du Sud. Si on commence à vouloir répartir artificiellement les sommes, on perd la logique qui est derrière le plan Juncker et on risque de financer des projets non rentables et inutiles, des « éléphants blancs ».

En revanche, il serait souhaitable de créer un second fonds, qui serait complémentaire, et qui pourrait fonctionner sous le principe de subventions de projets non directement  rentables : c’est l’idée développée dans le rapport Enderlein-Pisani-Ferry.

Comment les experts qui décideront des projets élus ou non au plan Juncker vont-ils être sélectionnés ?

 Il y aura un groupe d’experts de la BEI, et d’autres provenant des États membres. Nous souhaitons qu’un tiers du quorum soit représenté par des experts non européens, afin de sortir des logiques partisanes stériles, ce qui permettra aux projets d’être sélectionnés pour leur efficacité, et non en fonction d’affinités nationales.

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