La BCE sort le grand jeu en rachetant des obligations d’Etat

Le président de la banque centrale européenne, Mario Draghi

La Banque Centrale Européenne a annoncé le lancement d’un programme de rachat de dettes souveraine inédit dans la zone euro. Plus de 1000 milliards de liquidités seront injectées d’ici septembre 2016.

 La Banque centrale européenne (BCE) a lancé un programme de rachats d’obligations d’Etat, qui lui permettra d’injecter des centaines de milliards d’euros dans le système financier de la zone euro pour tenter de relancer le crédit et l’activité.

Cette politique d’assouplissement quantitatif (« quantitative easing »,) débutera en mars 2015 et s’achèvera en septembre 2016, en dépit des réticences exprimées par certains pays, Allemagne en tête.

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Avec les mesures déjà prises de rachats de titres privés et de crédit bon marché accordé aux banques, la BCE injectera désormais 60 milliards d’euros dans l’économie chaque mois, a précisé Mario Draghi, le président de la BCE, lors d’une conférence de presse.

D’ici fin septembre 2016, la BCE, qui a en outre maintenu jeudi ses taux d’intérêt à des plus bas records, aura ainsi créé plus de 1.000 milliards d’euros de monnaie supplémentaire, ramenant la taille de son bilan à son niveau du début 2012.

« Dans le cadre de ce programme étendu, les achats mensuels de titres des secteurs public et privé se monteront à 60 milliards d’euros », a dit Mario Draghi. « Il est prévu qu’ils soient conduits jusqu’à la fin septembre 2016 et (…), quoi qu’il en soit, jusqu’à ce que nous constations un ajustement durable de la trajectoire d’inflation conforme à notre objectif d’atteindre des taux d’inflation inférieurs à mais proches de 2% à moyen terme. »

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Les achats seront réalisés par les banques centrales nationales, à proportion de leur participation au capital de la BCE, et seront coordonnés par l’institut de Francfort lui-même. L’essentiel du risque lié à la détention des titres rachetés sera donc assumé par chaque banque centrale et non pas mutualisé.

Les marchés saluent la nouvelle

Bien que largement attendue, cette annonce, après une brève période de flottement, a fait monter les grandes Bourses européennes, reculer l’euro, qui a atteint un plus bas de 11 ans à 1,4410 dollar, et entraîné à la baisse les rendements des obligations d’Etat des pays de la zone euro.

Les rendements à 10 ans des obligations souveraines de la France, de l’Italie, de l’Espagne, du Portugal ou encore de l’Allemagne ont touché de nouveaux plus bas historiques, à 0,377% pour cette dernière. Pour la France, le coût de l’emprunt à 10 ans a reculé à 0,588%.

En se lançant dans le QE, la BCE emboîte le pas à la Réserve fédérale américaine, à la Banque d’Angleterre et à la Banque du Japon, qui ont déjà utilisé cette arme ces dernières années. Le contexte de la zone euro étant particulier, avec des coûts de l’emprunt et une monnaie déjà faibles, certains doutent toutefois de l’efficacité des mesures prises par la BCE.

Mario Draghi a souligné qu’une large majorité s’était dégagée au sein du Conseil des gouverneurs pour adopter une telle politique, à tel point qu’un vote n’a pas été nécessaire.

Le président de la BCE n’a pas précisé quelles étaient les voix dissonantes mais Jens Weidmann, le président de la Bundesbank, n’a jamais caché son opposition au rachat de dettes souveraines, porteur à ses yeux de risque pour le contribuable allemand.

Merkel insiste sur les réformes politiques

L’Allemagne, qui n’est toutefois pas la seule dans ce cas, craint que cela n’incite certains pays à relâcher leurs efforts pour renforcer la compétitivité de leur économie.

>>Retrouvez la tribune : Et si la BCE respectait son mandat !

Alors même que Mario Draghi annonçait des rachats d’obligations d’Etat, la chancelière allemande Angela Merkel déclarait au Forum économique de Davos: « Quoi que fasse la BCE, cela ne doit pas éclipser le fait que les véritables soutiens à la croissance doivent provenir des conditions créées par les responsables politiques. »

>>Lire : Un eurodéputé allemand accuse la BCE de dépasser son mandat

« Ce qui est important à mes yeux est que (les responsables politiques) agissent avec encore plus de détermination pour régler les problèmes, plutôt que de penser qu’en gagnant du temps par le biais d’autres mesures, nous pourrions oublier les réformes structurelles », a-t-elle ajouté.

Un avocat allemand en pointe dans la dénonciation des plans d’aide aux pays en difficulté de la zone euro a d’ores et déjà annoncé qu’il préparait une action en justice contre le programme annoncé jeudi par la BCE.

La Grèce et Chypre, qui bénéficient de tels plans d’aide, seront éligibles au programme de rachats de dettes souveraines mais à des conditions plus strictes.

Des élections législatives anticipées sont prévues dimanche en Grèce et le parti de gauche Syriza, hostile aux politiques d’austérité, est en tête des intentions de vote.

L’anticipation du lancement d’un QE a déjà eu des répercussions internationales: elle a poussé la Banque nationale suisse (BNS) à abandonner la semaine dernière le cours plancher du franc face à la monnaie unique, en vigueur depuis trois ans, qui a provoqué une flambée immédiate du franc suisse.

Dans son sillage, la banque centrale danoise a abaissé lundi ses taux directeurs pour freiner l’appréciation de la couronne, arrimée à l’euro, et elle a récidivé jeudi, quelques instants après l’annonce de la BCE.

« Je ne pense pas que ( le programme de rachat d’actifs)  soit suffisant pour relancer l'activité européenne et la croissance exclusivement », a déclaré la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Christine Lagarde, le 22 janvier sur France 2. La dirigeante du FMI a souligné en outre « un risque sérieux » en Europe « de très faible inflation voire de déflation ».

« La BCE prend ses décisions en toute indépendance, on ne peut pas les commenter, je dirai simplement que comme toujours la BCE et Mario Draghi ont eu à coeur l'intérêt général de la zone euro dans son ensemble et ont voulu traiter la situation dans laquelle nous nous trouvons, les dangers, les menaces », a déclaré le commissaire européen aux Affaires économiques Pierre Moscovici  à l'AFP.

« Si la BCE a pris la décision, en toute indépendance, de débloquer autant de liquidités pour l’économie européenne, c’est pour tenir le mandat qui lui a été confié de ramener l'inflation à un taux proche de 2% » a déclaré Pervenche Berès, présidente de la délégation socialiste française au Parlement européen. « Cette décision, inattendue par son ampleur, était une urgence; […] c’est pourquoi nous nous en félicitons, même s’il ne s’agit pas d’une mutualisation complète.

« Le plan massif de rachat d’actifs va dans le bon sens, […]. Mais il ne se suffit pas à lui-même. Toute politique monétaire accommodante doit absolument être accompagnée de grandes réformes [et] d’une politique budgétaire extrêmement rigoureuse », Eric Woerth, ancien ministre du budget (UMP). 

 

La Banque centrale européenne a accepté le 6 septembre 2012 de lancer un nouveau programme d'opération monétaire sur titre (OMT) potentiellement illimité afin de réduire les coûts d'emprunt de la zone euro en difficulté et de mettre un terme à la crise de la dette.

Le président de la BCE, Mario Draghi, a déclaré que le nouveau projet, destiné au marché secondaire, lutterait contre les distorsions du marché obligataire et contre les craintes « infondées » des investisseurs quant à la survie de l'euro.

La Banque centrale allemande s’oppose aux opérations monétaires sur titre, car elles s'apparentent à un renflouement des États, selon elle.

Mario Draghi a indiqué que la BCE n'aiderait que les pays qui ont ratifié et mis en place des conditions politiques strictes. Le fond de sauvetage de la zone euro permettrait également d'acheter leurs obligations et le FMI participerait de préférence à la conception et à la surveillance des conditions.

>> Lire : Mario Draghi devrait proposer un plan de rachat d’obligations « illimité »

Banque centrale européenne

Cour de justice de l’Union européenne

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