Le président ukrainien hésite entre la Russie et l’UE

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ÉDITION SPÉCIALE / À l'approche du sommet de Partenariat oriental à Vilnius, les politologues divergent sur les chances de l’Ukraine de signer un accord d'association avec l'UE. Mais ils s'accordent tous sur l'importance d'un acteur géopolitique : le président Victor Ianoukovitch. 

Le sentiment que l'Ukraine était sur la bonne voie pour signer l'accord d'association avec l'UE a laissé place à l'incertitude au cours des derniers jours. 

Le Parlement ukrainien n'est pas parvenu à adopter un texte de loi autorisant la libération de l'ancienne première ministre Ioulia Timochenko afin qu’elle reçoive des soins à l’étranger. Cet échec confirme l'impression de volte-face géopolitique des autorités ukrainiennes.

Vadim Omelchenko, président de l'Institut Gorshenin, explique à EURACTIV que les décisions du Parlement reflètent la volonté de Victor Ianoukovitch. En septembre, ce même Parlement a surpris positivement l'UE en adoptant rapidement des lois imposées par Bruxelles comme précondition à la conclusion d'un accord à temps pour le sommet de Vilnius.

« Le président Ianoukovitch contrôle le Parlement ukrainien, ce n'est pas un secret. En agissant d'une certaine manière, le Parlement reflète sa volonté. Ce n'est pas un secret non plus que Victor Ianoukovitch ait rencontré Vladimir Poutine à trois reprises le mois dernier et que personne en Ukraine ou en Russie ne connaisse avec certitude le contenu de leurs discussions confidentielles », ajoute M. Omelchenko.

Gagner du temps ?

Selon le président de l'institut, Victor Ianoukovitch souhaite gagner du temps, ce qui implique que les chances de signer un accord d'association à Vilnius sont extrêmement faibles.  Par conséquent, Victor Ianoukovitch freine l'adoption d'un certain nombre de décisions nécessaires à cette signature (voir « Contexte »).

« À en juger les messages de l'administration du président, reporter d'un an la signature de l’accord serait la meilleure option pour Victor Ianoukovitch », selon Vadim Omelchenko.

Il explique qu'en raison de la situation économique actuelle de l'Ukraine, les autorités sont à la recherche de « financements rapides ». Victor Ianoukovitch  pourrait ainsi avoir conclu un accord avec son homologue, Vladimir Poutine, sur des prêts rapides lors de leur dernière réunion le 10 novembre.

Cela ne veut pas dire pour autant que le président ukrainien a tourné le dos à Bruxelles, estime Vadim Omelchnko. D'après lui, Victor Ianoukovitch craint un « scénario biélorusse », dans lequel la souveraineté économique a dû être échangée contre un soutien financier. Le président ukrainien a donc intérêt à conserver le calendrier de l'UE afin que les autorités russes restent sur leurs gardes.

Géopolitique magistrale ou stupidité aveugle ?

Martin Nunn, le directeur de communications de People First Foundation, explique à EURACTIV depuis Kiev que le pari de l’Ukraine pourrait être interprété comme une « compréhension magistrale de la géopolitique » ou une « stupidité aveugle ». Pour l'instant, il est très difficile de savoir de laquelle de ses deux positions il s'agit.  

Martin Nunn doute que les autorités ukrainiennes aient compris que l'Union européenne est fondée sur des principes non négociables.

« La débâcle de Ioulia Timochenko ne concerne pas la personne, mais l'État de droit. C'est un anathème dans l'environnement actuel des "requins de la finance" », selon Martin Nunn. « Requin de la finance » (Robber baron) est un terme apparu dans les années 1880 aux États-Unis qui désigne des hommes d'affaire qui utilisent des pratiques malhonnêtes pour amasser de l’argent.

Selon le membre de People First Foundation, Mykola Azarov, le premier ministre ukrainien, a récemment démontré dans ses déclarations son « manque de compréhension de l'idéal européen ». Il a apparemment laissé penser que l'Ukraine pouvait signer un accord de libre-échange approfondi et complet. Ce type d’entente fait partie de l'accord d'association, mais sans les réformes profondes que ce dernier exige.

« Ce que le reste de son parti et lui-même souhaitent, c’est tous les avantages sans les réformes, pour qu'ils puissent poursuivre leurs affaires comme d’habitude. Mais ce n’est pas sur la table et cela ne l'a jamais été », poursuit Martin Nunn.

Les médias préparent la population à un non

Selon Martin Nunn, l’establishment en Ukraine prépare l'opinion publique à un « non » à Vilnius alors que les chaînes télévisées ont recommencé à diffuser des films russes, que les journaux encensent  la Russie et que les grands journalistes démissionnent en masse, car « on leur avait dicté le contenu des grandes publications ».

L'évolution de la situation dans les médias correspond totalement aux « fuites » de la stratégie du Kremlin visant à ramener l'Ukraine dans l'orbite de la Russie. Cette stratégie a été dévoilée en août sur le site Internet de Zerkalo Nedeli.

Un célèbre journaliste ukrainien explique à EURACTIV sous couvert d'anonymat que si Victor Ianoukovitch voulait atteindre des résultats positifs à Vilnius, il aurait « simplement téléphoné au Verhovna Rada », le Parlement ukrainien.

Le journaliste a fortement critiqué la mission du Parlement européen sous la houlette de l'ancien président du Parlement Pat Cox et l'ancien président polonais Aleksander Kwa?niewski.

Selon lui, les deux représentants ont agi comme s'ils ne souhaitaient que la libération de Ioulia Timochenko. Ils ont fermé les yeux sur « une grande guerre géopolitique » entre l'UE et la Russie.

À l'approche du sommet de Vilnius, la Commission européenne fait le point sur les progrès réalisés par l'Ukraine en matière de réforme. Elle met également en avant la nécessité d'avancer sur des questions non résolues, comme :

  • une décision définitive dans l'affaire Ioulia Timochenko. La Commission soutient toujours pleinement les efforts des présidents Cox et Kwasniewski, dont les missions ont été prolongées jusqu'à la mi-novembre. Ces efforts visent à obtenir une grâce partielle de la décision présidentielle, qui permettrait à l'ancienne première ministre de se rendre en Allemagne pour recevoir des soins.
  • L'Ukraine doit dorénavant adopter le texte de loi modifié sur les élections législatives. Même s'il n'est pas réaliste de demander l'adoption d'un code électoral à ce stade, l'objectif doit rester que l'Ukraine codifie et harmonise toute la législation électorale. Cette procédure dépassera évidemment Vilnius, mais la Commission doit être certaine que des réformes similaires soient introduites dans les législations relatives aux élections locales et présidentielles.
  • Le projet de loi ambitieux sur la réforme du bureau du procureur général devra  encore être adopté. Ce thème important en matière de réforme du système judiciaire a longuement été discuté et a fait l'objet d'une première lecture le 8 novembre.

À la suite du sommet de Vilnius, la Commission suivra de près un certain nombre d'éléments, comme la réforme de la Constitution (dont la loi sur les référendums), du code pénal et la réforme sur la législation des élections locales et présidentielles. 

  • 18 nov. : les ministres européens des Affaires étrangères prendront une décision sur le sommet de Vilnius
  • 19 novembre : nouvelle réunion du Parlement ukrainien
  • 28-29 nov. : sommet consacré au Partenariat oriental à Vilnius sous la présidence lituanienne du Conseil de l'UE. L'Ukraine espère y signer un accord tandis que la Moldavie et la Géorgie souhaitent parapher des accords semblables

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