Hélène Blanc: « Poutine méprise l’UE car elle n’a pas d’armée »

Hélène Blanc

Alors que s’ouvre le sommet du Partenariat Oriental en Lettonie, la politologue Hélène Blanc craint qu’il ne complique davantage les relations entre Bruxelles et Moscou.

La politologue et russologue Hélène Blanc a signé une vingtaine d’ouvrages sur l’Union soviétique et la Russie contemporaine. Dans son dernier, Goodbye Poutine, elle souligne la dangerosité et l’agressivité de la politique du Kremlin et appelle l’UE à cesser de faire preuve de naïveté et de cécité face aux rapports de force imposés par Vladimir Poutine.

À quelle réaction de la Russie peut-on s’attendre alors que se réunissent les pays du Partenariat Oriental ?

Vladimir Poutine craint par-dessus tout que l’Ukraine ne lui échappe en se rapprochant de l’UE. Souffrant de paranoïa, le pouvoir russe considère ce partenariat – lancé en 2009 – avec des États extérieurs à l’UE comme dirigé contre elle. Rien de nouveau pourtant à ce sommet de Riga. Il serait temps que Poutine renonce à des positions anachroniques… En fait, la Russie est impérialiste. D’où la guerre russo-géorgienne de 2008 dont l’UE n’a pas tiré les leçons. Poutine a choisi la logique de la confrontation, du bras de fer, du repli sur soi. Que l’Ukraine soit proche de l’UE – comme la Biélorussie, sa fidèle alliée – rend le Kremlin fou de rage. Il risque de se venger…

Quelles ont été les erreurs commises par l’UE ?

L’UE a commis plusieurs erreurs. D’abord, quand Poutine a été élu, les dirigeants européens l’ont considéré comme leur homologue : un dirigeant à l’occidentale. Il n’en est rien car Poutine a été formaté par les académies du KGB et son métier d’espion. Le kagébiste est nostalgique de l’URSS dont il qualifie la chute comme « la plus grande catastrophe géopolitique du XXème siècle ». Une autre erreur fut de croire que Poutine allait construire un régime démocratique. Comment un agent du KGB, le bras armé du totalitarisme soviétique, pourrait-il construire une démocratie? Est-ce de l’ignorance ? De la cécité, volontaire ou pas? En tout cas, agissant dans l’impunité totale, Poutine a pris beaucoup d’assurance.

Pourquoi l’UE est-elle si timide dans ses réactions ?

Juriste de formation, Vladimir Poutine a pourtant toujours privilégié le passage en force au mépris du droit. Il pratique le double, voire le triple langage. Par exemple, le 4 mars 2014, il affirmait que la Russie n’avait pas l’intention d’annexer la Crimée. Le 18 mars, la Crimée était annexée. Poutine est devenu Premier ministre en août 1999, et il a fallu attendre octobre 2006, date à laquelle Anna Politkovskaia a été assassinée, pour que l’Europe commence enfin à ouvrir les yeux.

L’UE est lente, lourde et n’anticipe rien. En novembre 2013, il était prévisible que la signature de l’Accord d’association avec l’Ukraine risquait de déboucher sur une crise. Encore une fois, l’UE ne l’a pas anticipé.

Pourtant la politique belliqueuse du Kremlin est évidente…

Depuis l’accord de Minsk2, les affrontements se sont plutôt calmés, mais se poursuivent toujours par endroits, surtout autour de Marioupol. Tous les observateurs sur le terrain voient que la Russie continue d’armer et d’épauler les séparatistes.

Bavarde, l’UE parle beaucoup trop et n’agit pas assez. Avant d’imposer les sanctions, on en a parlé pendant des mois. Or, les grands desseins se préparent en secret. Poutine, lui, pratique une politique byzantine, c’est-à-dire le culte du secret. Il ne livre rien de ses plans. L’UE ferait bien d’agir sans annoncer ses intentions trop longtemps à l’avance. Bien sûr, le temps que ces sanctions soient appliquées, les oligarques russes ont eu le temps de placer leur fortune dans des paradis fiscaux !

Manquons-nous de crédibilité face à la Russie ?

Poutine nous méprise, car nous n’avons pas d’armée. Pour lui, nous n’existons pas, nous ne sommes qu’un ensemble d’États pas d’accord entre eux. Dans cette guerre russo-ukrainienne par séparatistes interposés, une guerre par procuration en somme, Vladimir Poutine cherche à déstabiliser le pouvoir de Kiev, peut-être même à détruire l’État ukrainien. Les Russes ont démontré leur génie militaire en inventant la « guerre hybride » qui consiste, par exemple, à faire entrer, en Ukraine, de prétendus camions d’aide humanitaire que personne n’ose contrôler alors qu’ils sont chargés d’armes.

Est-ce cela le problème ? Que personne n’ose ?

Je m’interroge sur la raison exacte. Une volonté de ne pas envenimer les choses, un manque de courage, de la complaisance ? Gouverner, c’est pourtant faire preuve de courage politique.

Poutine veut punir les velléités d’indépendance de l’Ukraine, qui se rapproche de l’UE. Mais pourquoi ne pourrait-elle pas avoir des relations équilibrées avec les deux ? Si Ianoukovitch – pro-russe – avait signé l’Accord d’association, il n’aurait jamais rompu ses relations avec la Russie pour autant. Ce que Poutine craint le plus c’est l’isolement et « l’encerclement » par les États-membres de l’OTAN. Il est également traumatisé par « les Révolutions de couleurs[1]» car il craint que le virus libertaire ne contamine les Russes.

Poutine élimine l’opposition et même les germes d’opposition, alors que ces gens se battent pour les libertés fondamentales. Il interdit aux partis politiques d’opposition de faire campagne, il interdit les manifestations. Il s’attaque aux individus qui pourraient devenir des figures de l’opposition. On est revenu à l’époque soviétique. On interne des opposants, des journalistes, exactement comme les dissidents de jadis.

Vous dites que nous sommes revenus à l’époque soviétique, mais Vladimir Poutine l’a-t-il un jour quittée ?

La Russie a connu une parenthèse démocratique sous Eltsine, mais cette période a terminé dans un chaos total dans tous les domaines. Vladimir Poutine a rétabli la stabilité, mais il est allé trop loin. Le Parlement ne joue pas son rôle, la presse et les médias sont bâillonnés, les juges, nommés, sont à la solde du pouvoir, même chose pour les gouverneurs.

Poutine a vécu deux grandes catastrophes. La chute du mur de Berlin et la réunification des deux Allemagnes a été la première. Puis lors de la chute de l’URSS, il considère que l’Europe n’a pas été assez compatissante, pas assez solidaire et il lui en veut. En janvier 2015, la Douma (le parlement russe) a voté une résolution qui affirme que la réunification de l’Allemagne de 1990 s’est effectuée de manière illégale, car il n’y a pas eu de référendum populaire. C’est un petit fait surréaliste, mais cette résolution peut ressurgir dans 3, 5 ou 10 ans en révélant des intentions cachées. Si on le décide, on peut redessiner toutes les frontières de l’Europe…

Qu’est-ce qui pourrait l’arrêter ?

Il a ouvert une boite de Pandore dont nul ne sait comment la refermer. Les Russes ont toujours méprisé la faiblesse, mais respecté la force et la fermeté. Si nous étions fermes, sans tomber dans l’agressivité, sans donner de leçons, ils nous respecteraient davantage. Au lieu de ça, il nous manipule, nous instrumentalise. En 16 ans, il a réussi, sans en avoir l’air, à nous mettre dans un état de dépendance énergétique. C’est ce que nous appelons, dans le livre, la « Kremlinisation » de l’énergie. Dépendance dont l’UE souveraine doit se dégager.

Est-ce une des raisons pour laquelle nous avons peur de froisser le Kremlin ?

Oui c’est une raison, en effet. Nous devons au moins lui faire savoir que l’Europe appartient aux Européens. La Lituanie par exemple, qui a adopté une ligne diplomatique ferme, n’est plus du tout dépendante du gaz russe puisqu’elle achète désormais du gaz de schiste aux États-Unis. Une autre erreur de l’UE a été de ne pas avoir de stratégie commune concernant l’énergie. Un vieil adage romain dit « qui veut la paix prépare la guerre », et c’est indispensable pour dissuader. Nous manquons d’esprit d’anticipation, il nous faudrait un Parquet européen, des magistrats, des policiers, des douaniers, des services secrets européens et une armée européenne. En un mot, une Europe de la Défense. Donner des leçons peut s’avérer dangereux ; ce qu’il faut, c’est être prêt à tout face aux nouveaux dangers. Nous devons faire comprendre à Poutine qu’il ne doit pas aller trop loin. Car il ne négocie pas, il passe toujours en force.

Et jusqu’à présent l’UE a laissé faire…

Poutine a pris l’habitude de l’impunité, c’est le maître du jeu. Pour certains, il veut recréer l’Empire soviétique. Je pense qu’économiquement, politiquement, techniquement, ce n’est pas possible. Ce qu’il veut, en revanche, c’est étendre encore sa zone d’influence, placer un peu partout des présidents pro-russes qu’il aura lui-même intronisés, rester dans l’Histoire russe comme l’homme qui a rendu la Crimée à la Russie. La propagande russe affirme en outre que l’Ukraine est le « berceau de la Russie », hélas, historiquement, c’est faux, comme l’expliquent, dans « Goodbye, Poutine », deux historiens de renom : un Français et un Ukrainien. À nous de ne pas être dupes.

Le regain de popularité qu’a connu Poutine suite à l’annexion de la Crimée, pourrait-il le pousser à continuer ?

Les Russes sont plutôt contents de cette annexion, car on leur a mis dans la tête que « la Crimée a toujours été russe ». Néanmoins, je ne suis pas sûre qu’une vraie guerre chaude, officielle, avec l’Ukraine serait soutenue par l’opinion publique. Même les sondages des instituts russes les plus sérieux comme Levada sont faussés : beaucoup de gens ne répondent plus ce qu’ils pensent parce qu’ils ont peur. Critiquer le pouvoir est devenu dangereux. Après tant d’autres, Boris Nemtsov en sait quelque chose !

Comme à l’époque soviétique ?

Oui, car c’est le FSB (ex-KGB) qui dirige le pays. La Russie s’est resoviétisée. La politique actuelle répète les pires exemples du passé soviétique, à une différence près, c’est qu’elle est plus intelligente, plus subtile, plus rouée. Sous les apparences trompeuses d’une rhétorique de paix se cache le désir d’envenimer les situations.

En quoi avons-nous besoin de la Russie ?

Cessons de voir le rapport UE-Russie comme une relation de vassalité. Si les Européens parlent d’une seule voix, ils sauront établir des rapports égalitaires. Bien sûr, nous avons besoin de gaz et de pétrole, mais la Russie, elle, a un besoin vital de nos investissements, de nos touristes, de nos technologies, de notre marché solvable. Pour ce rapport d’égal à égal, il faut affirmer notre indépendance dans de nombreux domaines. Notamment énergétique.

Une fois la paix revenue en Ukraine, le plus tôt possible, il faudra sans doute reconsidérer nos relations avec la Fédération de Russie, Poutine ou pas !

Goodbye Poutine a été publié aux éditions Ginkgo. Il s’agit d’un ouvrage collectif réalisé sous la direction éditoriale d’Hélène Blanc.


[1] Les révolutions dites «de couleur» sont les révolutions démocratiques qui ont suivi la chute de l’URSS : celle « des Roses » en Géorgie (2003), la « Révolution Orange » ukrainienne (2004-2005) et celle « des Tulipes » au Kirkizstan.

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