Le « non » grec, la plus grande chance de l’Europe ?

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Virginie Rozière [S&D]

La crise de l’euro atteint son paroxysme et les accusations fusent. Décryptage de Virginie Rozière.

Virginie Rozière est eurodéputée radicale de gauche, membre du groupe des Socialistes et Démocrates.

En soumettant les réformes d’austérité qui lui étaient imposées à l’expression populaire Alexis Tsipras, premier ministre grec, entendait lutter contre « les ultimatums et le chantage » de la Troïka. Le 5 juillet, la Grèce a voté « non », confirmant son vote de janvier et son refus des politiques d’austérité.

Après plus de cinq années de crises quasi ininterrompues, de spéculations effrénées, de prêts à répétition, d’Eurogroupes de la dernière chance, la crise de la dette grecque et, au travers elle, la crise de la zone euro, vient d’atteindre son paroxysme !

Je veux évacuer immédiatement l’argument de la responsabilité exclusive de la Grèce. Oui, Ce pays connaît des difficultés structurelles majeures : pans entiers de l’économie qui échappent à l’impôt, poids bien trop grand de l’économie informelle, évasion fiscale des entreprises et des plus aisés ; et une comptabilité publique douteuse sur laquelle, rappelons-le, tous furent unanimes en Europe pour fermer les yeux au moment de l’adhésion de la Grèce à l’Union européenne.

En 1981 pour l’union, en 2001 pour l’euro, il semblait bien plus important d’ancrer ce pays dans l’Europe démocratique après l’effondrement de la dictature des colonels. Il était clair alors, comme l’indiquait le ministre allemand des Affaires étrangères de l’époque, Hans-Dietrich Genscher, que cette évolution « historique » apporterait « des avantages mais aussi des charges nouvelles pour tous ».

Évidemment, la situation catastrophique des comptes grecs et la révélation du montant réel du déficit public en 2009 (plus de 12% au lieu de 6%) ont précipité la crise de la zone euro. Mais faut-il rappeler que ces comptes ont été falsifié avec la cécité complaisante des partenaires européens de la Grèce et la complicité active d’une des banques impliquées dans la crise, Goldman Sachs, qui n’a jamais été inquiétée pour ses agissements frauduleux, et dont le directeur de la branche Europe entre 2002 et 2005 est aujourd’hui à la tête de… la banque centrale européenne ?!

Austérité

Pourquoi le peuple grec est-il exclusivement accablé ? Voilà la véritable question. Car l’affirmation sans ambiguïté de la solidarité européenne envers un pays qui, somme toute, ne pèse « que » 2% du PIB européen, aurait sans doute limité la propagation de la crise. Et voilà que ceux qui fermaient les yeux il y a quelques années veulent se dédouaner de leur responsabilité. Non ! Le cas grec relève d’une responsabilité collective !

Depuis cinq ans, la Troïka a multiplié les discours punitifs, distribuant bons points et bonnets d’ânes. Et elle entend désormais mettre un des élèves au piquet en lui imposant une sortie de la zone euro. Pourtant le bilan de ses politiques économiques, qui devaient soi-disant « réformer » la Grèce, est accablant ! Tant sur le plan économique que social !

Sur le plan social, les politiques d’austérité imposées, faut-il le rappeler, par les institutions européennes (Commission, BCE) et par le FMI, venu palier la frilosité des dirigeants européens de l’époque, ce sont -38% pour les salaires, -30% pour les revenus des ménages, -45% pour les retraites, -25% pour le pouvoir d’achat, + 42% pour la mortalité infantile…

Sur le plan économique – qui était le but revendiqué de la Troïka – c’est -25% pour le PIB, le triplement du taux de chômage avec près de 60% pour les moins de 25 ans, et une dette publique qui est passée de 120% à 180% du PIB !!!

Les politiques d’austérité ont fait la preuve de leur inefficacité. Ce diagnostic est de plus en plus largement partagé chez les économistes, y compris au FMI, et souligné par des rapports du Parlement européen.

C’était le sens de l’élection de Syriza en janvier : dire stop à des politiques d’austérité inutiles, inefficaces et inhumaines ! Et c’est conforté à la fois par le soutien populaire et la remise en cause grandissante du bilan de la Troïka que le gouvernement grec avait entamé les négociations. L’échec des politiques d’austérité était constaté par tous (il suffisait de lire les chiffres), et cela devait constituer une base de négociation solide. Après tout, le but commun affiché des parties prenantes n’était-il pas de trouver une solution au « problème grec », à savoir bâtir un Etat performant et créer les conditions d’une gestion sereine de la dette ?

Dès lors, comment expliquer, après 5 mois de discussions et la prise en compte par le gouvernement grec d’un nombre important de demandes des créanciers – excédent budgétaire, report de l’âge de la retraite, baisse des dépenses militaires – les négociations se soient engluées dans une telle impasse ? Bien sûr, l’attitude du gouvernement grec n’a pas été exempte de maladresses. Mais si le but réel des partenaires était de mettre véritablement un État grec digne de ce nom sur pied, pourquoi ne pas miser sur un gouvernement neuf, ne connaissant pas l’usure du pouvoir, affichant une volonté de changement et bénéficiant de soutien populaire ?

Et même si l’objectif des créanciers était de limiter le poids financier d’une réduction de la dette grecque, pourquoi ne pas envisager un rééchelonnement que tout le monde reconnaît inévitable ? Les discours qui poussent au Grexit, à la sortie de la Grèce de la zone euro, sont le plus sûr encouragement à un défaut unilatéral et total de la Grèce sur sa dette, et donc d’une perte immédiate et bien plus lourde pour tous ses créanciers.

C’était compter sans l’obstination et le dogmatisme punitif de certains dirigeants européens, obnubilés par leurs mantra ultralibéraux, pour qui admettre ne serait-ce que l’hypothèse d’une autre politique économique relève du blasphème !

Tirer les leçons du passé

Et maintenant que les grecs ont voté « non » au référendum, que faire ? Tirer les leçons du passé ; changer la gouvernance européenne ; en finir avec l’opacité, le marchandage entre les États, la vision de court terme, les calculs électoralistes domestiques, l’instrumentalisation des opinions dans la division et la haine mutuelle.

Ce sont nos divisions qui creusent les inégalités en Europe. Comment peut-on stigmatiser les retraités grecs quand la législation européenne permet encore aux plus riches et aux plus puissants de faire leur marché parmi les législations fiscales qu’ils trouvent les plus avantageuses ?

Nous devons prendre la mesure de la situation grecque, comme le demande son gouvernement : sa dette non soutenable doit être rééchelonnée, il faut permettre à la Grèce d’investir pour accroitre sa compétitivité, et résoudre les problèmes structurels non pas à coup de libéralisation effrénée mais en construisant un État efficace, juste, et protecteur.

Les pères fondateurs de l’Europe étaient des penseurs et des visionnaires. Leurs héritiers se comportent comme des comptables, des épiciers. Il est urgent et indispensable que toutes les parties prenantes retrouvent le chemin de la raison et le sens du projet européen. Que tous se retrouvent autour de la table, comme François Hollande n’a cessé, fort justement, de les y exhorter, pour la reprise des négociations, dans l’intérêt commun des peuples européens !

Nous devons également créer les conditions d’une politique économique commune pour la zone euro ; créer les conditions démocratiques pour l’émergence d’un intérêt général européen ; en finir la gestion intergouvernementale de l’Europe et accroitre les pouvoirs du Parlement européen, seul représentant direct du peuple.

C’est la chance que nous offre le « non » grec. En affirmant le rôle des peuples et la primauté de leur intérêt sur les dogmatismes libéraux ; en servant de laboratoire pour des politiques alternatives à l’austérité ; en nous donnant l’occasion de revenir aux fondements du projet européen au service des peuples, projet de solidarité et de futur construit en commun ; en mettant crument en lumière le besoin de démocratie et de politique de l’Union européenne et en créant l’occasion d’y répondre, la Grèce est, finalement, à la hauteur de son histoire, de son aura de berceau de la démocratie.

Ce referendum va marquer l’histoire. Au cinquième siècle avant Jésus Christ, Solon forgeait les premières institutions démocratiques… et annulait les dettes des classes populaires. Et si le « non » grec était finalement la chance de l’Europe, pour renouer avec son histoire et écrire une des plus belles pages de son futur ?