Ces trop grosses banques européennes

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Siège BNP Paribas à Montréal. [Azartaz/Flickr]

Les banques paneuropéennes existent déjà, elles ne sont pas concurrentielles et font courir un risque systémique, selon Jézabel Couppey-Soubeyran et François Morin. Un article de notre partenaire, La Tribune.

Jézabel Couppey-Soubeyran est maître de conférences à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Centre d’économie de la Sorbonne & CEPII, auteur de Blablabanque. Le discours de l’inaction, éditions Michalon (septembre 2015).

François Morin est professeur émérite à l’université de Toulouse-Capitole, auteur de L’hydre mondiale. L’oligopole bancaire, éditions Lux (mai 2015).

Le 26 mai, dans Les Échos, l’économiste Jacques Delpla, membre associé à l’École d’économie de Toulouse, signait une tribune pour appeler à « la naissance de grandes banques paneuropéennes concurrentielles ». Il dénonçait selon lui deux erreurs majeures des autorités européennes. D’abord, celle de ne pas encourager les fusions transfrontalières, ensuite, celle d’empêcher la constitution de grandes banques.

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Les grandes banques existent….

Il nous a semblé utile de répondre à Jacques Delpla que les grandes banques existent en Europe et en zone euro. Leur dimension n’est pas paneuropéenne mais mondiale : ce sont donc des banques largement transfrontalières, qui réalisent pour la plupart entre la moitié et les trois-quarts de leur activité à l’international. Le Conseil de Stabilité financière les liste parmi les 30 banques systémiques mondiales, autrement dit parmi celle qui font courir un « risque systémique », c’est-à-dire un risque d’effondrement global du système bancaire et financier. Combien sont-elles parmi les 30 ? Pas moins de 16 dont neuf en zone euro, quatre en France, dont deux qui figurent d’ailleurs parmi les principaux sponsors de l’institution pour laquelle Jacques Delpla travaille en tant que professeur associé. Listons-les dès fois que … : Deutsche Bank (Allemagne), Santander et BBVA Bilbao (Espagne), Crédit agricole, BNP Paribas, Société générale et BPCE (France), HSBC, Barclays PLC, Royal Bank of Scotland, Standard Chartered (Royaume-Uni), Unicredit Group (Italie), ING Bank (Pays-Bas), Nordea (Suède), UBS et Crédit Suisse (Suisse).

…et elles ne cessent de grossir!

Ces grandes banques n’ont cessé de grossir depuis le début des années 2000, la crise a juste ralenti leur croissance mais a à peine réduit la taille de leur bilan. En 2013, le bilan de ces banques systémiques européennes pesait encore quelques 27 000 milliards d’euros, soit plus de la moitié des 50 000 milliards d’actifs gérés par l’ensemble de ces banques systémiques (l’équivalent de la dette publique mondiale). Elles ne sont en rien concurrentielles. Au contraire, elles concentrent un énorme pouvoir de marché et fonctionnent en oligopole, capables d’ententes et de manipulations, comme cela a été constaté sur le marché des changes ou sur le Libor, et pour lesquelles elles ont été condamnées.

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Des exigences règlementaires justes…

À juste titre, l’Union bancaire a placé ces banques systémiques sous la surveillance d’un superviseur européen, la banque centrale européenne. À juste titre, le Comité de Bâle a recommandé des surcharges de fonds propres pour que ces banques exposées à des risques multiples – risque de crédit, risques de marché, risque opérationnel – soient davantage en capacité d’assumer leurs pertes éventuelles. À juste titre, le Conseil de stabilité financière a recommandé que ces grandes banques soient obligées de constituer un coussin supplémentaire d’absorption des pertes (Total Loss absorbing Capacity – TLAC) pour que, en cas de difficulté, leurs créanciers puissent être mis à contribution comme le prévoient les nouveaux dispositifs de résolution des faillites bancaires. À juste titre, l’Autorité bancaire européenne avait envisagé qu’au niveau européen – précisément parce que l’Europe compte beaucoup de banques systémiques – ce coussin soit un peu rehaussé dans le cadre du MREL (Minimum Requirement for own funds and Eligible Liabilities).

… mais remises en cause depuis l’arrivée de Juncker

Oui mais, cela, c’était avant ! Avant que la Commission européenne ne soit présidée par Jean-Claude Juncker. Avant que Jonathan Hill ne devienne Commissaire européen à la Stabilité financière, aux services financiers et à l’Union des marchés de capitaux. Avant que le lobby bancaire ait ainsi tout loisir de faire entendre ses sirènes et puisse sans plus aucune entrave dicter son intérêt, le sien propre qui – faut-il le rappeler ? – n’est pas celui de la collectivité. Le lobby bancaire a partout ses étendards, jusqu’à la Commission européenne, jusqu’à nos universités les plus prestigieuses. Ce qui se joue aujourd’hui est un retour en arrière sur les réformes bancaires et financières qui restaient à poursuivre. Ce relâchement de la réglementation bancaire ne profitera pas à la croissance en Europe. Au contraire, il élèvera l’instabilité des économies européennes et laissera l’hydre bancaire déployer ses tentacules pour les étrangler un peu plus encore.

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