La difficile métamorphose de la Grèce

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Sous tutelle des Européens et du FMI, la Grèce est également conseillée par la Commission européenne pour reconstruire son État désorganisé et corrompu. La volonté de changement est présente, mais le pays part de très loin. Reportage.

Problèmes

Tristes records

« La Grèce change », martèlent les entrepreneurs du pays à grands renforts de communication. Un site internet dédié a même été créé (www.greeceischanging.com). La « nouvelle Grèce » est en marche expliquent, les uns après les autres, ministres et parlementaires... A Athènes, hommes politiques, chefs d’entreprises, ou banquiers, tous veulent convaincre que leur pays a entrepris sa mue. 

« Ce qui a changé aujourd’hui est notre détermination à affronter la crise », avoue le ministre des Affaires étrangères, ancien commissaire européen, Stavros Dimas. Il est membre du gouvernement en place depuis quatre mois, dirigé par Lucas Papademos, à la demande des Européens. 

Lundi 13 mars, M. Dimas s’exprime dans son ministère devant une trentaine de journalistes français, espagnols, portugais et maltais, invités par la Commission européenne. Ils sont venus se rendre compte sur place que l’argent des contribuables européens prêté aux Grecs n’est pas versé dans un puits sans fond, mais sert bien à changer le pays. 

Selon le ministre de la protection des citoyens, Michalis Chrysohoïdis, "la classe politique doit prendre conscience complètement, entièrement, la situation actuelle". (Vidéo en anglais)

Depuis quelques mois, le ton de la troïka (BCE, UE, FMI), déçue du peu de réformes entreprises dans le pays, s’est durci. La deuxième série de prêts accordée est soumise à des conditions strictes, consignées dans un nouveau "mémorandum", signé par le nouveau gouvernement en place et adopté dans la douleur par le Parlement. 

>>> Lire l’article sur les manifestations en Grèce lors du vote le 12 février

345 milliards

Et pour cause. Depuis deux ans, le pays a battu tous les records. Après un plan d’aide de l’UE et du FMI de 110 milliards d’euros, la Grèce va recevoir à nouveau 130 milliards. Sans compter les pertes que les investisseurs privés ont accepté d’encaisser, évaluées aujourd’hui à 105 milliards. En comparaison, le défaut argentin en 2002 avait coûté 76 milliards d’euros. 

Et cela ne suffira pas. Cette aide sert seulement à « maintenir le patient en vie », explique une source de la troïka. Le pays a réduit son déficit de 15,4% en 2009 à 9,2% en 2011, diminué les salaires de la fonction publique de 30% entre 2010 et 2011 et les retraites de 10%, mais le déficit global du pays a peu baissé et les prix ont continué à augmenter.

Les réformes structurelles promises aux Européens, comme celles de l’administration et de la lutte contre l’évasion fiscale, ont à peine été entamées par le gouvernement de Lukas Papademos.

Répartir le fardeau

Tout le monde a été touché par cette austérité violente, mais les plus pauvres n’ont pas été épargnés.  

Dans le pays, le fardeau des impôts est très mal réparti. En moyenne, dans la population active des pays de l’OCDE, les employés sont 75% et les travailleurs indépendants, professions libérales ou réglementés 25%. La proportion en Grèce est inversée. C’est donc 35% des citoyens qui paient l’essentiel des taxes, les autres étant, jusqu’à présent, beaucoup moins contrôlés...

Et ce problème est profond. Après avoir été envahis, et subi la dictature, les Grecs entretiennent une méfiance historique vis-à-vis de l’État. « Il n’y a pas de contrat social en Grèce, ce n’est pas dans la culture du pays de payer ses impôts à l’heure », explique une source de la troïka.

Plus de 50% des jeunes au chômage

Aujourd’hui, le pays connaît un chômage de 22%, 54% chez les jeunes. 

 

Les Grecs sont "tristes", témoignent différents observateurs. 

John tient la boutique familliale de sandales traditionnelles dans le quartier touristique de Plaka, en plein coeur d’Athènes. Après ses études d’ingénieur, il n’a pas trouvé de travail. Sa sœur, qui parle cinq langues et a étudié à l’étranger, gagne sa vie grâce à différents petits boulots, comme du soutien scolaire. 

Sans hargne, presque résigné, le jeune homme explique que bon nombre de ses amis, après des études brillantes, ont quitté la Grèce pour trouver du travail. D’ailleurs, si sa situation n’évolue pas, il fera peut-être la même chose. « Le problème est que nos élites, qui pourraient à l’avenir gouverner le pays, sont parties », explique-t-il. 

Dans son dernier rapport, la troïka rappelle que le pays devra atteindre un excédent budgétaire structurel primaire (c’est-à-dire hors intérêts de la dette) de 4,5% à partir de 2014. Des mesures structurelles crédibles de réduction des dépenses d’environ 5,5% du PIB devront également être adoptées pour bénéficier des fonds de la communauté internationale. 

A Athènes, on voit mal comment la population pourrait supporter des coupes supplémentaires. Ecoutez Rodoula Zissi, présidente de la commission Affaires européennes et vice-présidente du Parlement grec : 

Changer de culture

Un changement culturel violent doit intervenir dans la population, l’administration, et chez les politiques. « L’État grec a dépensé l’argent qu’il n’avait pas. Il faut tout leur apprendre  : comment faire un budget, comment le faire contrôler. Les Grecs sont bien plus pauvres qu’ils ne le pensent », ajoute une source de la troïka. 

Clientéliste, la classe politique grecque, censée diriger la réforme de l’administration, est désignée comme la grande responsable de cette situation. Même le premier ministre socialiste Georges Papandréou, qui a dévoilé en novembre 2009 les vrais chiffres du déficit grec, est très critiqué. On lui reproche de s’être contenté de faire des coupes budgétaires sans s’attaquer au fond du problème : la transformation du fonctionnement de l’État.

Il a "prétendu faire des réformes, mais ne les a pas faites. De nombreuses lois ont été passées depuis 2010, seulement 21% d’entre elles sont effectives", explique le conseiller économique de l’actuel premier ministre, le professeur Ghikas Hardouvelis.

Le pays est gangréné par la bureaucratie. Une procédure judiciaire peut prendre sept ans. Et pour être appliquée, une loi doit faire l’objet de multiples décrets présidentiels qui mettent au moins un an à être adoptés. 

Scier la branche...

« On a demandé à nos hommes politiques de scier la branche sur laquelle ils étaient assis. Ce n’est pas étonnant qu’ils aient trouvé très difficile de le faire. Au lieu de s’attirer les défaveurs de leurs ’clients’, les politiciens ont esquivé toutes les réformes et opté pour des mesures horizontales qui ont affecté tout le monde de la même façon », lâche Ioannis Panagopoulos, le président de la Confédération générale du travail, le syndicat patronal grec.

Pourtant les réformes qui commencent à peine à être mises en œuvre, ne sont en elles-mêmes, pas nouvelles. La plupart étaient déjà prévues par le rapport sur la compétitivité du pays pour la période 2004-2007, comme par exemple la dérèglementation des horaires des pharmacies, qui n’ouvraient jusqu’à présent que l’après-midi, sans que personne ne comprenne pourquoi. 

Le pays compte de multiples professions protégées, comme les transporteurs routiers, les dockers... qui disposent de privilèges spécifiques. 

Assistance technique

« Tout le monde, même dans la rue, vous dira qu’il faut changer. Mais le problème dans ce pays est de savoir comment...», observe la franco-grecque Georgette Lalis. Elle dirige, à Athènes, le groupe de fonctionnaires européens, aidés d’experts nationaux principalement français et allemand, dépêchés sur place pour prodiguer des conseils techniques à l’État et à l’administration grecque. Dans le jargon européen, il s’agit de la "task force". 

Elle est dirigée par l’Allemand Horst Reichenbach.

"Cette assistance est unique dans l’histoire de l’UE", explique-t-il. "La Grèce a la possibilité de se diriger vers un avenir meilleur", ajoute-t-il, optimiste. 

Mais les experts des pays de l’UE ne sont là que pour expliquer. Or, il faut compter sur la résistance de l’administration. "Le problème n’est pas seulement l’action des chefs, mais la façon dont la réforme infuse. Ce ne sont pas 40 experts européens qui vont faire bouger 800 000 fonctionnaires", explique un diplomate.

Conseils de Bercy

Parmi les neufs pays venus aider la Grèce à revoir le fonctionnement de son État, chacun à sa spécialité. La France est à la manœuvre pour réformer les administrations centrale et fiscale. Des hauts fonctionnaires de Bercy viennent prodiguer leurs conseils. Jusqu’à présent, aucun dialogue interministériel n’existait, l’administration fiscale était disséminée un peu partout dans le pays et fonctionnait sans système informatique centralisé.

Les Allemands sont quant à eux en charge de l’administration locale, quand les Pays-Bas ont proposé de s’occuper du cadastre. 

Le dernier rapport de la task force pointe des résultats "mitigés". Pourtant, selon le représentant de la Commission européenne à Athènes, Panos Carvounis, "pour la première fois, depuis deux ans, nous avons l’impression d’avoir tous les outils en main pour faire face à la crise". 

Stop à l’austérité

Pour les Grecs, l’Europe a sa part de responsabilité dans la situation actuelle.

L’austérité drastique imposée depuis plus de deux ans par l’UE et le FMI a laissé le pays exsangue. En récession pour sa cinquième année consécutive, la Grèce devrait encore subir une contraction de son PIB de l’ordre de 4,5% en 2012. Le pays espère retrouver le chemin de la croissance à partir de 2014.

De cette situation, l’ancien premier ministre grec Georges Papandréou tient Angela Merkel et Nicolas Sarkozy pour responsables.

« En annonçant que si un pays faisait défaut dans le futur, et la Grèce était évidemment dans la ligne de mire, ce serait les créanciers privés qui paieraient, ils ont semé la panique sur les marchés », estime l’ancien chef du gouvernement. « De fait, à partir de ce moment-là, vous avez beau prendre toutes les mesures que vous voulez, si l’Europe n’offre pas une protection suffisante face aux marchés, cela ne sert à rien. »

L’actuel président de l’eurogroupe Jean-Claude Juncker a d’ailleurs reconnu cette erreur stratégique dans une interview au journal grec Kathimérini, dimanche 18 mars. "Nous nous sommes montrés durs à l’égard de l’assainissement des finances mais très faibles à l’égard de l’autre paramètre important, celui de la croissance", avant de déclarer qu’il regrettait "l’aggravation des conditions de vie des Grecs". Il aurait été "plus logique demettre dès le début l’accent sur la dimension de la croissance", a-t-il ajouté. 

Selon Loukas Tsoukalis, président de l’université d’Athènes et de la fondation hellénique pour la politique étrangère et européenne, l’austérité en Grèce est plutôt "une litote allemande que française".

 

Mais, selon les hommes politiques toutes tendances confondues, la Grèce est surtout le bouc émissaire d’une crise structurelle de la zone euro. « S’il y avait eu en Europe un bon système de surveillance monétaire, jamais je n’aurais hérité d’un tel déficit », résume Georges Papandréou.

« L’Europe doit répondre à une question : rester unie, continuant son chemin vers l’Union politique véritable, sur une base plus démocratique et fédérale, ou faire un grand pas en arrière, annulant la plus grande expérience politique et économique qui n’ait jamais eu lieu sur le continent », explique la vice présidente du Parlement grec Rodoula Zissi. 

Besoin de temps

Pour relancer son économie, la Grèce a besoin de temps et d’un plan d’investissement qui lui permette de créer des emplois. « Ces réformes prendront au moins dix ans », selon une source de la troïka. 

Plan Marshall, eurobonds, extension du mandat de la Banque centrale européenne sont les solutions prônées par les principaux syndicats grecs pour relancer l’économie. Les représentants des salariés sont strictement opposés aux mesures d’austérité. Mais, peu influents, surtout dans le secteur privé, les syndicats n’ont pas non plus l’oreille de la troïka.

Où trouver la croissance?

La Commission européenne aide la Grèce à dépenser les fonds régionaux européens pour appuyer les réformes de l’État. Pour la période 2007-2013, le pays disposerait encore de 8 milliards d’euros. La reprise de la construction de l’une des deux autoroutes, interrompue faute d’argent, est l’une des priorités.

Le tourisme, l’agriculture, mais aussi l’énergie, en particulier renouvelable, font partie des secteurs de croissance mentionnés par le gouvernement pour créer des emplois.

Conformément aux engagements pris par l’Union européenne, le pays dispose d’un plan d’action adopté en 2010. Mais les orientations politiques du gouvernement sont aujourd’hui peu lisibles. 

Dans l’éolien, par exemple, une étude de 2010 évaluait le potentiel de postes à créer à un par mégawatt (MW). Or, l’objectif pour 2020 est de 7 500 MW. 

"Le développement du secteur des renouvelables est aujourd’hui largement théorique", estime cependant Nikos Charalambides de Greenpeace en Grèce. 

La lourdeur administrative est un frein pour les PME. Dans le solaire par exemple, obtenir une licence peut prendre un an.

En manque de liquidité, les banques ne prêtent plus aux entreprises. Le retrait par les Grecs de 25% de leur épargne, tout comme l’implication du secteur privé dans le défaut du pays, expliquent en partie la situation.

Mais cette situation devrait être temporaire. Les banques du pays devraient être bientôt recapitalisées et de nouveau prêter de l’argent aux PME. 

Mauvaise image

Reste que l’image de la Grèce a été sérieusement écornée depuis le début de la crise, et n’encourage pas non plus les investisseurs à s’installer dans le pays.

L’entreprise de gaz nationale DEPA doit faire partie du plan de privatisation. L’opérateur gazier français GDF Suez, qui avait un temps manifesté son intérêt, ne devrait finalement pas investir. « Les risques du pays ne permettent pas à beaucoup de groupes internationaux de sérieusement penser à investir en Grèce. Il faudrait peut-être attendre un peu pour que la situation économique se stabilise », indique-t-on dans l’entreprise.

L’argent des privatisations des grandes societés pourrait être une source de financement pour la Grèce. Officiellement encore évaluée à 50 milliards d’euros, la somme totale pourrait cependant être inférieure, si la vente est trop groupée. Le gouvernement actuel insiste pour espacer les dossiers afin de ne pas déprécier la valeur de chaque entité.



Selon le journal Der Spiegel, daté du 4 mars, la troïka aurait émis des doutes sur la capacité de la Grèce à se refinancer sur les marchés en 2015. Mais l’idée d’un troisième plan d’aide de 50 milliards d’euros aurait été éffacée du dernier rapport, toujours selon le journal. 

Interrogé par EURACTIV.fr le 6 mars, le commissaire européen aux Affaires économiques Olli Rehn a déclaré qu’il fallait aujourd’hui "se concentrer sur la mise en place du second programme".  

On prend les mêmes...?

Mais qui va mener ces réformes ? Les mêmes qui ont mené le pays à la situation dans laquelle il se trouve. Jusqu’en 2008, la Grèce faisait partie des 25 pays les plus riches du monde, selon les statistiques de l’ONU. 

Gouvernement de coalition

Elu en 2009 sur l’idée qu’il "restait encore de l’argent", Georges Papandréou a découvert trois mois après son arrivée au pouvoir que le déficit du pays annuel serait de 12,7% (15,5% finalement) contre les 6% annoncés par le gouvernement précédent. 

Débarqué en novembre 2011 après avoir annoncé un référendum sur le maintien de la Grèce dans la zone euro, M. Papandréou a été remplacé par un gouvernement dirigé par l’économiste Lucas Papademos. 

Pour la première fois, le pays est donc gouverné par une coalition formée par la gauche du Pasok et quelques ministres de droite (Nouvelle démocratie), et, jusqu’en février, l’extrême droite. Mais l’équipe actuelle, qui n’a pas été élue, mène des réformes très éloignées du vote des citoyens de 2009.

Le chef de la Nouvelle démocratie Antonio Samaras, dont le parti est en tête dans les sondages avec 22,5% des intentions de vote, pousse donc pour que de nouvelles élections aient lieu. L’argument de la légitimité politique aux yeux des citoyens est avancé. "Il est toujours bon d’être au pouvoir", déclare cependant, ironique, un diplomate européen. 

Pas responsables

S’ils acceptent la nécessité de changer, ni le Pasok, ni la Nouvelle démocratie ne veulent reconnaître leurs responsabilités dans l’évolution du pays et du fonctionnement de l’État, pas plus que dans le trou abyssal des comptes publics découvert en 2009. 

Dans un numéro de clown pathétique devant les journalistes étrangers, mercredi 14 mars, Antonio Samaras a tout d’abord fait mine de ne pas comprendre les questions. 

Il s’est ensuite borné à indiqué que son parti "n’avait pas fait certaines choses qu’il aurait pourtant du faire", avant d’accuser le gouvernement de Georges Papandréou d’avoir "démoli l’économie du pays". Une procédure judiciaire à l’initiative de la Nouvelle Démocratie contre le Pasok est en cours.  

Hostile au premier mémorandum, dénué de mesures de croissance, Antonio Samaras a cependant voté le second et indiqué qu’il l’appliquerait s’il était élu. 

Ingouvernable?

Lors des prochaines élections, les citoyens devraient se détourner de la classe politique traditionnelle dont ils n’attendent plus grand chose. Contrairement à la tradition grecque du bipartisme, les voix devraient se répartir entre 8 ou 9 formations politiques, dont certaines sont hostiles à l’Union européenne. 

L’élection devrait surtout être marquée par l’effondrement de la gauche et l’abstention.

Aucune majorité claire ne devrait émerger et laisser place à un gouvernement de coalition piloté par Nouvelle démocratie.

Cette situation fait craindre à une source de la troïka que le pays ne devienne "encore plus ingouvernable". 

Le professeur Loukas Tsoulakis estime cependant que ce scrutin sera le début de l’émergence d’une nouvelle classe politique grecque, signe d’espoir pour le pays. 

 

La date de l’élection n’est pas encore fixée. Elle pourrait avoir lieu le 6 ou le 13 mai. 

Le résultat ne changera rien pour toute une génération de Grecs qui subira les affres de la crise pendant encore dix ans. Mais, selon Georgette Lalis, "si la Grèce s’en sort, nos enfants vivront dans un nouveau pays". (Son)

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