« Les Ukrainiens devraient ressentir la solidarité de l’UE »

Si les autorités ukrainiennes libèrent Ioulia Timochenko et si le parlement national poursuit la mise en œuvre des réformes, l'UE devrait être disposée à signer un accord d'association. Mais les Ukrainiens doivent toutefois s’assurer d’honorer leurs engagements.

Jacek Saryusz-Wolski est un ancien négociateur de l'accord d'association entre la Pologne et l'Union européenne. Ancien activiste de la fédération de syndicats polonais Solidarité, il est vice-président du Parti populaire européen (PPE). Au Parlement européen, il est membre de la commission des affaires étrangères et préside la délégation pour les relations avec l'assemblée parlementaire de l'OTAN.

Il s'est confié à Georgi Gotev, journaliste senior d'EURACTIV.

Un analyste ukrainien de l'Institut Gorshenin à Kiev m'a récemment dit que le président du pays, Viktor Ianoukovitch, signerait l'accord d'association lors du sommet à Vilnius en novembre « sous ses conditions ». Il n'est pas entré dans les détails, mais il a laissé entendre que l'UE avait réduit ses exigences en raison de la pression de la Russie pour que Kiev rejoigne l'union douanière. Partagez-vous cette analyse ?

Non, je ne la partage pas. L'Ukraine devra s'adapter aux exigences de l'UE exposées dans sa position du 10 décembre 2012  sur la justice sélective et la situation de Ioulia Timochenko, la réforme du système électoral et celle du système judiciaire. Les deux dernières conditions font déjà l’objet de mesures : le Verkhovna Rada [Parlement ukrainien] a entamé des procédures et cette guerre commerciale entre la Russie et l’Ukraine a créé un nouvel élan.

En termes de réformes législatives, nous sommes donc sur la bonne voie. Mais il reste du pain sur la planche. La situation était très inquiétante avant les vacances d'été, lorsque le Verkhovna Rada avait arrêté de travailler [sur ces réformes]. Mais nous constatons une nouvelle dynamique. Le Parti des régions [au pouvoir] et l'opposition travaillent ensemble, comme ils l'ont fait lors de la réunion extraordinaire de la commission des affaires étrangères [du Parlement européen] fin août.

Les progrès dans l'affaire Timochenko, un symbole de la justice sélective, vont bon train, mais le temps presse. Sans résultat, l'accord d'association ne sera pas signé.

Permettez-moi de vous mettre au défi. Si je comprends bien, le gouvernement ukrainien croit dur comme fer que Ioulia Timochenko est coupable. Pourquoi la libérerait-il si elle a été condamnée et s'il pense réellement que cette sentence est juste ?

Il n’est pas convaincu qu'elle est coupable. C'est exactement ce que « justice sélective » signifie. Lorsque les personnes au pouvoir emprisonnent le chef de l'opposition sous quelque prétexte criminel, les fondements de la démocratie sont ébranlés. Les citoyens sont privés de leur droit à choisir leurs dirigeants. Ce n’est donc pas une question de droits de l'Homme, mais de fondements de la démocratie. Mme Timochenko n'est pas en prison pour les éventuels actes dont on l'accuse, mais parce qu'elle constitue une menace pour les forces actuellement au pouvoir.

Vano Merabichvili est dans la même situation en Géorgie. [L'ancien premier ministre a été arrêté en mai dans le cadre d'une enquête de corruption.] Il s'agit de justice sélective car si [les dirigeants] voulaient porter des accusations contre toutes les personnes soupçonnés d’actes illicites, ils devraient envoyer la moitié du pays en prison. Au contraire, ils choisissent seulement une personne pour des motifs politiques et non pas en fonction de l'accusation.

Vous avez mentionné la Géorgie. Il y a beaucoup de communications contradictoires : le premier ministre, Bidzina Ivanichvili, affirme que son pays est revenu à la normale alors que le président Mikheil Saakachvili déclare que la démocratie est en péril. Quel est votre point de vue ?

La Géorgie fait marche arrière. Pour deux raisons. L'une est la dégradation de la démocratie en raison de l'application des persécutions et du harcèlement de l'opposition, dont la justice sélective à l'égard de M. Merabishvili. L’autre, c'est la révélation récente du vrai visage de M. Ivanishvili, il a annoncé que la Géorgie pouvait aussi rejoindre l'union douanière eurasienne.

J'ai lu l'entretien de M. Ivanishvili avec Radio Free Europe/Radio Liberty (RFE/RL). Ses propos étaient plus nuancés.

Ils étaient plus nuancés, mais il a quand même dit qu'il avait deux options [l'accord d'association avec l'UE ou l'union douanière avec la Russie]. L'UE n'est donc pas la seule option envisagée. L'Arménie, de son côté, a choisi l'union douanière.

Nous reviendrons à l'Arménie plus tard. Permettez-moi de vous demander une chose. Vous êtes vice-président du Parti populaire européen (PPE), jugé très ou trop exigeant sur les conditions imposées pour conclure l'accord d'association. Cela ne vous pose-t-il pas problème ?

Non, je ne pense pas que cela soit un problème et je parle en tant qu'ancien négociateur de l'accord d'association avec la Pologne. La Pologne n'aurait jamais conclu cet accord, qui lui a ensuite permis d'être candidate à l'adhésion, si la situation de la justice sélective était la même qu'en Ukraine ou en Géorgie. Cela aurait été hors de question.

Les conditions ne sont donc pas si strictes. Ce sont des conditions normales que l'on ne peut proposer qu'à des États démocratiques, qui ne mettent pas en doute les fondements de la démocratie. Un accord d'association est un accord privilégié. C'est plus qu'une demi-adhésion, étant donné que plus de 70 % de la législation de l'UE est transposée. Il s’agit d’une relation très étroite et l'UE ne peut pas se permettre d'entretenir une telle relation avec un pays qui ne dispose pas de valeurs démocratiques claires. Ce serait irresponsable de sa part.

Mais certains pays, comme la Moldavie ou l'Ukraine  se préparent à signer des accords d'association et non d'adhésion. Leurs dirigeants ne vont pas s'asseoir à la même table que ceux des 28 États membres. Il semble que l'adhésion de votre pays, la Pologne, a été plus simple que l'accord d'association avec l'Ukraine.

Non. Notre accord d'association était moins généreux. La perspective d'adhésion n'y figurait pas non plus et le financement de notre procédure d'association était beaucoup moins élevé que celui du Partenariat oriental [l'initiative de l'UE qui concerne l'Arménie, l'Azerbaïdjan, la Biélorussie, la Géorgie, la Moldavie et l'Ukraine].

Selon le président arménien, Serge Sargsian, l'Arménie a choisi l'union douanière. Le pays a-t-il laissé tomber le processus d'adhésion à l'UE ?

Pour le moment, oui.  Le dossier de l'Arménie n'est plus sur la table actuellement. L'Union européenne n'insiste pas si le pays ne le veut pas…

Est-ce qu’aujourd’hui l'Arménie est dans la même catégorie que la Biélorussie ?

Oui. Pas en termes de normes démocratiques, parce qu'elle fait mieux. Mais si vous divisez le Partenariat oriental entre ceux sur la voie de l'association et ceux qui ne le sont pas, trois sont dans le premier cas : la Géorgie, la Moldavie et l'Ukraine. Le doute plane au-dessus du premier. Trois autres pays ne sont pas sur la voie de l'adhésion : l'Azerbaïdjan, l'Arménie et la Biélorussie.

Nous n'avons pas beaucoup parlé de la Moldavie. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je suis l'auteur du rapport [du Parlement européen] sur Vilnius et j'évalue l’avancement des préparatifs du sommet [des 28 et 29 novembre]. À mon avis, la Moldavie a réalisé des progrès exemplaires dans le domaine de la réforme et de l'adaptation aux exigences de l'UE, avec une certaine hésitation politique parfois, un euphémisme pour parler du changement de gouvernement manqué. [Le premier ministre Vlad Filat a été écarté par la Cour constitutionnelle en avril et sa coalition gouvernementale a perdu un vote de confiance en mai. Un nouveau gouvernement emmené par Iurie Leanc? est entré en fonction le 30 mai]. Mais du point de vue des résultats, la Moldavie est clairement le meilleur élève de la classe. Elle doit continuer de la sorte et ne pas céder à la pression des Russes, qui menacent de couper les approvisionnements en gaz en hiver, de s'approprier la région de la Transnistrie et interdissent les importations moldaves sur les marchés russes, à commencer par le vin. La pression est immense, mais pour le moment, c'est la Moldavie fait figure de première de classe. Si tout se passe bien, le pays pourrait être le premier à envisager la signature de l'accord d'association, après le paraphe.

C'est le principe de la régate, ou du « plus pour plus ». Les meilleurs ne devraient pas être ralentis par les autres.  Un retard ou un échec de l'Ukraine n'aurait pas de conséquence négative sur le processus de la Moldavie.

Vous avez dit que la libération de Ioulia Timochenko était une condition sine qua non. Imaginons qu'elle soit envoyée en Allemagne pour recevoir des soins et que l'accord d'association entre l'UE et l'Ukraine soit signé à Vilnius. Il semble que la Russie l'ait déjà accepté, mais elle est également prête à riposter et à renverser cette décision, probablement après l'élection présidentielle en Ukraine en 2015. L'UE est-elle disposée à aider l'Ukraine en cas de pression russe prolongée ?

L'UE devrait être préparée. Dans ma résolution, j'appelle au dégel des programmes et des prêts en faveur de l'Ukraine dès la signature de l'accord, si les conditions sont remplies. Ce qui signifie que l’Ukraine sera mieux traitée si elle respecte les exigences et si elle signe. Je demande également à l'exécutif européen de procéder à l'application provisoire immédiate de l'accord de libre-échange approfondi et complet, ce qui est juridiquement possible [avant qu'il ne soit ratifié].

Les Ukrainiens doivent ressentir notre solidarité. Nous, l'Union, devons préciser que s'ils s'engagent avec nous dans un accord d'association, nous sommes obligés de les défendre sur le plan moral et politique. Ils doivent savoir que, dès qu'ils obtiendront ce traitement privilégié, ils seront obligés d'honorer leurs engagements. À moyen et à long terme, nous devrions les aider à sortir de cette situation. Je parle des prêts du FMI et de l'aide macro financière, un aspect important qui ne dépend pas seulement de l'UE. Mais si l’Ukraine pense qu’elle peut signer et ne pas mettre en œuvre [les réformes], elle se trompe. Cela pourrait compromettre toute l'idée du Partenariat oriental.

Si elle met en œuvre [les réformes], le principe du « plus pour plus » sera appliqué. Plus elle fait des progrès, plus elle les retombées en sa faveur seront positives. 

Subscribe to our newsletters

Subscribe

Envie de savoir ce qu'il se passe ailleurs en Europe? Souscrivez maintenant à The Capitals.