L’économie allemande affronte aussi des problèmes

La compétitivité allemande doit faire face à plusieurs défis [(Crédits : © Michaela Rehle / Reuters)]

À première vue, tout va bien pour l’économie allemande : excédents partout, croissance plus forte que la zone euro, hausse des salaires… Mais certains indicateurs montrent que le modèle allemand est en crise.

À priori, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles en Allemagne. La première économie de la zone euro a affiché en 2014 une croissance de 1,6 % qui fait pâlir d’envie ses partenaires européens, notamment la France (+0,2 %) et l’Italie (-0,3 %). Les exportations ont une nouvelle fois battu un record l’an passé, s’élevant à 1.133 milliards d’euros. Enfin, les comptes publics ont, dans leur ensemble, dégager un excédent de 18 milliards d’euros, soit 0,6 % du PIB germanique. Bref, que demander de plus ?

Les exportations, principal moteur allemand encore et toujours

Et pourtant, il existe bel et bien des nuages qui s’amoncellent au-dessus de ce monde idéal. Pour bien en prendre conscience, il faut se rappeler que, malgré le « rééquilibrage » annoncé de l’économie allemande, son moteur principal demeure les exportations. Si elles sont faibles, la croissance allemande est faible. En 2013, les exportations se sont contractées de 0,2 % et la croissance n’a été que de 0,3 %. A l’inverse, les « grandes années » d’augmentation de l’activité allemande (2006, 2007, 2010 et 2011) où la croissance a été supérieure à 3 % sont caractérisées par un rythme des exportations en hausse supérieur à 7 % (contre 3,7 % en 2014, par exemple). On constate même que le rythme de croissance de la consommation et des investissements, donc de la demande intérieure, est très lié à celui des exportations. Bref, rien ne se fait outre-Rhin sans la compétitivité externe.

Le recul de la compétitivité prix

Or, cette compétitivité est clairement en danger à moyen ou long terme. D’abord en termes de prix. Les années de vaches maigres des salariés allemands sont clairement derrière nous. Certes, la croissance du coût du travail a tendance à ralentir depuis 2012 : de 3,1 %, le renchérissement de l’heure de travail est passé à 1,6 % en 2014. Mais ces hausses sont nettement plus importantes que celle de la productivité qui est désormais stagnante et est passée de 0,6 % de croissance en 2012 à 0,1 % en 2014. L’écart est frappant particulièrement dans le secteur des services où, en 2014, la productivité a reculé de 0,2 % pour une hausse du coût horaire du travail de 2,1 %.

A plus long terme, on constate, en observant les chiffres de Destatis, que, dans l’industrie manufacturière, la stagnation du coût horaire du travail entre 2004 et 2010 avait été accompagné d’une hausse de la productivité horaire de près de 13 %. Mais depuis 2010, la productivité et le coût unitaire du travail progressent de conserve (4,7 % de hausse pour la première, 4,12 % pour la seconde). La marge de manœuvre des entreprises dans ce domaine se réduit. D’autant que les services aux entreprises coûtent de plus en plus cher (14 % sur la période 2010-2014 pour une productivité stagnante). Et ce n’est peut-être pas fini.

Mardi 24 février 2014, le syndicat IG Metall, le syndicat du secteur des biens d’équipement, le principal moteur de l’exportation allemande, a obtenu une hausse salariale de 3,4 %. Une majoration remarquable compte tenu du taux d’inflation et que les entreprises ont jugé, dans certains cas, « à la limite du supportable. » Sans aller jusque-là, cette victoire syndicale montre que le rapport de forces a changé et que l’heure n’est plus outre-Rhin à la modération salariale, y compris dans les secteurs exposés à la concurrence étrangère. Certes, il faut relativiser, car de moins en moins de salariés sont concernés par ces accords, mais, en 2014, la hausse du salaire réel a été la plus élevée depuis 2008. Bref, la compétitivité coût de l’Allemagne, qui avait été un des moteurs de ses exportations au cours de ces deux dernières années, s’essouffle.

La pénurie d’investissement

Mais la compétitivité ne réside pas que dans les coûts. Elle se trouve aussi dans la qualité des produits et la capacité d’innovation. Donc dans la capacité d’investissement. Or, là encore, le signal d’alarme est tiré. Une étude de la banque publique KfW, spécialisée dans le financement de l’innovation, montre que seulement 28 % des entreprises du Mittelstand, le cœur de la puissance exportatrice allemande, investissent – soit directement, soit indirectement – dans de nouveaux produits ou de nouveaux procédés. La KfW souligne que c’est la troisième année consécutive que cette proportion est en baisse. « Si le Mittelstand réduisait sa capacité d’innovation, ce serait une mauvaise nouvelle pour la compétitivité internationale de l’économie allemande », avertit la KfW.

En réalité, l’ensemble de l’industrie allemande a, malgré une reprise de l’investissement en 2014, réduit de façon générale ses dépenses dans sa capacité de production et donc d’innovation. Lorsque l’on observe la situation des grands secteurs exportateurs, on constate un fort recul de l’investissement entre 2008 et 2013. Dans la chimie, par exemple, les entreprises investissaient (hors bâtiment) 3,48 % de leur chiffre d’affaires en 2008, contre 2,98 % en 2013. Dans les machines-outils, cette proportion est passée de 2,95 % à 2,29 %. Dans l’automobile, le recul est moins net, mais la proportion est passée de 3,24 % à 3,16 %. Il y a donc clairement un problème d’investissement en Allemagne qui ne sera pas sans impact, s’il n’est pas rapidement résolu, sur la compétitivité du pays.

« Kaputtgespart »

Par ailleurs, cette compétitivité repose aussi sur la qualité des infrastructures. Or, la politique de consolidation budgétaire menée par Wolfgang Schäuble depuis 2009 si elle a permis à ce dernier d’afficher cette année le premier excédent pour le budget fédéral depuis 1969, a en revanche lourdement pesé sur la situation allemande. Entre 2010 et 2015, les dépenses d’investissements de l’Etat fédéral sont passées de 6,24 à 6,13 milliards d’euros. Pour un budget global de près de 300 milliards d’euros. Rien qu’en 2014, les investissements des Länder ont reculé de 600 millions d’euros, passant de 7 milliards d’euros à 6,4 milliards d’euros. L’Allemagne réalise l’exploit d’avoir un excédent global des budgets communaux mais au prix, dans certaines communes, notamment dans la région de la Ruhr, d’un abandon total des installations locales. Une visite dans des villes en faillite comme Essen, Wuppertal ou Gelsenkirchen convaincra du problème.

Mi-2013, l’hebdomadaire Der Spiegel résumait cette situation préoccupante part un mot dont seule la langue de Goethe a le secret « Kaputtgespart », ce qui signifie, mot à mot, épargner jusqu’à la destruction. L’Allemagne a besoin de rénover son réseau routier, son réseau énergétique, ses installations communales, mais elle fait peu dans ce domaine. Or, c’est là aussi un élément central de l’attractivité et de la compétitivité pour une économie fortement industrielle et exportatrice. Sur ce point, tous les économistes sont d’accord. La fédération des patrons de l’industrie, la BDI, a même réclamé en janvier plus d’investissement dans les infrastructures. Or, rien n’est à l’ordre du jour dans ce domaine : Wolfgang Schäuble a prévu de poursuivre sa politique jusqu’en 2018, avec un seul plan de 10 milliards d’euros sur trois ans à partir de 2016 qui risque d’être insuffisant d’autant plus qu’il est conditionné au maintien de l’équilibre budgétaire. Bref, l’excédent budgétaire allemand a un coût qui, là aussi, fait peser un risque sur l’avenir de l’économie allemande.

Pourquoi l’Allemagne tient

Pourquoi, dans ces conditions, l’Allemagne reste-t-elle en grande forme ? Pour plusieurs raisons. D’abord, le pays exerce désormais un quasi-monopole dans ses spécialités, notamment les biens d’équipement. La crise dans la zone euro a mis à genoux les secteurs industriels de plusieurs pays qui pouvaient jouer dans la cour de l’Allemagne, particulièrement l’Italie qui, avec l’austérité, a connu une accélération du phénomène de désindustrialisation. On a vu que l’Allemagne était la première économie à bénéficier de la baisse de l’euro : c’est le fruit de ce quasi-monopole. Les Chinois ne jouent guère dans la même catégorie et n’investissent pas encore assez pour le faire. Bref, l’Allemagne est l’atelier des ateliers du monde et le reste. Cela permet de réduire l’effet de la compétitivité coût. Ensuite, l’Allemagne a pris une avance considérable dans les années 2000 en termes de compétitivité et les fruits des investissements passés restent importants, par exemple dans l’automobile.

« Beggar-thy-neighbour »

Enfin, l’effet de la perte de compétitivité est compensé pour le moment par la chute des prix. Les prix à l’importation ont reculé de 3,7 % en 2014, les prix à la production de 2,2 %. C’est un facteur important pour les entreprises allemandes. Mais cela exerce une pression forte sur les autres pays, notamment sur ceux de la zone euro qui ne peuvent s’ajuster pour faire face à cette baisse des prix que par l’emploi ou le coût du travail. Et ceci ne concerne pas que les pays périphériques.

Ce phénomène inquiète même la riche Autriche, fournisseur de choix de l’Allemagne, qui voit son taux de chômage remonter. La Finlande a aussi beaucoup souffert du phénomène et est en récession depuis 2013. Bref, la croissance allemande ne tire pas vraiment celle du reste de l’Europe. La stratégie allemande est connue en anglais sous le vocable de « beggar-thy-neighbour » (« appauvris ton voisin »). C’est, pour le moment, le moyen essentiel de maintien des marges et de la compétitivité allemande. On comprend alors pourquoi l’euro est une pierre importante pour l’Allemagne qui ne saurait résister à un choc monétaire à la Suisse compte tenu de l’évolution de sa compétitivité. Et c’est ici que l’on voit que la mauvaise utilisation des excédents allemands est un problème pour toute l’Europe, car ces excédents entretiennent souvent les investissements risqués sur les marchés des géants bancaires comme Deutsche Bank plutôt que la prospérité européenne.

Une croissance effective encore inférieure à la croissance potentielle

Enfin, il y a un effet grossissant dans la comparaison entre la croissance allemande et celle de ses partenaires européens, dont les structures économiques sont différentes et qui, comme on l’a vu, souffre du besoin de maîtrise des coûts de l’Allemagne. En réalité, la croissance allemande, compte tenu de son excédent courant et du plein emploi, est assez faible. Des pays moins bien lotis sur ces critères, comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou la Suède, font bien mieux avec des croissances 2014 supérieures à 2 %. Selon la Bundesbank, l’Allemagne n’a atteint son potentiel de croissance potentielle qu’en 2007. Depuis, l’écart n’a cessé de croître pour atteindre 10 points… Bref, l’Allemagne a bel et bien un problème, derrière les chiffres qui font rêver les élites européennes…

Cet article a initialement été publié sur le site de la Tribune


Subscribe to our newsletters

Subscribe

Envie de savoir ce qu'il se passe ailleurs en Europe? Souscrivez maintenant à The Capitals.