« Viktor Ianoukovitch s’était imposé comme un réel dictateur »

Iouri Lutsenko (Source : Shutterstock)

Iouri Lutsenko, procureur général en Ukraine, a discuté avec EURACTIV de son parcours, des scandales liés à la corruption qu’il a déterrés et du travail titanesque qu’il lui reste à accomplir.

Iouri Lutsenko, né le 14 décembre 1964, est un homme politique ukrainien. Il a été nommé procureur général d’Ukraine en mai.

Vous avez été récemment nommé procureur général de l’Ukraine et il s’agit de votre première visite à Bruxelles dans vos nouvelles fonctions. Or, il y a seulement quelques années, vous étiez emprisonné sous le régime de Viktor Ianoukovitch. Vous avez passez plus de deux ans derrière les barreaux. 

Je suis ingénieur en électronique, originaire de l’Ouest de l’Ukraine. J’ai étudié à l’université nationale polytechnique de Lviv. J’ai ensuite travaillé dans une grande usine militaire. J’ai fait mes premiers pas en politique en m’opposant au président Kuchma [Leonid Kuchma a été président de 1994 à 2005]. Puis, je suis devenu député. J’ai été le premier civil à devenir ministre de l’Intérieur pendant la « Révolution orange » (hiver 2004-2005). Quand Viktor Ianoukovitch est arrivé au pouvoir, les séparatistes pro-russes m’ont arrêté, ainsi que Ioulia Tymochenko, en tant que chefs de file de l’opposition. J’ai été incarcéré pendant deux ans et demi, dont deux ans dans une cellule bétonnée de neuf mètres carrés.

Le chef d’accusation était assez particulier…

En effet. J’ai été accusé de célébrer illégalement le jour de la milice [police]. [Il rit] Et du fait que mon chauffeur travaillait illégalement pour la milice. Pour moi, c’était comme un cadeau. Cela montrait que la plus grande équipe d’enquêteur jamais assemblée n’était rien parvenu à trouver sur moi. Il y a ensuite eu un procès digne de Kafka.

Quand j’ai été libéré [le 7 avril 2013], j’avais prédit qu’une nouvelle révolution aurait lieu dans les six mois [l’Euromaidan a commencé le 21 novembre]. La plupart de mes amis pensaient que j’étais fou. À l’époque, l’opposition était faible et Viktor Ianoukovitch était soutenu tant à l’Est qu’à l’Ouest. Malgré tout, je ne me suis trompé que de deux semaines.

Aujourd’hui, je comprends ce qui s’est produit. Viktor Ianoukovitch avait usurpé le pouvoir. Il s’est attaqué à la Cour constitutionnelle et acheté des juges.

Il a octroyé des pots-de-vin aux juges ?

Nous avons trouvé des documents de comptabilité référençant les sommes d’argent versées aux juges.

Nous savons aujourd’hui qu’il se servait de la corruption et de l’intimidation. La Cour constitutionnelle lui avait accordé des prérogatives qu’il n’était pas censé avoir selon la Constitution. Il s’est ainsi imposé comme un réel dictateur. Il a signé les accords de Kharkov [12 avril 2010] qui ont permis à la Russie d’annexer la Crimée quelques années plus tard.

Avez-vous trouvé des preuves de la corruption d’hommes politiques occidentaux ?

Non, seuls des hommes politiques, journalistes et artistes ukrainiens sont cités dans cette liste. Nous avons d’ailleurs eu accès à ces documents très récemment, il y a quelques semaines seulement.

Qu’est-ce qui vous différencie de vos prédécesseurs ?

Mon approche est différente, dans la mesure où je pense que nous ne devrions pas combattre seulement les personnalités impliquées, mais également les organisations qu’elles ont créées.

Serez-vous assez courageux pour traduire en justice ceux qui ont le pouvoir aujourd’hui ?

L’Ukraine a établi des lois anti-corruption particulièrement sévères pendant les deux dernières années. En tant que ministre, j’ai été impliqué dans la création d’une agence anti-corruption. Les enquêtes actuelles liées à des personnalités importantes sont menées uniquement sous l’autorité de cette agence. Quand on enquête sur Viktor Ianoukovitch, deux tiers des cas concernent des personnalités encore importantes, des dirigeants d’entreprises, des personnalités politiques. Les frontières entre l’ancienne racaille et la racaille actuelle sont floues.

Pour ce qui est du courage, mon parcours parle de lui-même.

Dans le contexte des Panama papers, le premier nom à avoir fait les gros titres était celui du président Poroshenko. Allez-vous enquêter sur lui ?

C’est déjà fait.

Sans résultat ?

C’est la seule affaire où le chef d’un État a publiquement déclaré qu’il voulait vendre son entreprise, mais ne pouvait le faire en raison du contexte de guerre avec la Russie. Personne n’achèterait une entreprise dont une partie est affiliée à la Russie. C’est pourquoi il a remis son entreprise à Rotschild par le biais d’un trust, solution qui ne fonctionne que pour une société offshore.

À Bruxelles, beaucoup pensent que « nous finançons l’Ukraine, alors que son président se sert de sociétés offshore pour éviter de payer les taxes. »

Nous possédons un bilan officiel établi par les meilleurs spécialistes internationaux qui atteste qu’il n’y a aucune tentative d’évasion fiscale.

Votre nomination était surprenante et controversée. Pourquoi êtes-vous devenu procureur général ?

Mes trois prédécesseurs n’ont pas réussi. Je ne peux pas leur en tenir rigueur. Je sais que ma nomination n’a pas fait l’unanimité, dans la mesure où je ne possède aucun diplôme en droit.

Pourquoi moi ? Je pense que les conditions actuelles en Ukraine exigent qu’un homme politique expérimentée soit à ce poste. Je peux refuser de donner suite aux exigences des hommes politiques et j’ai bien l’intention de me servir de ce pouvoir.

Cette année, mon rôle est de redonner confiance aux Ukrainiens. Comment ? Il faut purifier tout le système. Dans un premier temps, nous avons besoin de personnes extérieures. Parmi mes adjoints, trois proviennent de l’extérieur du système, ce sont des diplomates, des avocats, et tous ont entre 30 et 35 ans.

Comment voulez-vous purifier ce système ?

Des tests objectifs vont être effectués en coopération avec des collègues occidentaux. Nous allons également organiser des colloques avec la participation de civils, des journalistes, des avocats, des activistes. Je connais des juges et des procureurs qui ont 12 voitures, quatre yachts. L’un d’entre eux est propriétaire d’une banque.

Avez-vous des obligations concernant les accords Minsk II ?

Dieu merci, non.

Même concernant le retour des prisonniers (article 6 des accords Minsk II) ?

Nous avons en effet été impliqués dans la question de l’échange de personnes.  Ils sont nombreux, certains ont été condamnés pour terrorisme, ou pour avoir participé à des mouvements séparatistes. D’un point de vue humain, nous sommes disposés à procéder à l’échange. Evidemment,  la cour ou le président prendront la décision finale.

Qu’en est-il de la tragédie d’Odessa ? L’UE a récemment insisté pour que des enquêtes concluantes soient menées.

J’ai rencontré mon collègue hollandais hier. Nous avons échangé sur les enquêtes concernant l’avion disparu d’Air Malaysia. Nous ne pouvons pas faire plus rapidement. Cependant nous avons un bon aperçu des circonstances : la présence de matériel militaire, un moteur, du personnel militaire, nous connaissons leur origine et leur destination, et nous savons où ils ont ouvert le feu. Mais l’interrogation des témoins représente une tâche titanesque.

De même, la tragédie d’Odessa exige beaucoup de temps et d’effort. Il s’agit de l’une des dix premières affaires que j’ai étudiées. Je n’avais pas l’impression que les enquêteurs été efficaces. C’est pourquoi le personnel a été doublé dans les services en charge, dont l’équipe en charge des massacres pendant le Maidan. Actuellement, 150 personnes travaillent sur le dossier. J’espère que nous aurons des résultats positifs et des réponses honnêtes.

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