Un oligarque bulgare demande l’aide de la Commission pour faire taire un journaliste

Tzvetan Vassilev [Dnevnik, the EURACTIV partner in Bulgaria]

EXCLUSIF / Mécontent des retombées médiatiques du rapport anticorruption de la Commission européenne dans son pays, un oligarque bulgare a fait appel à José Manuel Barroso. Objectif : poursuivre un journaliste trop critique, avec l'appui de la Commission.

EURACTIV s'est procuré une copie de la lettre de deux représentants de la Corporate Commercial Bank (CCB) de Bulgarie, adressée au président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, ainsi qu'à d'autres commissaires et eurodéputés. L'un des signataires est l'oligarque Tzvetan Vassilev, président du conseil de surveillance et actionnaire principal de la banque.

Les deux représentants de la CCB accusent Svetoslav Terziev, un journaliste du quotidien bulgare Sega daily, de diffamation. Dans l'article publié dans le journal bulgare le 5 février, le journaliste a ajouté aux noms cités dans le rapport de la Commission sur la corruption en UE, celui de Delyan Peevski, homme d'affaires controversé, de sa mère Irena Krasteva, propriétaire du New Bulgarian Media Group Holding et du banquier Tzvetan Vassilev, qui serait leur « créancier ».

La politique de la Commission est d'éviter de citer des noms dans ses rapports consacrés à la corruption. Mais les personnes et les situations décrites sont facilement identifiables.

>> Lire : L'UE tance la France sur la lutte contre la corruption

« La nomination controversée d'un député à la tête de l'agence d'État pour la sécurité nationale (SANS) a soulevé des inquiétudes en Bulgarie et ailleurs, » peut-on lire dans le rapport, sans que des noms soient cités pour autant. Mais la tentative du gouvernement socialiste de nommer Delyan Peevski, député connu pour son influence occulte dans les arcanes du pouvoir, est de notoriété publique dans le pays. Un rapprochement que le journaliste Svetoslav Terziev a rapporté dans son article.

Le rapport indique également que « les médias sont de plus en plus concentrés au sein des mêmes mains, ce qui compromet l'indépendance éditoriale ». Une phrase qui vise directement la New Bulgarian Media Group Holding, responsable de la publication et de la diffusion du plus grand nombre de médias en Bulgarie. Or, c'est Irena Krasteva, la mère de l'homme d'affaire Delyan Peevski, qui est propriétaire de la holding. En outre, des articles d'investigation laissent penser que l'oligarque Tzvetan Vassilev serait bel et bien leur créancier. Là aussi, le journaliste Svetoslav Terziev cite leurs noms. Pour la CCB, le journaliste a utilisé de façon abusive le rapport de la Commission à des fins personnelles.

La Commission a invité à lancer une poursuite judiciaire

« Avant que nous ne prenions des mesures en vue de défendre notre réputation et celle de M. Tzvetan Vassilev, nous aimerions recevoir la confirmation que la citation susmentionnée ne fait pas partie du rapport de la Commission, » demandent dans leur lettre les représentants de la CCB à José Manuel Barroso.

La Bulgarie est le pays le moins bien classé de l'UE selon le classement mondial 2014 de la liberté de la presse dressé par Reporters sans frontières. Le pays arrive à la 100e position au niveau mondial. L'année dernière, la Bulgarie occupait la 87e place.

La CCB finance de façon disproportionnée les sociétés publiques. Selon certaines sources, ceci permet à la banque de maintenir une politique impudente de crédit bancaire. Selon certaines enquêtes, l'un des bénéficiaires principaux des créances de la CCB est la New Bulgarian Media Group Holding. En contrepartie, le groupe médiatique aurait eu à apporter un soutien médiatique de circonstance à Tzvetan Vassilev et à Delyan Peevski, par l’intermédiaire de journaux tels que le dailies Politika, Telegraf et Monitor.

Onze rédacteurs en chef bulgares, représentants le syndicat des éditeurs, avaient adressé une lettre à la Commission en 2012. Il y dénonce les liens entre la CCB et le groupe médiatique détenu par Irena Krasteva. Aucune suite n'a été donnée par la Commission jusqu'à aujourd'hui.

Pia Ahrenkilde Hansen, porte-parole de José Manuel Barroso, a botté en touche lorsqu'on lui a demandé de commenter l'affaire. C'est au porte-parole de Cecilia Malmström, commissaire aux affaires intérieures, d'intervenir sur la question, selon elle. Elle a aussi indiqué que ce serait certainement Cecilia Malmström qui répondrait à Tzvetan Vassilev.

Le porte-parole de Cecilia Malmström n'a pris aucun risque : « Nous confirmons que le chapitre consacré à la Bulgarie du rapport anticorruption de l'UE ne cite aucun nom ».

Sur la liberté d'interprétation

Un représentant de la Commission, spécialiste de la question bulgare et qui préfère rester anonyme, a affirmé à EURACTIV que les journalistes étaient « libres d'interpréter les rapports de la Commission comme ils le souhaitaient ».

Il a aussi ajouté que la Commission a tenté de faciliter leur travail en décrivant des situations claires ainsi qu’en donnant la fonction de la personne concernée.

« La liberté de la presse est un principe important. Les noms sont évidents pour les lecteurs des rapports et pour les journalistes qui les interprètent, » a certifié le représentant de la Commission. Selon cette source, aucun nom n'a été cité dans le rapport.

Svetoslav Terziev a déclaré à EURACTIV que le principal objectif de la CCB était « d'instiller la peur et l'autocensure chez les journalistes qui ne font pas partie de l'empire médiatique de Krasteva et de Peevski ».

Il a aussi précisé qu'à la suite de la plainte déposée par la CCB, l’organisme de surveillance des médias en Bulgarie a statué le 14 février que cet article n'enfreignait pas les règles du journalisme. En effet, le journaliste aurait clairement fait la distinction entre ses propres assertions et le rapport de la Commission.

Svetoslav Terziev a reçu en 2011 le prix du Parlement européen pour le journalisme dans la catégorie de la presse écrite.

L'exécutif européen a publié hier (3 février) un rapport anticorruption de 40 pages attendu depuis longtemps. Il analyse la situation générale dans l'ensemble de l'UE et une dizaine de pages est consacrée à l'analyse pays par pays. Ce paquet est accompagné d'une nouvelle enquête spéciale Eurobaromètre de 230 pages sur la corruption.

L'objectif de la Commission est de lancer un débat sur la corruption et d'identifier les manières de comment l'UE pourrait lutter contre ce fléau.

Selon les estimations, la corruption coûte 120 milliards d'euros par an à l'économie de l’Union, ce qui équivaut à 1 % de son PIB et représente un peu moins que son budget annuel.

L'exécutif de l'UE espère que ce rapport va permettre de lancer un débat et de promouvoir les bonnes pratiques en matière de lutte contre la corruption.

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