2011, le péril européen

La zone euro vient de vivre la pire année de sa courte existence. En attendant la rentrée, lundi 2 janvier, EURACTIV.fr revient sur les moments-clés de la crise. Synthèse, jargon, illustrations et chronologie vous permettront de mieux comprendre l’Europe en 2012.

Contexte

Douze mois de jargon

17 +  : L’Allemagne tenait beaucoup à ce que l’ensemble des 27 États de l’UE s’accordent sur une modification des traités. Faute de terrain d’entente avec le Royaume-Uni, un compromis a été scellé entre les 17 pays de la zone euro. Ils invitent néanmoins les autres volontaires à signer l’accord intergouvernemental, dont le sommet des 8 et 9 novembre a posé les jalons. D’où le nom de 17+ donné à cette Union resserrée, mais pas fermée. Parmi les mesures envisagées, l’accord prévoit par exemple l’introduction d’une règle d’or au niveau constitutionnel et la limitation du déficit structurel à 0,5% du PIB par an.

Eurobonds  : Traduire en français par "euro-obligations". L’objectif de cette émission serait de mutualiser une partie de la dette souveraine des pays de la zone euro, les États se portant garant entre eux sur tout ou partie de leurs créances. 

Selon les partisans de cette idée, officieusement la France, ces obligations pourraient rassurer les marchés inquiets de l’absence de solidarité au sein de l’union économique et monétaire. Pour les opposants, l’Allemagne en tête, cette garantie mutuelle ne ferait qu’augmenter les taux d’intérêts des pays les plus riches et mettre en commun les risques. 

La Commission européenne a fait une timide première proposition sur le sujet le 23 novembre dernier. 

FESF/MES : Présenté, lors du sommet du 21 juillet, comme un mécanisme imparable censé enrayer la contagion en décourageant toute attaque spéculative sur les marchés obligataires des pays de la zone euro, le Fonds européen de stabilité financière (FESF) s’est finalement avéré être un instrument de sauvetage largement imparfait.

Sa force de frappe a été portée à 1000 milliards d’euros à la suite d’une décision du Conseil européen le 26 octobre, par le biais de deux mécanismes qui restent assez flous. Un appel à contribution a été lancé pour le renflouer, mais aucun créancier étranger –privé ou public– ne s’est pour l’instant manifesté.

Autre signe de faiblesse, le FESF n’a pas les capacités techniques de s’assumer seul. La Banque centrale européenne s’est engagée, début décembre, à racheter, pour le compte du fonds, la dette de pays en difficulté. Le FESF devait être remplacé par le MES (« Mécanisme Européen de Stabilité ») fin 2013. Ce dernier entrera finalement en vigueur dès 2012. 

Merkozy : Le sobriquet est né au cœur du quartier européen à Bruxelles. Il désigne le traditionnel couple franco-allemand et son leadership dans la gestion de la crise. Tout nouvel accord européen passe d’abord par un compromis entre Paris et Berlin. Or, la convergence est souvent difficile, tellement les divergences de point de vue sont grandes. 

Au fil des mois, le duo s’est de plus en plus imposé, quitte à apparaitre comme un directoire qui impose ses vues aux autres membres de l’UE et à ses institutions. Ces dernières sont totalement marginalisées.

PSI : Ces trois lettres qui ont fait trembler l’Europe renvoient à « private sector involvement », soit une participation du secteur privé au sauvetage de la Grèce. Le 27 octobre, les dirigeants européens ont réussi à obtenir des créanciers privés qu’ils encaissent 50% de pertes sur leurs titres de dette grecque (contre 21% annoncés le 21 juillet). Sur la base du volontariat, les banques sont ainsi mises à contribution pour restructurer la dette publique d’Athènes. Objectif  : la ramener de 160% à 120% du PIB d’ici 2020.

Accusé d’avoir précipité la contagion, le « PSI » ne s’appliquera à aucun autre pays, ont rappelé les États lors du sommet européen du 9 décembre. Alors que l’échange de titres doit commencer début 2012, les négociations butent toujours sur les termes de la procédure. 

Six-pack  : Ce n’est pas le carton de boissons qui fait la réputation des Belges ou des Allemands, mais un ensemble de 6 textes (5 règlements, 1 directive) sur lesquels repose la nouvelle architecture économique européenne. Adopté cet automne, le six-pack durcit les sanctions infligées aux États trop dépensiers. Avant même que leur déficit ne dépasse 3% du PIB, un dépôt de 0,2% peut leur être imposé. Au-delà du seuil de 3%, le dépôt peut se transformer en amende.

Le système de vote est modifié  : une minorité d’États favorables aux sanctions suffit à l’application de ces dernières. Grâce à la remontée d’informations statistiques, la Commission tentera de prévenir les déséquilibres macro-économiques entre les États (balance commerciale, coût du travail, taux de chômage, dette des secteurs privés et publics, marché de l’immobilier…)

Spread : En bon français, le terme signifie « écart de crédit ». Mais la presse française a fait sienne cette terminologie économique, tant les gouvernements européens ont le nez rivé sur l’écart séparant leur taux d’emprunt à celui du bund allemand, qui fait office de référence. En novembre, le spread de la France a atteint un niveau record depuis la création de la monnaie unique, enregistrant une différence de 190 points de base avec l’Allemagne (taux de 1,77% sur 10 ans contre 3,68% pour la France). Avec l’Italie, le fossé est encore plus béant, situé depuis un mois aux alentours de 500 points.

Technocratie : Avec l’arrivée au pouvoir de deux experts en Italie (Mario Monti) et en Grèce (Lucas Papademos), l’image de l’UE s’est encore ternie. Si leurs compétences ont été saluées par Nicolas Sarkozy, Angela Merkel et les dirigeants des institutions européennes, l’absence de représentation des citoyens dans la désignation de ces nouveaux dirigeants renforce l’idée que l’Europe est anti-démocratique.

Ce procès en technocratie de l’UE a repris de plus belle avec l’accord signé entre les gouvernements de la zone euro le 9 décembre. Absent des décisions portées par la France et l’Allemagne, le Parlement européen est seulement représenté dans les discussions par quatre élus.

TTF  : Cette vieille idée de taxe sur les transactions financières (TTF), portée à l’origine par des ONG comme Attac, a repris du poil de la bête en 2011. Dans son projet présenté fin septembre, la Commission propose de prélever 0,1% sur les actions et les obligations et 0,01% sur les autres produits financiers. Elle pourrait rapporter 55 milliards d’euros par an. 

Censée à l’origine financer l’aide au développement, la TTF pourrait aujourd’hui aider les pays européens à renflouer leurs caisses. Le Royaume-Uni, dont la City de Londres concentre la grande majorité des transactions en Europe, est vent debout contre ce projet. Et les États-Unis refusent encore d’envisager l’idée sérieusement. 

La France et l’Allemagne feront des propositions le 23 janvier. La taxe pourrait être adoptée seulement par la zone euro ou un nombre restreint de pays.  

Triple A : Nouveau Saint Graal pour les États, la France fait encore partie du club très sélect des pays notés triple A par les agences de notation et censé permettre d’emprunter à moindre coût sur les marchés. 

Combien de temps va-t-elle le rester ? Telle est la question. Pour certains, le triple A est déjà perdu en raison des taux proposés par les investisseurs, supérieurs à 3%. Et Paris, comme le reste de la zone euro, est aujourd’hui sous surveillance.

Le gouvernement a longtemps fait du maintien du triple A un argument politique contre une gauche jugée dépensière. Sa conservation a aussi justifié deux plans d’austérité. Mais, depuis début décembre, les dirigeants français préparent petit à petit l’opinion à sa perte. Une dégradation ne serait pas sans conséquence pour le reste de l’Europe puisque la France garantit le Fonds européen de stabilité financière censé renflouer certains États. 

Troïka : A l’origine, ce mot russe désigne un ensemble de trois choses. Aujourd’hui, le trio le plus connu est celui qui fait la pluie et le beau temps sur la vie politique et économique grecque. Il est composé de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et du Fonds monétaire international. 

Ce sont eux qui vérifient les progrès réalisés par la Grèce avant de donner leur feu vert ou non au versement des nouvelles tranches d’aides négociées lors du plan de sauvetage. 

La troïka intervient aussi directement dans la négociations autour de la restructuration de la dette du pays qui s’avère plus délicate que prévue

SMP  : La montée en flèche des taux d’intérêt de long terme au-delà du seuil critique de 7% avait contraint la Grèce, l’Irlande et le Portugal à se retirer des marchés et à faire appel à l’aide internationale. Pour éviter que l’Italie et l’Espagne – deux économies bien plus importantes au sein de la zone euro – ne connaîssent un destin similaire, la BCE a lancé un programme de rachat de titres de dette (en anglais, « Securities Market Programme ») qui atteint 210 milliards d’euros en cette fin d’année.

Refusant d’assumer un rôle de prêteur en dernier ressort, en s’engageant à intervenir de façon illimitée et dans la durée pour soutenir les États, la BCE vient en revanche au secours des banques européennes. 

Problèmes

Kafkaïen !

L’année 2011 devait être celle de « la confiance retrouvée dans l’euro », selon les mots prononcés par Angela Merkel le 4 février 2011. Raté. Depuis douze mois, la zone euro connaît les heures les plus difficiles de son histoire. Ce que tout le monde redoutait s’est produit  : la contagion.  

Après l’Irlande en 2010, le Portugal a dû être secouru. La Grèce s’est révélée incapable de tenir ses engagements de réduction de déficit et devra être aidée une deuxième fois par l’UE et le FMI. L’Italie a déstabilisé les marchés au point de provoquer la démission de Silvio Berlusconi.

Depuis le 23 juin, les sommets de la dernière chance s’enchaînent à en donner le tournis  : réunion de l’eurozone le 21 juillet, rencontre franco-allemande le 16 août, Conseils européens les 23 et 26 octobre, puis les 8 et 9 décembre…

Inlassablement, les décisions dites « historiques » ou « courageuses » sont balayées en quelques jours à cause de dissensions entre chefs d’États au lendemain des sommets, ou du jugement acerbe des agences de notation.

Même l’Allemagne, louée pour sa rigueur et ses réformes, a été mise sous surveillance par Standard & Poor’s. Comme le reste de la zone euro.

Finalement, les chefs d’État et de gouvernement ont passé l’année à tenter d’éteindre le feu dans les pays périphériques (Grèce, Portugal, Espagne, Italie, Irlande) étranglés par les taux élevés d’emprunt. Depuis le mois de novembre, chaque nouvelle émission de dette souveraine est un test de confiance.

Crise politique

En 2011, la crise a muté. Elle était économique et financière, elle est désormais aussi politique. En même temps que les révolutions arabes secouaient la Méditerranée, le mouvement des « Indignés », parti de la Puerta del Sol en Espagne, a dénoncé les failles du système capitaliste et s’est propagé en Grèce, en Italie, au Royaume-Uni, en Belgique et même aux États-Unis.

En l’espace d’un an, cinq gouvernements sur 17 ont été renversés, par les urnes ou par les parlements : Brian Cowen en Irlande, José Socrates au Portugal, Iveta Radicova en Slovaquie, George Papandreou en Grèce, Silvio Berlusconi en Italie et José Luis Zapatero en Espagnol.

A Athènes et à Rome, les technocrates ont remplacé les politiques. Leur expertise est censée rassurer les marchés. Ironie du sort, Mario Monti en Italie, Lucas Papademos en Grèce ou encore Mario Draghi à la Banque centrale européenne sont tous des anciens de la banque Goldman Sachs, qui a aidé la Grèce à maquiller ses comptes.

Pire des scénarios

Aujourd’hui la zone euro semble comme prise au piège de l’endettement. En 2012, les gouvernements devront lever 800 milliards d’euros sur les marchés pour pouvoir se refinancer.

Les dirigeants de l’UE sont-ils donc prêts à tout ? Pas sûr. Le processus est lent et les décisions se prennent par petites touches, quitte à s’embourber dans de complexes débats juridiques sur la modification des traités. Les désaccords causent parfois des dégâts collatéraux, à l’image du Royaume-Uni, laissé au bord du chemin pendant que les autres États, membres ou non de la zone euro, resserrent leurs liens. La Commission et le parlement européen subissent le même sort, mais ne l’ont pas choisi.

Les rapports de force évoluent mais l’UE n’a pas foncièrement changé de visage. Avec une Allemagne arc-boutée sur l’indépendance de la BCE et frileuse au sujet des euro-obligations qu’elle juge prématurées, les dirigeants continuent de prendre leurs décisions à l’aune de leurs contraintes nationales.

Le couple Sarkozy-Merkel, omniprésent au point de se faire appeler "Merkozy", profite de la faiblesse du président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, et de l’atonie qui règne au Parlement.

Le scénario qui se dessine est le pire qui soit, confiait récemment un diplomate belge, car l’UE devient « l’alliance de l’intergouvernemental et de l’austérité ».

Le programme pour 2012 s’annonce chargé et les responsables politiques vont devoir faire face à un autre impératif : relancer des économies plombées par l’austérité. En somme, faire de la croissance tout en diminuant les dépenses publiques. Pour le futur président de la République française, l’équation sera kafkaïenne.

Réactions

Infographies

Même en suivant l’actualité européenne, les annonces, décisions et contre-décisions en cascade sont difficiles à comprendre. Retour sur les grands axes des réformes en 4 infographies.  

  • Les conclusions du sommet des 8 et 9 décembre :

  • La coopération sur les politiques économiques  :

  • Le déficit public des États  :

  • La dette publique des États  :

Source : Commission européenne

Prochaines étapes

La crise, au jour le jour

Réunions extraordinaires, déclarations, dégradations de notes, plans de sauvetage, chute de gouvernements…

 

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