Pourquoi l’utilisation de l’excédent public allemand décidera de l’avenir de la zone euro

Wolfgang Schäuble avec le président de la Bundesbank, Jens Weidmann [Reuters]

Malgré les nombreuses propositions de réformes de la zone euro des candidats à la présidentielle française, la politique future de l’union monétaire sera définie par le futur gouvernement allemand. Et les premiers signes ne sont guère encourageants. Un article de notre partenaire, La Tribune.

C’est un débat germano-allemand qui, en réalité, a une dimension européenne considérable : que faire des excédents budgétaires accumulés en 2016 ? La « grande coalition » entre la SPD sociale-démocrate et la CDU/CSU conservatrice se déchire en effet sur l’utilisation des quelques 6 milliards d’euros que le budget fédéral (qui ne représente que 62 % de l’ensemble du budget public allemand) a dégagé l’an passé.

Débat politique sur l’utilisation de l’excédent public

La SPD, par la voix de son président, ministre fédéral de l’Economie et vice-chancelier, Sigmar Gabriel, réclame un vaste plan d’investissement dans l’éducation et le numérique, ainsi que des réductions d’impôts sur les petits et moyens revenus. A l’inverse, le ministre fédéral CDU des Finances, Wolfgang Schäuble, a refusé toute baisse d’impôt immédiate : « Il n’est pas sérieux de financer à partir d’excédents dégagés à la fin d’une année des baisses d’impôts durables », a-t-il indiqué dans une interview à la Bild Zeitung ce vendredi 13 janvier. Il a ainsi repoussé à la prochaine législature, après donc les élections de septembre 2017, des baisses d’impôts qui, pourraient, si les plans budgétaires prévus se confirment, s’élever à 15 milliards d’euros par an, a ajouté le ministre dans une autre interview accordée à la Süddeutsche Zeitung.

Ce débat ne peut évidemment se comprendre que dans le cadre d’une campagne électorale qui a déjà commencé outre-Rhin et où la SPD demeure désespérément loin de ses rivaux conservateurs. Les deux derniers sondages, réalisés par les instituts Forsa et FGW, donnent aux Sociaux-démocrates des scores historiquement bas : entre 20 % et 21% des intentions de vote (contre 25% des voix en 2013), soit 15 à 17 points de retard sur les Conservateurs. Pour la SPD, insister sur l’utilisation de l’excédent à trois fonctions : montrer que le parti répond aux demandes du « terrain » en insistant sur les besoins des écoles, par exemple, se distinguer de la CDU/CSU après quatre années de coalition avec elle et, enfin, se donner un profil « de gauche » pour laisser ouverte l’éventualité d’une coalition de gauche avec les Verts et Die Linke.

De son côté, la CDU se doit de se présenter comme « bonne gestionnaire » dans un contexte de très mauvaise humeur de son électorat d’épargnants inquiet de voir l’inflation remonter, mais aussi de contestation de la politique migratoire d’Angela Merkel. Pour le centre-droit allemand, il est essentiel de montrer que le budget est bien tenu et que la dette publique baissera afin d’assurer le financement futur des retraites et de contrebalancer la remontée des prix par une remontée des taux. Pour satisfaire l’électorat libéral et de chef d’entreprise, Wolfgang Schäuble compense cette politique d’amortissement de la dette par une politique assez détaillée de baisse d’impôts sur les entreprises. Enfin, la CDU sait aussi qu’elle doit se différencier de la SPD pour agiter la peur d’une alliance « rouge-rouge-verte » qui lui permet d’asseoir sa domination au centre du jeu politique.

L’enjeu européen de l’utilisation des excédents

Ce débat est essentiel au niveau européen. Le bon fonctionnement de la zone euro suppose en effet une politique d’investissement public soutenu en Allemagne afin d’alimenter la demande du reste de la zone euro, mais aussi de répondre aux besoins futurs, notamment en termes d’investissement de l’économie allemande. Globalement, le problème de l’Allemagne est bien son excédent courant démesuré, compris entre 8 et 9 % du PIB, qui, inévitablement, provoque des déséquilibres forts aux seins de la zone euro. Dans l’intérêt général européen, l’Allemagne doit donc cesser de jouer les fourmis et mener une politique inflationniste afin de conserver durablement un écart d’inflation avec les pays les moins compétitifs. Les choix qui seront faits après 2017 décideront donc si la République fédérale s’engage dans cette politique « coopérative » ou si elle s’en tient à la politique restrictive actuelle. Car, malgré sa croissance de 1,9 % en 2016, l’Allemagne vit clairement en dessous de ses moyens…

L’enjeu est considérable, notamment pour les candidats français à la présidence de la République qui ont tous des projets de « réformes de l’Europe ». La position actuelle de l’Allemagne est qu’en agissant de façon vertueuse sur le plan budgétaire, elle fait son « devoir » au niveau européen. Elle attend donc de ses partenaires, et particulièrement de la France, des « efforts » avant de s’engager dans une politique plus coopérative. Toute la question est de savoir, donc, si la SPD ou les Verts, les deux alliés potentiels de la CDU, sont capables d’infléchir lors de la prochain législature la politique de Wolfgang Schäuble.

Pourquoi Wolfgang Schäuble restera en place

C’est, en réalité, peu probable. Depuis 2009, les Finances appartiennent à la CDU et sont confiées à Wolfgang Schäuble qui a annoncé qu’il se représentait en septembre 2017. Cette annonce signifie clairement que, quel que soit le gouvernement dirigé par Angela Merkel, ce dernier restera à la Wilhelmstrasse, le siège du ministère fédéral des Finances. La CDU demeure, on l’a vu, largement en tête des sondages et, comme dans la coalition actuelle, en mesure d’imposer ses priorités.

Du reste, au sein de la SPD comme au sein des Verts, la politique de vertu budgétaire a également des partisans solides, notamment ceux qui souhaitent conserver une alliance avec le centre-droit. Enfin, la seule alternative « keynésienne » à Wolfgang Schäuble, la coalition des partis de gauche est peu probable : elle n’aura sans doute pas de majorité et elle ne fait pas encore l’objet d’une véritable acceptation au sein des trois partis. Tout ceci signifie que le plan présenté par Wolfgang Schäuble a toutes les chances d’être celui du prochain gouvernement, plus ou moins aménagé à la marge. Autrement dit, l’Allemagne restera attachée à une politique budgétaire restrictive centrée sur la baisse de la dette et les baisses d’impôts. L’excédent courant demeurera élevé.

Le danger des baisses d’impôts

Le choix de privilégier les baisses d’impôts sur les investissements publics est, de ce point de vue, particulièrement préoccupant. Les données publiées ce jeudi montrent que les ménages allemands ont augmenté leur taux d’épargne et que les entreprises investissent peu. Donner du pouvoir d’achat par des baisses d’impôts ne conduira donc que très partiellement à la croissance de l’économie réelle. Elles viendront en revanche alimenter l’épargne et donc le système financier allemand qui investit peu en Allemagne et beaucoup sur les marchés financiers internationaux. Ces fonds risquent donc d’être largement perdus pour l’économie réelle et risquent, en revanche, de renforcer les risques à moyen terme sur le système financier. L’investissement public est donc, de ce point de vue, plus efficace parce qu’il permet (s’il est bien fait) des dépenses ciblées sur les besoins réels de l’économie, notamment en termes d’économie numérique et d’infrastructures.

Du reste, baisser les impôts sur les entreprises en Allemagne relancera la compétition au niveau européen, renforcera la compétitivité allemande et exercera une nouvelle pression sur les pays les moins compétitifs, les contraignant à des politiques d’austérité afin de suivre ce rythme. Les baisses d’impôts en Allemagne peuvent avoir les atours d’une politique de relance, elles ont de fortes chances de creuser encore les déséquilibres en zone euro.

La pression de l’opinion allemande pour les baisses d’impôts

Et pourtant, elles semblent inévitables après les élections de 2017 tant la pression de l’opinion est forte de ce point de vue. La presse ne cesse de titrer sur la nécessité de réduire la charge fiscale depuis des mois. Ce 13 janvier, l’éditorial de la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) estime que le « temps est venu » pour des baisses d’impôts. La CDU est prise au piège : en 2010, elle avait renoncé à de fortes promesses fiscales au nom de la consolidation budgétaire. Il est difficile d’y renoncer après trois ans d’excédents des comptes publics. Même la SPD se range d’ailleurs à ces promesses. Quelle que soit la coalition future, le plus petit dénominateur commun des alliés politiques sera la réduction des impôts. La priorité sera sur ce point et, s’il le faut, l’investissement public y sera sans doute sacrifié.

Situation difficile de la France

C’est donc avec cette politique allemande que le futur président de la République française devra agir. Dans ce cadre, sa marge de manœuvre pour « négocier » avec Berlin sera très faible. Certes, Angela Merkel s’est dite, jeudi 12 janvier, favorable à un alignement des taux d’impôt sur les sociétés en zone euro. Mais si la république fédérale réduit elle-même son taux, elle placera la France et l’Italie dans l’injonction de fait d’en faire autant. De façon générale, la compétitivité française sera forcément mise à mal par la politique menée outre-Rhin, alors même que Berlin continuera, pour avancer sur toute réforme de la zone euro, à réclamer des « réformes » à la France. Le nouvel exécutif hexagonal n’aura alors qu’une solution : se lancer dans une politique de dévaluation interne rendue encore plus difficile par la politique allemande. Et sans garantie que cette politique soit jugée suffisante par Berlin pour que s’engage une politique de réduction des déséquilibres en zone euro.

Promesses difficiles à tenir en France

La politique intérieure allemande continue donc de dicter l’agenda économique en zone euro. Et d’imposer une gouvernance économique à la zone euro : celle d’une politique visant à réduire les déficits unilatéralement et à placer les Etats membres dans une concurrence fiscale, sociale et budgétaire. Dans ces conditions, les projets présentés par les candidats français à la présidence de réformes de la zone euro en coopération avec l’Allemagne en profitant de l’élection fédérale semblent peu crédibles. C’est oublier que la droite allemande demeure en position de force et qu’elle n’entend pas favoriser de plan de relance au niveau européen, ni de forme de coopération comme des ajustements non unilatéraux. Dès lors, 2017 risque bien de ne pas changer l’essentiel du fonctionnement de la zone euro.  Et de laisser bien des promesses dans les poubelles, déjà bien remplies des campagnes électorales passées.

 

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