Xavier Timbeau : une taxe carbone élevée permettrait de sortir de la stagnation

Xavier Timbeau, directeur de l'OFCE

Plusieurs instituts européens de recherche en économie proposent des pistes pour que l’UE renoue avec la croissance. Au menu, plus d’investissement, une taxe carbone à 100 euros et une gouvernance économique européenne revue et corrigée.

Xavier Timbeau est économiste, directeur de l’Observatoire Français des Conjonctures Economiques, qui a contribué à la publication de l’Independent Growth Annual Survey 2017.

Les perspectives de croissance de l’UE sont désormais modestes en Europe ; que peut-on faire ?

Les taux de croissance de long terme élevés ne sont pas forcément compatibles et souhaitables avec le développement durable. En revanche, retourner au plein emploi est socialement nécessaire et souhaitable. Il faut trouver le moyen de générer plus d’activité, même si la croissance ne retrouve pas les plafonds des 30 Glorieuses.

La question de la dette n’est donc pas prioritaire selon vous ?

Il y a deux problématiques qu’il faut distinguer : soit on veut revenir au plein emploi, avec une trajectoire soutenable sur plan environnemental, social, et politique. Soit on veut juste résoudre la question de la dette. Ce n’est pas pareil.  Si l’on veut traiter l’enjeu de la dette publique, il faut le traiter sur le long terme, en prenant en compte le niveau de croissance plus faible, et en analysant les conséquences. Car si on prend le problème à court terme, on risque certes de réduire la dette rapidement, mais aussi d’augmenter le niveau de chômage, de favoriser une situation de déflation qui finira par renchérir les dettes.

Vous estimez que le plan Juncker était une bonne idée, mais qu’il a simplement servi à réduire les taux d’intérêt. Pourquoi ?

Les fonds du plan Juncker servent de garantie pour les investissements privés ; donc ils permettent de réduire le risque exprimé par les taux d’intérêt. Le plan Juncker, ce n’est finalement qu’une assurance, dont l’impact n’est pas forcément très positif : il contribue à faire chuter la rentabilité des investissements privés, donc il n’incite pas à investir en général. Le diagnostic est bon, mais l’instrument joue trop faiblement sur trop peu. Il faudrait aller au-delà. Comme une relance budgétaire traditionnelle n’est pas possible, il faudrait des relances budgétaires qui en plus améliorent le bilan des Etats membres, qui leur permettent d’investir dans des actifs qui serviront dans le futur : l’éducation, les énergies renouvelables, la recherche.

En quoi une taxe carbone pourrait contribuer à la sortie de crise ?

L’Europe souffre d’une économie empêtrée dans la crise, donc la conséquence, c’est qu’il y a moins d’investissement qu’ailleurs. Or, la question du changement climatique peut apporter une réponse à ce problème : le rendement social de tout investissement dans la lutte contre le changement climatique est élevé.

Nous proposons d’instaurer une taxe carbone à 100 euros par tonne.  C’est une réforme, pas une révolution. Cela permettrait de forcer à déprécier du capital existant, et de rendre l’investissement privé de nouveau rentable. Et aussi de sortir de cette stagnation séculaire que l’on traverse, avec trop de chômage, pas assez de progrès technique. Avec un prix du carbone élevé, cela changera la donne.

L’idée est de déclencher l’appétit des investisseurs pour les énergies de demain, parce qu’elles seront nécessairement rentables. Avec le marché du carbone, on a fixé des objectifs peu ambitieux, que l’on a atteint sans que les prix grimpent à cause de la crise et de la désindustrialisation. Un prix fort imposé partout en Europe, c’est crédible : c’est ce qu’a fait la Suède. Ca marche !

Les ménages les plus modestes ne risquent-ils pas de payer le prix fort ?

Il faut bien entendu mettre en place des mécanismes de compensation fiscale. Mais l’ampleur des transferts n’est pas énorme non plus. Ce serait inférieur à ce qui a été fait en France avec le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE): cela représenterait 1,5 % du PIB. Le CICE c’était un transfert des ménages et des entreprises vers les entreprises innovantes de 2,5 % du PIB.

Le problème de l’approche graduée, c’est que les gens voient que c’est du très long terme, donc ne changent rien. Si on met un prix du carbone en 2-3 ans, immédiatement les consommateurs vont commencer à se dire que leur prochaine voiture sera électrique ou hybride, ils ne vont pas attendre : c’est ce qui fera évoluer la trajectoire.

Il y a un risque que l’Europe se retrouve en situation de désavantage compétitif en s’imposant une taxe carbone à 100 euros ?

Bien sûr il faudra faire une taxe carbone aux frontières dans ce cas, comme ça si le reste du monde n’empreinte pas la même trajectoire de décarbonation, les produits importés seront taxés en fonction de leur contenu en CO2. Ce serait assez incitatif, et en plus le produit de cette taxe aux frontières permettrait de financer la compensation.

N’est-ce pas aller à contre-courant des accords de libre-échange qui semblent se développer ?

L’environnement est un des deux arguments acceptés par l’Organisation Mondiale du Commerce pour mettre en place des barrières tarifaires, avec la question de la sécurité du consommateur

Vous proposez aussi de revoir la gouvernance économique de l’Europe

Oui, je ne crois pas à l’idée de provoquer un saut fédéral. Celà ne fonctionnera pas. Voire même, l’idée pourrait faire peur aux citoyens européens, parce qu’elle consiste à abandonner un cadre qui fonctionne à peu près pour l’inconnu.

En revanche je pense qu’il faut introduire plus de démocratie dans la souveraineté partagée au niveau européen. Par exemple, en matière monétaire, il faut que le Parlement européen puisse réellement contrôler la BCE. Aujourd’hui, on ne peut pas changer les statuts de la BCE sans changer de traités : le système est trop rigide et entraîne des remises en cause permanentes. Avec plus de contrôle démocratique, l’action de la BCE pourrait aussi être plus légitime.

Le Parlement européen est pourtant parvenu à renforcer ses pouvoirs, notamment sur les questions économiques…

C’est vrai, mais cette stratégie est peu visible. Le renforcement du Parlement est incontestable, il a su s’imposer sur l’Union bancaire, avec l’élection de Juncker et le Brexit devrait le renforcer encore. Mais il faut aller plus loin.

Sur l’Union bancaire, il manque un pilier, sur la garantie des dépôts. Pourquoi le dossier n’avance-t-il pas ?

Il faut être pragmatique. Les Allemands ne veulent pas s’engager parce que ça les entraînerait à payer pour les déboires des banques italiennes. Je crois qu’il faut résoudre ce sujet auparavant. Nous proposons de mettre en place un schéma de « bad bank » dans lequel la BCE superviserait des rachats d’actifs.

Contexte

Neuf ans après l'éclatement de la crise financière, le redressement de l'économie en zone euro reste incertain. La reprise, trop frêle, est incapable de réduire significativement le taux de chômage et de résorber les inégalités croissantes et de résorber les divergences entre Etats membres. Sortir de la crise demande un changement de politique économique car si on ne parvient pas à remettre l'Union Européenne sur une trajectoire environementale, sociale et politique soutenable l'éclatement sera la seule issue.

 

L'iAGS réunit quatre organismes : OFCE (France), AK Wien (Autriche), ECLM (Danemark), IMK (Allemagne), avec le soutien financier du groupe S&D du Parlement européen,  dans le cadre d'un rendez-vous annuel qui articule prévisions macroéconomiques et recommandations de politique économique, afin d'animer le débat public sur la stratégie économique de l'Union Européenne. Le rapport s'insère dans le calendrier du Semestre européen initié par l'Annual Growth Survey publié par la Commission européenne.