La Russie lève le voile sur ses intentions pour l’Ukraine

Sergei Lavrov: The charges are unacceptable. [Georgi Gotev]

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, a dénoncé les tentatives de l'UE d'imposer un accord de libre-échange à l'Ukraine, qui risquerait d'anéantir l'économie du pays slave.

Sergei Lavrov a rencontré ses homologues de l'UE à Bruxelles lors d'un déjeuner le 16 décembre. Même si tout un éventail de sujets concernant l'UE et la Russie était à l'ordre du jour, la situation en Ukraine a largement dominé les discussions.

Le président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, devrait rencontrer son homologue russe, Vladimir Poutine, à Moscou le 17 décembre. Le dirigeant ukrainien avait surpris après sa volte-face en novembre dernier : il avait lors décidé de suspendre les négociations sur l'accord d'association d'une grande ampleur et un pacte commercial ambitieux avec l'UE.

L'UE prête à donner une seconde chance

Après le déjeuner, la Haute représentante de l'UE pour les affaires étrangères , Catherine Ashton, a confirmé devant les ministres européens des Affaires étrangères que « l'UE était prête » à signer l'accord d'association avec l'Ukraine. Elle a également assuré que la signature de cet accord ne devrait avoir aucune conséquence néfaste pour la Russie.

Le ministre suédois des Affaires étrangères, Carl Bildt, était très méfiant vis-à-vis des intentions de la Russie. Lors de la réunion, il a indiqué sur Twitter qu'il «  était évident que la Russie avait mené une campagne de désinformation de grande envergure contre l'UE et l'accord avec l'Ukraine ». Mais le ministre russe a accusé à son tour l'UE de se mêler des politiques ukrainiennes. Il estime que l'UE essaie d'imposer un mauvais accord pour le pays, qui pourrait porter atteinte aux intérêts du Kremlin.

Carl Bildt avait également proposé à l'UE de dresser une liste de tous les cas où la Russie a eu recours à des pressions commerciales sur les pays limitrophes. EURACTIV a demandé à Sergei Lavrov de commenter cette autre déclaration du ministre suédois. Le ministre russe a répondu que Carl Bildt était un « vieil ami » et un homme politique qui aimait « les coups d'éclat ». Mais il a poursuivi que cette fois-ci, la remarque du ministre suédois relevait de « l'amateurisme » et était proche des « stéréotypes de la Guerre froide ».

Devant un petit groupe de journalistes, Sergei Lavrov a déclaré que ce n'était pas la Russie qui s'était immiscée dans les affaires ukrainiennes, mais bien L'UE. L'Union et des hommes politiques occidentaux ont en effet rendu visite aux manifestants de la place de l'Indépendance de Kiev, alors que ces derniers réclamaient la démission de Viktor Ianoukovitch.

« Trop souvent, nous entendons ces derniers jours : si seulement la Russie ne se mêlait pas des affaires ukrainiennes, tout fonctionnerait sans problème, » a indiqué Sergei Lavrov en russe. Il a ajouté : « Nous avons donné des exemples concrets de ce que nous faisons et de ce que les partenaires européens font. Ils se rendent sur la place de l'Indépendance de Kiev, distribuent des cookies et déclarent que le peuple ukrainien doit choisir librement et [s'exprimer] en faveur de l'Europe. Si le choix est libre, alors laissons le peuple ukrainien décider, » a-t-il conclu.

Le ministre russe a aussi réfuté que la Russie était « contre l'Europe » et qu’elle essayait d'attirer l'Ukraine « dans une autre direction ».

L'accord d'association : un boulevard pour l'UE

Le ministre russe descend en flèche l'accord d'association. Selon lui, cet accord équivaut à l’ouverture des portes d’un pays tout en « enlevant le gardien à l’entrée ». Il ajoute que tout gouvernement qui se sent responsable envers l'économie du pays serait en désaccord avec une décision aussi « irresponsable ».

Sergei Lavrov explique que si l'Ukraine devait « ouvrir immédiatement à 85 % [ses frontières] aux produits européens », comme l'accord d'association le stipule, les produits européens de meilleure qualité inonderaient le marché ukrainien. À l’inverse les produits ukrainiens de moins bonne qualité finiraient, quant à eux, en Russie et en Biélorussie.

Il indique que les anciennes républiques socialistes soviétiques, dont l'Ukraine, font partie de la Communauté des États indépendants (CÉI). Or, le ministre fait mention d'un article contenu dans cet accord qui précise que tout pays membre peut mettre en place des mesures protectionnistes s’il est confronté à une pareille situation.

Sergei Lavrov déclare que l'Union douanière de la Russie vise précisément à encourager la concurrence parmi États membres du CÉI, tels que l'Ukraine. Objectif : ces pays pourront mener à l'avenir libéraliser les échanges avec l'UE. Ce processus se ferait alors sur une « base juste, et non décidée unilatéralement, mais plus équitable et plus avantageuse ».

Il rappelle que l'ambition de la Russie est de fonder un espace économique et humanitaire de Lisbonne à Vladivostok. Le ministre soutient qu'il est dans l'intérêt de l'Ukraine de rejoindre cet espace en tant que membre de l'Union eurasienne. Ce projet géopolitique de Vladimir Poutine présente des similitudes avec l'UE et poserait ses fondements sur l'Union douanière (voir « Contexte »).

« Une fois que nous aurons achevé nos projets concernant l'Union douanière et la future Union eurasienne, je suis convaincu que nous nous dirigerons vers la mise en place d'un espace économique commun entre l'Eurasie et l'UE, sur des conditions bénéfiques pour les deux parties. Toute politique peut être couronnée de succès si elle prend en compte les intérêts du partenaire, » conseille Sergei Lavrov.

Le ministre russe fait remarquer ironiquement les déboires rencontrés par l'UE en ce qui concerne la signature d'accords de libre-échange avec des partenaires situés en dehors de son voisinage.

« J'ai demandé aujourd'hui à mes collègues européens : avez-vous signé de nombreux accords de libre-échange ? Apparemment, il y en a peu, depuis le traité de Lisbonne, il y en a qu'un seul », poursuit-il, faisant certainement référence à l'accord conclu avec Singapour.

Sergei Lavrov déclare avoir demandé à ses homologues européens pourquoi ils n'ont signé qu'un seul accord en quatre ans ; leurs réponses paraissaient « un peu vagues ». De par leur réaction, mais grâce à d'autres sources, la Russie sait que « l'UE veut obtenir un accès illimité aux marchés [des pays] respectifs ».

« Il y a eu des tentatives semblables en Amérique latine, et dans d'autres pays, mais elles n'ont pas abouti. Ces pays pensent à leurs intérêts économiques, voilà la raison. Et ils savent qu'ils doivent devenir plus concurrentiels avant de commencer à envisager d'intégrer des zones de libre-échange. Mais l'UE veut tout, tout de suite », conclut-il.

Le ministre russe affirme également que ce « n'est pas par hasard » si les accords d'association dans le cadre du Partenariat oriental mené avec des pays comme l'Ukraine, la Moldavie et la Géorgie, ont été « rédigés en secret ».

/ Sergei Lavrov affirme qu'un grand nombre de pays de l’UE considéraient qu'il fallait aborder la question ukrainienne dans le cadre d'un trilogue avec la Russie. Des sources de l’UE contactées par EURACTIV ont contesté cette déclaration.

Couac du côté européen

Le ministre russe évoque le fait que les pays européens n'ont pas accordé leurs violons face à l'affaire ukrainienne. En réalité, il y a eu un couac à la réunion quand plusieurs pays de l'Union ont exprimé leur désaccord vis-à-vis d’un tweet publié dimanche par Štefan Füle, commissaire à l'Élargissement. Celui-ci avait prétendu que les discussions sur l'accord d'association étaient suspendues du fait de désaccords internes du côté ukrainien. Aujourd'hui, les pays européens s’accordent pour dire que leurs portes restent ouvertes à l'Ukraine, « une fois que les conditions seront réunies ».

Viktor Ianoukovitch serait devenu réceptif aux messages portés par la Russie lors de ces entrevues récurrentes avec Vladimir Poutine. Depuis, il ne cesse de répéter que l'accord d'association causerait des pertes économiques abyssales à son pays et demande des compensations. Du côté de l'UE, le message transmis est le suivant : l'accord d'association constitue simplement un plan pour moderniser le pays. Il a cité l’exemple de la Pologne pour illustrer ses propos. Ce pays était dans une situation similaire à celle de l'Ukraine 20 ans plus tôt. Aujourd'hui, il connaît la prospérité économique.

Les manifestants, qui piétinent place de l'Indépendance, attendent avec anxiété les nouvelles provenant de Moscou. Ils craignent que leur président « vende leur pays » à la Russie. 

Contexte

La Russie, le Kazakhstan et la Biélorussie ont créé une union douanière en 1995 et un Espace économique commun quatre ans plus tard.

En 2007, la Commission de l'Union douanière a été créée, reprenant certaines compétences des autorités nationales.  L'Union douanière est opérationnelle depuis 2010 et implique des réglementations de droits de douane communs tout en en levant certains entre les États membres.

L'Espace économique commun est entré en vigueur en janvier 2012, avec la création de la commission économique eurasienne le mois qui a suivi.

L'établissement d'une Union économique eurasienne est prévu pour 2015.

Prochaines étapes

  • 17 décembre : le président ukrainien, Viktor Ianoukovitch rencontre le président russe, Vladimir Poutine.

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