La Commission européenne devient-elle keynesienne ?

John Maynard Keynes

Si elle prône toujours la baisse du déficit, la Commission admet désormais l’impact très négatif des coupes budgétaires sur l’économie.

Un euro de dépense publique en moins provoquerait un euro de baisse du PIB, estiment aujourd’hui les experts de Bruxelles, s’agissant de la France. Une manière d’admettre la théorie keynésienne du multiplicateur. Cela n’empêche pas la Commission de préconiser ces coupes.

L’affirmation peut paraître curieuse, paradoxale, au moment où la commission de Bruxelles tente d’imposer à la France une plus grande rigueur, lui demandant 30 milliards d’euros d’économies supplémentaires d’ici à 2017 : la commission est en passe de devenir keynésienne!

Non qu’elle préconise la mise en œuvre d’un politique keynésienne, les experts bruxellois n’en sont pas là. Mais, insensiblement, ils changent de doctrine économique, s’appuyant sur une grille d’analyse qui, de plus en plus, se réfère aux préceptes du maître de Cambridge. C’est le cas lorsqu’il s’agit de formuler des prévisions macro-économiques, comme on le voit s’agissant des recommandations récentes concernant la France.

Croire ou non au multiplicateur

Comment affirmer cela ? Comme le souligne un économiste de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), on reconnaît facilement un économiste keynésien et un non keynésien: le premier croit à l’effet multiplicateur des politiques budgétaires, le second, non.

C’est-à-dire ? Un keynésien estime qu’un accroissement de la dépense publique (ou inversement, une diminution) ou une baisse des impôts (et aussi une hausse) ont un impact non négligeable sur l’économie. Le terme multiplicateur vient de l’idée, à la fois théorique et observable tous les jours, qu’une dépense publique, donnant de l’emploi à un certain nombre de chômeurs, va augmenter leurs revenus, lequel sera consommé, et augmentera donc les revenus d’autres agents, qui eux-mêmes consommeront et investiront, etc. Le fait que les dépenses des uns sont les revenus des autres peut évidemment s’observer quotidiennement.

Mais un libéral, anti-kéynésien, minimise ces effets. Pour lui, couper dans les dépenses publiques (ou augmenter les impôts) n’a qu’un effet minime. C’est la fameuse neutralité ricardienne, reformulée au début des années 1970 par l’économiste américain Robert J. Barro.

L’équivalence ricardienne, il y a 200 ans déjà

Robert J. Barro a en fait repris et formalisé la théorie dite de l’équivalence ricardienne, de l’économiste classique David Ricardo (1772-1823) qui l’a formulée le premier. La thèse de Barro? Choisir de financer la dépense publique par le déficit et la dette (relance keynésienne) ou par des hausses d’impôt (en vertu du dogme libéral de l’équilibre budgétaire) n’a pas d’effet sur la croissance, lance-t-il en 1974, alors que règnent encore les théories keynésiennes.

Son raisonnement ? Les agents économiques, quand ils voient le déficit se creuser, anticipent des hausses d’impôt à venir. Donc, ils épargnent un peu plus, ce qui annihile l’effet des mesures de relance par le déficit. Le choix du financement de la dépense est donc sans impact, par l’impôt ou le déficit, c’est équivalent, d’où le terme « d’équivalence ricardienne ».

Pour résumer, quand le déficit public est diminué, les agents économiques craignent moins de futures hausses d’impôts, pour lesquelles ils avaient tendance à épargner, et ils sont dès lors plus enclins à investir, ce qui booste l’économie, et annule l’effet négatif de la restriction budgétaire. La confiance dans des comptes publics rétablis rétablit la confiance dans l’économie, et donc la volonté d’investir. C’est ce que l’économiste keynésien Paul Krugman a appelé, non sans ironie, « la fée confiance ».

Des hypothèses très fortes…

La théorie de Barro a été formulée sur la base d’hypothèses très fortes, comme celle selon laquelle les ménages décident de consommer ou non en fonction d’anticipations rationnelles. Même des économistes très libéraux jugent l’article de Barro un peu mince dans sa démonstration, et soulignent que les conditions nécessaires pour valider sa conclusion sont rarement réunies. « Mais il fallait lancer ce pavé dans la mare, pour faire bouger les choses », estime un « fan » des théories néo-classiques de Barro.

…admises par tous, ou presque

En tous, cas, depuis les années 1980 dans le monde anglo-saxon, et un peu plus tard en Europe,  tout le monde ou presque -keynésiens exceptés, bien sûr-, y compris de nombreux économistes de gauche, a adhéré à cette thèse, d’un impact très faible des politiques budgétaires… jusqu’à la crise dans la zone euro, dans sa deuxième phase, celle de l’austérité budgétaire. Celle-ci a petit à petit remis en cause ce dogme. Et pour cause : on a vu les effets des politiques d’austérité.

Le mea culpa du Fonds monétaire international

Dès l’automne 2012, le FMI entame son mea culpa. Ordonnant auparavant à la Grèce, avec la BCE et la commission européenne, de sévères réformes budgétaires, il n’avait pas prévu leur effet dévastateur sur l’économie. Quand il le voit, le FMI révise alors son estimation du « multiplicateur keynésien », c’est-à-dire de l’effet de la politique budgétaire.

Si une réduction de dépense publique de 1 euro entraîne une baisse du PIB de un euro, le multiplicateur est alors estimé à un. Avant la crise, il était d’usage, c’était en tous cas celui en cours au FMI, de considérer que l’effet multiplicateur était limité à 0,5. Mais l’examen de la situation des grands pays industriels conduit l’organisation internationale à réviser totalement cette estimation, fin 2012. Le multiplicateur, écrit alors le FMI, serait en fait compris entre 0,9 et 1,7.

Quelle est la signification de cette fourchette ? Cela veut dire qu’une baisse de dépense publique (ou une hausse d’impôt) de un euro, destinée à diminuer le déficit, peut entraîner un recul de 1,7 euro du PIB. Dans ce cas, la mesure prise un gouvernement manque sa cible : on peut certes économiser un euro de dépense, mais cela provoque un recul de 1,7 euro de la richesse produite, ce qui entraîne un accroissement du déficit public proche de 1 euro -cela dépend bien sûr du poids de la sphère publique-, compte tenu des pertes de recettes fiscales et des dépenses sociales supplémentaires (chômage, pauvreté, etc.). Un euro économisé, un euro de déficit en plus à l’arrivée…  C’est d’ailleurs l’essence du raisonnement keynésien.

Bruxelles campait sur ses positions… jusqu’à maintenant

Jusqu’à maintenant, la Commission européenne, elle, a refusé de réviser son dogme. Pour elle, l’effet des politiques budgétaires est minime. Autant réduire les déficits, alors, pour parvenir au sacro-saint équilibre. Elle estimait jusqu’à récemment le multiplicateur à 0,25. Autrement dit, 10 milliards d’euros de dépenses en moins, cela ne réduit le PIB qu’à hauteur de 2,5 milliards. Conclusion : l’austérité, ça marche, elle permet de réduire le déficit.

Mais les experts révisent leur position. S’agissant de leur dernière recommandation concernant la France, ils préconisent de faire passer de 50 à 80 milliards d’euros le plan d’économies budgétaires d’ici à 2017. La croissance française pourrait être de 1,8 % en 2016, prévoient-ils.

Croissance française à politique économique constante…

… et avec effet du plan proposé par la Commission

Cependant, disent-ils, avec les mesures que nous préconisons, elle ne serait que de 0,7 %. Car les experts ont révisé en forte hausse leur estimation du multiplicateur keynésien. De 0,25, ils l’ont fait passer à un. Un euro de dépense publique en moins, c’est un euro de PIB en moins, affirment-ils désormais. Au passage, ils estiment qu’un euro d’impôt en plus aurait un impact négatif moindre sur le PIB (0,7 point), mais les hausses d’impôts sont trop mal vues par les temps qui courent…

La révision est en tous cas non négligeable, elle signe une conversion au keynésianisme. Mais une conversion seulement partielle. Les « eurocrates » n’en tirent pas toutes les conséquences, et ils mettent toujours en avant l’équilibre budgétaire, quel qu’en soit le coût économique. D’où cette demande d’une politique de rigueur, contestée par le ministre français de l’Économie, Emmanuel Macron.

A propos des 30 milliards d’euros d’économies supplémentaires demandés par Bruxelles, il s’est ainsi insurgé, lundi soir sur BFM Business : « Cet effort supplémentaire demandé est procyclique, je veux dire par là qu’il détruit de la croissance. C’est, en fait, […] nous priver du retour au plein emploi. »

Les chefs d’État et de gouvernement qui débattront du cas français pourraient être sensibles à cet argument…

Cet article a initialement été publié sur le site de la Tribune

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