Pourquoi Poutine ne renoncera pas à l’Ukraine

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Françoise Thom, maître de conférences d’histoire contemporaine à l’université Paris-Sorbonne, décortique le plan du président russe pour étendre ses frontières. Et mener à bien le projet de l’Union eurasienne. Elle estime que l’Ukraine est au cœur de ce projet, et que Poutine ne lâchera rien face aux Occidentaux.

L’Anschluss foudroyant de la Crimée suivi par le démembrement furtif de l’État ukrainien pose aux Occidentaux une question fondamentale : dans quelle mesure la politique russe actuelle est-elle une improvisation, dans quelle mesure est-elle l’indication de l’existence d’un dessein plus vaste dont les implications pour la sécurité européenne seraient plus graves encore ? Où s’arrêtent les ambitions du président Poutine ?

Un retour en arrière sur la politique russe depuis 1999 fournit des éléments de réponse. Il faut d’abord se souvenir des circonstances troubles dans lesquelles Vladimir Poutine a été catapulté au pouvoir. Lorsque Boris Eltsine le nomme premier ministre en août 1999 c’était un quasi-inconnu, déjà discrédité par son association avec l’entourage corrompu d’Eltsine. Pourtant, en mars 2000 il sera triomphalement élu président.

Entre ces deux dates se produisent (du 4 et 16 septembre 1999) 4 mystérieuses explosions meurtrières dans des villes de Russie (deux à Moscou), faisant plus de 300 morts.  Sans aucune preuve Poutine attribue ces attentats aux Tchétchènes. Sa rhétorique musclée suscite une vague patriotique qui lui permettra de se présenter en chef de guerre. Les opérations militaires en Tchétchénie lui tiendront lieu de campagne électorale. Poutine et la secte de l’ex-KGB qui l’a propulsé peuvent se féliciter : désormais le rétablissement de la grande puissance russe est un objectif partagé par l’opinion et Poutine peut passer à la phase suivante : la réintégration autour de Moscou de l’espace ex-soviétique. La vague de nationalisme sur laquelle le président russe a surfé pour se hisser au pouvoir ne retombera plus, entretenue et attisée par des médias totalement contrôlés par le pouvoir.

Faiblesse de la Russie

Dans un premier temps les hommes du Kremlin ont un sens aigu de la faiblesse de la Russie. Ils sont conscients que leur projet de reconstitution de l’empire n’est réalisable que si les États-Unis et l’UE sont neutralisés. La « guerre contre le terrorisme » permettra un rapprochement avec l’administration Bush.

Aux Européens Poutine propose un « partenariat énergétique », saisi avec empressement par les intéressés. Poutine sait que les contrats gaziers entraînent une dépendance durable entre consommateurs et producteurs. En liant chaque pays européen à Gazprom Poutine, espère être à même de pouvoir bloquer toute initiative de politique européenne jugée indésirable à Moscou, telle par exemple la mise en place d’une politique européenne concertée de l’énergie.

À partir de 2004 la politique de Poutine va s’infléchir, sous l’influence de l’augmentation du prix des hydrocarbures et des « révolutions de couleur ». Comme le président russe et sa coterie de « siloviki *» ne comprennent ni la liberté, ni la complexité des phénomènes sociaux, ils voient dans ces révolutions le résultat de complots ourdis par les puissances hostiles à la Russie – de même que dans chaque opposant russe ils voient un traître à la solde de l’étranger.

Ce glissement vers un affrontement avec Washington (dont les Américains ne sont guère conscients) s’accompagne d’une activation de la politique énergétique en Europe. La Russie s’efforce de faire main basse sur les infrastructures énergétiques de son « étranger proche » et des nouveaux membres de l’UE. Parallèlement elle cherche à obtenir un accès aux réseaux de distribution dans les pays de l’UE. Dès 2005, après la signature avec l’Allemagne de l’accord en vue de la construction du Northstream, elle se considère comme une superpuissance énergétique, fermant les robinets du gaz aux pays insoumis, amenant les autres à lui abandonner des pans toujours plus importants de leur souveraineté en échange de rabais dans la facture gazière.

Révisionnisme néo-soviétique

À partir de la crise des subprimes en 2007-2008, les dirigeants russes pressentent non seulement la chute des États-Unis, mais la défaite de l’Occident tout entier. Désormais au révisionnisme postsoviétique s’ajoute un révisionnisme néo-soviétique : de même que l’URSS ne s’était jamais résignée à l’ordre européen de l’après-guerre reposant sur la coopération puis la construction européenne appuyée sur la garantie de sécurité apportée par les États-Unis, la Russie de Poutine ambitionne de subvertir cet ordre européen qui l’empêche de s’assurer une position dominante sur le continent. En 2008 le président Medvedev proposa la mise en place d’un nouveau système de sécurité en Europe. Cette démarche résultait de l’évaluation faite à Moscou de la nouvelle « corrélation des forces ».

Aux yeux des dirigeants russes, l’effacement américain était acquis et il fallait que l’Europe en prenne acte et lui donne une forme institutionnelle. Pour les Russes, le droit toujours est la codification d’un rapport de forces. Celui-ci ayant évolué au détriment des États-Unis et en faveur de la Russie, l’architecture de sécurité européenne devait être modifiée en conséquence. La guerre russo-géorgienne d’août 2008 poursuivait deux objectifs : montrer que la Russie se sentait désormais les mains libres pour agir dans l’espace ex-soviétique comme bon lui semblait ; prouver à tous les alliés des États-Unis que la protection américaine était devenue une fiction.

L’Union eurasienne, un projet qui vient de loin

Par la suite, profitant de l’affaiblissement des Occidentaux attesté par leur absence de réaction au coup de force contre la Géorgie, et de la naïveté de la nouvelle administration américaine, le Kremlin accélère la réalisation de son projet d’Union eurasienne, tout en lançant un ambitieux programme de modernisation des forces armées, auquel les Occidentaux sont incités à participer grâce au faux dégel impulsé à ces fins par Medvedev, l’homme de paille de Poutine.

La signature précipitée de l’Union douanière entre la Russie, le Biélarus et le Kazakhstan en janvier 2010 est une réponse au lancement par l’UE en 2009 du Partenariat oriental dans lequel le Kremlin, toujours paranoïaque, voit une machination de l’UE pour faire échouer l’Union eurasienne dont la création est prévue en janvier 2015 : d’où les guerres économiques lancées contre les pays tentés par un pacte d’association avec l’UE, Ukraine, Moldavie, Arménie.

Que ce soit l’intensification de la propagande, le musèlement total des médias d’opposition, la « nationalisation » des élites et le « dé-offshorisation » de l’économie, l’alourdissement des peines pour « haute trahison », la traque des « agents étrangers », la hausse des dépenses militaires, les décisions du pouvoir russe depuis la réélection de Poutine en 2012 vont dans le même sens : elles préparent le pays à l’affrontement avec les Occidentaux.

Pas d’Union sans Ukraine

À la télévision russe, l’Europe est montrée comme totalement décadente et dégénérée, tandis qu’une campagne de haine contre les États-Unis se déchaîne. On comprend dans ce contexte l’importance de l’enjeu ukrainien : sans l’Ukraine, l’Union eurasienne, le grand dessein du président Poutine, est mort-née. On peut être certain que le Kremlin fera tout pour installer un satrape à Kiev, afin d’y poursuivre l’œuvre destructrice de Yanoukovitch, l’homme choisi par Moscou pour couvrir la subversion de l’État ukrainien qui s’est révélée au grand jour ce printemps. En même temps il fera tout pour détricoter l’Union européenne et l’OTAN, car tant que celles-ci existent, le projet d’Union eurasienne sera précaire et menacé. Pour parvenir à ces fins, le Kremlin mise sur les forces europhobes que la crise a gonflées en Europe, à droite et à gauche, et notamment sur les partis d’extrême droite. Durant le drame ukrainien, ceux-ci ont montré à quel point ils étaient en osmose avec Moscou, au point d’oublier leur référence favorite au souverainisme lorsqu’il s’agissait de l’Ukraine.

La crise ukrainienne a révélé le formidable potentiel de subversion dont s’est dotée la Russie depuis que les « siloviki » sont au pouvoir. Ce potentiel de subversion est aussi tourné contre l’Europe occidentale, contre le lien transatlantique, comme le montre le battage organisé par les médias russes autour de l’affaire Snowden. Les hommes du Kremlin ne sont pas seulement décidés à saper l’ordre international ; ils veulent installer la loi de la jungle en Europe, de manière à imposer leur domination à des Européens perçus comme incurablement velléitaires, décadents et indifférents à la liberté.

*siloviki : politicien issu des services de renseignement, NDLR

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