L’Autriche menacée du défaut d’un de ses Länder

Logo der Hypo-Alpe-Adria-Bank [(Crédit : Reuters)]

Le 1er mars, l’Autriche a refusé de renflouer une banque nationalisée. La Carinthie, un des Länder du pays, pourrait faire défaut, tandis que l’affaire met en lumière les faiblesses du pays.

L’économie réserve parfois bien des surprises. Alors que les journaux allemands n’ont pas de mots assez forts pour le gouvernement grec et sa volonté de restructurer sa dette, l’Autriche a, début mars, suspendu les paiements d’une banque nationalisée.

Désormais, un des Länders autrichiens, la Carinthie, pourrait purement et simplement faire défaut. En tout cas, mardi 10 mars, le président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, n’a pas caché son inquiétude quant aux conséquences de cette tourmente sur le budget autrichien. Conformément à la doctrine en vigueur en Europe, il a demandé à ce que Vienne prenne des « mesures significatives » pour contrer les « risques d’écarts significatifs par rapport à la voie de l’ajustement budgétaire. » Bref, Bruxelles appelle à la rigueur pour régler une crise bancaire. Décidément, l’Autriche est en danger.

La folie des grandeurs de la Carinthie de Jörg Haider

Que s’est-il passé ? L’origine de cette crise remonte au début des années 2000. Le Land de Carinthie, au sud du pays, non loin de la frontière slovène, tombe entre les mains du leader de la droite populiste Jörg Haider. Ce dernier veut faire de ce Land de 550.000 habitants une vitrine du succès de son parti, le FPÖ, et une plate-forme pour son destin national. Il utilise comme véhicule financier de ses ambitions une petite banque locale, la Hypo Alpe Adria (HAA). La Carinthie garantit massivement les activités de cette banque qui va rapidement croître à coup d’acquisitions dans les Balkans.

La chute de Hypo Alpe Adria

Mais le destin de cette banque va se confondre avec celui de Jörg Haider. Le Landeshauptmann (gouverneur) de la Carinthie ne peut réaliser son rêve national et se tue dans un accident d’automobile en 2008 non loin de Klagenfurt, la capitale de la Carinthie. Au même moment, HAA, vendue en 2007 à la banque publique bavaroise BayernLB, connaît ses premières difficultés dans le sillage de la crise financière. L’effondrement du secteur bancaire balkanique, puis de l’économie du sud-est européen qui ne s’est jamais vraiment remise de la crise de 2008-2009, mène Hypo Alpe Adria au bord du chaos. La Carinthie, déjà, ne peut faire face à ses engagements, l’Etat fédéral autrichien nationalise la banque, comme cela se faisait alors si souvent en Europe.

Mauvaise stratégie

C’est ici la seconde erreur de la gestion de cette banque qui, rappelons-le, à la différence de Lehman Brothers aux Etats-Unis ou de Hypo Real Estate en Allemagne, n’était guère « systémique » : son total de bilan en 2009 ne dépassait pas 31 milliards d’euros. Mais, à la différence de nombreux autres pays européens, Vienne n’a pas restructuré et démantelé Hypo Alpe Adria d’emblée. Du coup, les pertes se sont cumulées et aggravées, car non seulement la banque n’était plus solvable, mais les pertes liées aux créances douteuses n’ont cessé de croître.

La création contestée de la Bad Bank

Ce n’est que fin 2013 que le gouvernement du chancelier Werner Faymann décide d’en finir avec HAA pour arrêter les frais. Les actifs de la banque sont transférés dans une « structure de défaisance », une « bad bank », baptisé Heta Asset Résolution. Le rôle de cette structure est d’assumer, avec l’appui public, les pertes sur le bilan de HAA. Vienne impose déjà une restructuration des engagements de Hypo Alpe Adria : les créanciers « juniors », non prioritaires, de la banque ont dû accepter de lourdes pertes, y compris ceux qui pouvaient se prévaloir d’une garantie du Land de Carinthie. La méthode est cavalière, elle n’est d’ailleurs pas sans conséquences. Plusieurs créanciers entament des procédures en justice et les agences de notation dégradent les Länder autrichiens en interprétant cette décision comme un affaiblissement de la garantie implicite de l’Etat fédéral vers les Länder.

L’alourdissement de la facture

A ce prix, néanmoins, la facture de la Bad Bank pour le contribuable autrichien est ramenée à 5,5 milliards d’euros. Une somme supportable pour un pays comme l’Autriche, mais qui n’est cependant pas anodine : elle représente 1,7 % du PIB du pays. Sauf que cette estimation était optimiste. Les calculs conduits fin février montre un trou dans les comptes de Heta de pas moins de 7,6 milliards d’euros. La fin du taux plancher du franc suisse le 15 janvier a pesé, mais, de façon générale, la piètre qualité des investissements de l’ex-HAA est en cause. En 2013, le total de bilan de la banque était de 18 milliards d’euros…

L’Autriche refuse de payer

Mais, cette fois, le ministre fédéral des Finances, Jörg Schelling, annonce que l’Etat fédéral refuse de renflouer Heta. Pas question de payer un centime de plus. Et surtout pas ces 7,6 milliards d’euros qui représentent 2,3 % du PIB. Le 1er mars, la « bad bank » est donc virtuellement en faillite. L’autorité de surveillance des marchés, la FMA (équivalent autrichien de l’AMF) prend alors le contrôle de Heta et décide de suspendre temporairement le remboursement des intérêts et du capital de près de 11 milliards d’euros de dettes jusqu’en mars 2016, « le temps de trouver une solution avec les créanciers. »

Ce moratoire n’est pas une décision anodine. Heta étant une banque nationalisée, l’Autriche a donc refusé de payer une partie de ses engagements. Ainsi, Heta devait rembourser 450 millions d’euros à ses créanciers le 6 mars et ne l’a pas fait. C’est une forme de défaut à peine déguisé. Imagine-t-on ce que l’on aurait entendu si la Grèce n’avait pas, le 6 mars, remboursé les 315 milliards d’euros dus au FMI ?

La Carinthie menacée de défaut

Que va-t-il se passer à présent ? Ce moratoire va sans doute être contesté devant la justice par une partie des créanciers. En attendant, la FMA va sans doute tenter de restructurer cette dette, sans doute espère-t-elle aussi que, la reprise économique aidant, la facture sera, dans un an, moins salée. Mais elle restera lourde. Or, cette dette est garantie à hauteur de 10,2 milliards d’euros par le Land de Carinthie. Si l’Etat fédéral continue de refuser de renflouer Heta, ce sera donc à Klagenfurt de payer.

Mais la Carinthie dispose d’un budget annuel de 2,2 milliards d’euros. Autrement dit, elle ne peut faire face à de tels engagements. En cas d’activation des garanties, le Land sera de facto en faillite.

Déjà, ce week-end, l’agence Moody’s a promptement abaissé la notation de la Carinthie de quatre rangs, la portant juste au-dessus de la catégorie « junk bond » (« investissement pourri »). L’agence ne maintient le Land qu’en catégorie « investissement » qu’en comptant sur le soutien de l’Etat fédéral. Mais celui-ci, on l’a vu, est branlant.

Certes, en 2014, le chancelier Werner Faymann avait assuré qu’il était « hors de question de laisser un Land faire faillite », mais, on est en droit de se demander pourquoi Vienne accepterait de payer pour renflouer la Carinthie afin que celle-ci puisse rembourser les créanciers que l’Etat fédéral a, précisément le 1er mars, refusé de rembourser. En tout cas, cette dégradation risque de rendre le financement du Land très difficile et de le précipiter plus rapidement que prévu dans la faillite. Le gouvernement régional a appelé à l’aide l’Etat fédéral pour faire face à ses dépenses urgentes, notamment en termes de santé. En attendant, nul ne sait quelles pourraient être les conséquences d’une cessation de paiement d’un Land autrichien…

Un secteur bancaire démesuré

Cette affaire, qui empoisonne la vie politique et financière de l’Autriche depuis des années, est plus importante qu’elle en a l’air. La petite république alpine dispose d’un secteur bancaire démesuré et très exposé à l’Europe de l’est. Les grandes banques autrichiennes (Volksbanken, Raiffeisen et Erste Bank, sans compter Credit Austria, filiale de l’italien Unicredit) sont très exposées à l’Ukraine et à la Russie, ainsi qu’aux Balkans. Des régions où l’activité économique est au mieux stagnante, au pire déclinante. La plus fragile, Raiffeisen, est exposée à hauteur de 15 milliards d’euros à la Russie et de 3 milliards d’euros à l’Ukraine. En tout, le taux de créances douteuses sur la zone s’élève à près de 15 % pour les banques autrichiennes.

A cela s’ajoute une forte exposition aux prêts en francs suisses que la fin du taux plancher rendent très dangereux. Selon l’évaluation de la Commission, le montant de ces prêts en Autriche s’élève à 40 milliards d’euros et ce modèle, on le sait, a été largement exporté par les banques autrichiennes dans leurs filiales est-européennes. L’attitude de la Hongrie face à ces prêts laisse notamment présager des pertes pour les banques autrichiennes.

Une économie fragilisée

Cette situation fragilise naturellement l’Etat fédéral autrichien et le mécanisme de résolution de l’union bancaire ne serait qu’une faible protection pour un Etat aussi exposé à ce secteur (l’ensemble des actifs bancaires représentent 280 % du PIB autrichien). A cela s’ajoute un manque de dynamisme de l’économie. L’économie a stagné en 2014 et la croissance n’a pas dépassé 0,1 % au dernier trimestre de l’an dernier. Le temps où le pays « surperformait » la zone euro, tiré par la croissance de l’Europe centrale et par les fournitures à l’Allemagne, semble dépassé.

L’Autriche est aussi une victime de la course effrénée de l’Allemagne à la compétitivité. Entre 2010 et 2014, l’écart moyen annuel entre la productivité et le coût du travail y a été de 2,1 % contre 1,65 % en Allemagne. La compétitivité autrichienne s’est donc dégradée face à l’Allemagne mais aussi face à des pays comme le Danemark ou les Pays-Bas, concurrents de l’Autriche pour fournir des biens et services à l’Allemagne. Parallèlement, l’effet d’entraînement de la croissance en Europe centrale s’effaçait.

Sur le plan de la dette, malgré un faible déficit de 1,7 % du PIB, la dette autrichienne, alourdie par le poids des différents sauvetages bancaires et par la faible croissance, devrait atteindre 89 % du PIB, alors que l’Allemagne devrait faire passer ce ratio sous les 80 %.

Certes, le taux du chômage reste sous la barre des 5 %, mais il n’est plus le plus bas de la zone euro, le pays s’est fait doubler par l’Allemagne. Récemment, le quotidien viennois Der Standard s’interrogeait : « Pourquoi sommes-nous de plus en plus dépassés par l’Allemagne ? »

La protection de la BCE

Dans ce contexte, Vienne prendrait, dans des temps normaux, beaucoup de risques en jouant avec le défaut de Heta. Mais le moment est favorable. Le lancement du programme de rachats de titres du service public (PSPP ou QE) de la BCE fonctionne comme un matelas de sécurité pour l’Autriche. Là encore, le contraste avec une Grèce aux abois, incapable de profiter de ce programme de la BCE et d’avoir accès au marché, devant lutter avec une dette immense et en partie rapidement exigible et une Autriche qui peut organiser, à l’ombre du PSPP de la BCE, un défaut discret, est frappant. Il en dit long sur l’état de l’Europe.

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