Jean Pisani-Ferry: de petits pas pour la croissance en Europe

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Jean Pisany-Ferry

Jean Pisani Ferry, France’s Commissioner-General for Policy Planning and former Director of Bruegel. [France Stratégie/ Flickr]

Comment la Commission européenne peut-elle inciter les gouvernements à réformer en faveur de la croissance? Des progrès sensibles peuvent être faits dans trois directions, selon Jean Pisani-Ferry, commissaire général de France Stratégie.

Jean Pisani-Ferry enseigne à la Hertie School of Governance à Berlin. Il est actuellement commissaire général de France Stratégie.

Fin mai, lors de son forum annuel à Sintra au Portugal, la Banque centrale européenne (BCE) n’a choisi pour thème ni la déflation, ni l’assouplissement quantitatif, ni la stabilité financière, mais le chômage, la productivité et les réformes en faveur de la croissance. Le président de la BCE, Mario Draghi, a expliqué pourquoi dans son discours d’ouverture : la zone euro manque à la fois de dynamisme et de résilience face aux chocs.

Il a entièrement raison. La Commission européenne prévoit actuellement une croissance de 1,5% pour la zone euro cette année, et de 1,9% l’année prochaine. C’est bien entendu mieux que la semi-stagnation des années passées. Mais compte tenu de la combinaison d’un soutien monétaire massif, d’une orientation budgétaire désormais neutre, de la chute du prix du pétrole et de la dépréciation de l’euro, c’est le minimum auquel on pouvait s’attendre. Et pour l’ensemble de la zone, cela ne ramènerait le PIB/habitant qu’à son niveau de 2008. Le fait que les oracles se félicitent d’une aussi petite amélioration montre combien nos ambitions se sont rabougries.

Un faible potentiel de croissance préoccupant

Jusqu’il y a peu, on pouvait pointer du doigt l’austérité et la crise de l’euro comme causes de la faiblesse de l’économie ; ce n’est plus le cas maintenant (contrairement à ce qui se répète, la zone euro ne vit plus sous le régime de l’austérité). Et même si on ne peut exclure que la réalité dépasse les prévisions de la Commission, le faible potentiel de croissance de la zone euro demeure préoccupant.

Pour renforcer ce potentiel, les banques centrales ne peuvent que suggérer des réformes économiques, car c’est aux États qu’appartient la décision. Les critiques soulignent même que des exhortations répétées pourraient être contre-productives. Au nom de leur indépendance, les banques centrales sont promptes à rejeter les suggestions des États en matière de politique monétaire. Pourquoi ces derniers se comporteraient-ils différemment ?

Draghi a raison de craindre une Europe qui va de crise en crise

Cependant Draghi a raison de rappeler qu’en l’absence d’amélioration profonde du fonctionnement de nos économies, et donc d’action volontariste des États, la zone euro risque d’aller de crise en crise jusqu’à ce que son existence même soit remise en question. La participation à une union monétaire exige agilité économique et sens de l’objectif commun. Les États peuvent dire de leur coté que la mise en œuvre de réformes suppose précision et réalisme politique – ce qui fait souvent défaut aux conseils venus de l’extérieur. La BCE ne peut tout simplement pas piloter les réformes économiques en Europe.

L’efficacité limitée des dernières initiatives de la commission

Une solution naturelle à ce dilemme consisterait pour la BCE à s’appuyer sur les autres institutions européennes. Depuis 2010, l’UE empile les procédures de coordination dans l’espoir de pousser les pays membres à appliquer des réformes politiquement difficiles. En particulier, chaque pays membre reçoit annuellement une liste de réformes à entreprendre, en particulier dans les domaine des dépenses publiques, du marché du travail et de la concurrence.

La Commission européenne essaye également de pousser les États à se lancer dans des politiques plus audacieuses en leur offrant un peu plus d’espace budgétaire. Il y a deux ans, la chancelière allemande Angela Merkel avait enfin suggéré que des contrats de réformes adaptés à chaque pays pourraient inciter les États membres à réformer en faveur de la croissance.

Le moins qu’on puisse dire est que ces initiatives sont d’une efficacité limitée. Les mesures destinées à renforcer la coordination ont surtout compliqué l’architecture déjà byzantine des procédures. Les recommandations adressées individuellement à chaque pays membre manquent à la fois de prise sur les décisions des pays membres et de cohérence au niveau de la zone euro. L’UE a du pouvoir quand un pays a besoin d’une aide financière, mais en temps normal, elle ne peut guère faire mieux que dispenser des conseils. Quant à la suggestion de Mme Merkel, elle a été accueillie avec scepticisme : personne n’a envie de se voir imposer un programme Troïka, même en version light.

Des progrès possibles dans trois directions

La zone euro doit surmonter ces manques, mais il n’y a pas de recette miracle susceptible de répondre au problème qu’elle rencontre. Des propositions devraient être faites dans les prochains mois. Pratiquement tout le monde convient qu’il faut rationaliser les procédures, mais ce ne sera pas suffisant. Certains proposent de centraliser davantage les décisions, mais cela ne servirait à rien, car les réformes sont intrinsèquement nationales, si ce n’est d’un niveau inférieur. Par contre, il est possible de réaliser des progrès dans trois directions.

La transparence sur les analyses de la BCE

Premièrement les analyses de la BCE sur les défis économiques auxquels est confrontée la zone euro doivent être transparentes. Les États membres doivent savoir précisément comment Mr Draghi et ses collègues évaluent le potentiel de croissance et de création d’emplois et comment cela va affecter la politique monétaire. Ils doivent savoir ce qu’ils peuvent attendre de la BCE et ce que la BCE attend d’eux.

Des « conseils de compétitivité » dans chaque pays

Deuxièmement, l’UE doit favoriser au sein de chaque pays la création d’institutions dont la fonction soit de suivre les évolutions nationales et d’évaluer leur compatibilité avec celle de la zone euro dans son ensemble. Ces institutions pourraient être bâties sur le modèle des comités budgétaires qui existent depuis quelques années dans tous les pays membres et ont pour fonction d’évaluer les hypothèses du budget ; parce qu’ils sont insérés dans les débats et les décisions au niveau national, ces conseils se sont révélés très utiles. De la même manière, des conseils de la compétitivité pourraient surveiller l’évolution des salaires, des prix, de l’emploi et de la croissance, ainsi que des comptes extérieurs, et faire des recommandations aux autorités nationales et aux partenaires sociaux. De telles institutions seraient bien mieux placées que l’UE pour formuler en temps et heure des suggestions pointues. Elles pourraient constituer un réseau, utiliser des méthodes similaires, et favoriser ainsi la cohérence entre les politiques des différents pays.

Un soutien direct de l’UE en faveur de certaines politiques

Enfin, l’UE pourrait, dans des domaines prioritaires correspondant à ses finalités, apporter un soutien conditionnel aux citoyens, aux entreprises et aux entités publiques. L’accès à ce soutien pourrait être réservé aux entités des pays dont les politiques nationales remplissent des conditions minimales. Par exemple, l’UE pourrait créer un programme de formation pour les jeunes chômeurs, mais en conditionner l’accès à l’arrêt des politiques nationales qui freinent l’emploi des jeunes. Autre exemple, elle pourrait mettre en place un programme de soutien à l’enseignement supérieur, mais le réserver aux universités des pays dans lesquelles les institutions éducatives jouissent d’un minimum d’autonomie.

Cette conditionnalité serait justifiée du fait que l’aide de l’UE ne peut être fructueuse que dans le contexte d’une politique nationale en cohérence avec les objectifs européens dans un domaine donné. Une conditionnalité de ce type serait positive, locale et non punitive ; ce serait une carotte, pas un bâton.

Pas de formule magique

Ce sont de modestes propositions, parce qu’en matière de réformes en faveur de la croissance en Europe, il n’y a pas de formule magique. Il ne peut y avoir de centralisation, et la coordination peut facilement devenir brumeuse. Néanmoins les mesures préconisées ici permettraient d’aller vers un régime de politique économique décentralisé, basé sur l’incitation. Ce serait un bon début.

Cette opinion a initialement été publiée sur La Tribune.