Le syndrome Tanguy s’étend en Europe

Christopher, a 24-year-old unemployed Frenchman, poses for a portrait in Marseille June 13, 2013. [Jean-Paul Pelissier/Reuters].

Le chômage en Europe est en constante augmentation et frappe en premier lieu les jeunes. Eurofound, les syndicats et des organisations caritatives tirent la sonnette d’alarme.

Alors que les élections européennes se rapprochent, des études portant sur l’impact social de la crise économique en UE se multiplient.

La Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail (Eurofound) a publié ses derniers résultats relatifs à la situation actuelle des jeunes en Europe. L’étude montre une « tendance inquiétante » : le nombre de jeunes, notamment de jeunes hommes, vivant au foyer parental est passé de 44 % à 48 % entre 2007 et 2011. La tendance touche les jeunes jusqu’à l’âge de 30 ans, dans presque la plupart des pays européens, y compris au Danemark et en Autriche. Le film français Tanguy avait décrit en 2001 l’histoire d’un jeune homme de 28 ans habitant chez ses parents .

Les chiffres montrent également que le manque de ressources financières a augmenté dans cette classe d’âge depuis 2007, et ce, quelle que soit l’origine sociale. Ces jeunes sans emploi se sentent  non seulement ostracisés, mais aussi présentent des troubles psychologiques plus prononcés que ceux en activité.

Le rapport donne une définition précise de jeunes personnes démunies. Quelque 22 % sont dans une situation de grande privation : ils ne peuvent pas chauffer leur maison, s’acheter de la viande ou du poisson sur une base quotidienne, ou se procurer des habits neufs. Environ 27 % sont dans une situation de privation modérée, c’est-à-dire qui ne peuvent pas partir en vacances une fois l’an ou inviter des amis. La proportion de jeunes en situation de grande détresse financière a augmenté de 6 % depuis 2007, selon l’étude d’Eurofound.

Combinée au chiffres du chômage des jeunes au sein de l’Union, qui s’élève à 23 % (55 % en Grèce et 53 % en Espagne), l’exclusion sociale gagne du terrain et pas seulement parmi les pays les plus frappés durement par la crise, comme Chypre ou la Grèce. La Suède connaît également une progression significative du phénomène.

Anne Ludwinek, directrice de recherche au sein d’Eurofound, indique que l’étude de la fondation montre que la crise économique a obligé un nombre toujours plus important de jeunes à rester au sein du foyer familial, ce qui a de sérieuses conséquences en ce qui concerne leur indépendance, leur passage à la vie d’adulte ainsi que leur perception face à l’exclusion sociale.

Une reprise économique non créatrice d’emplois

Malgré une légère amélioration macroéconomique au sein de l’Union européenne – la Commission européenne a en effet prévu une croissance de 1,8 % en 2015 – les critères sociaux tels que l’inégalité, les risques de chômage et de pauvreté n’ont pas suivi cette tendance positive.

La semaine dernière, les syndicats européens ont rencontré la Commission européenne afin de lui présenter leur propre bilan de la gestion de la crise au sein de l’UE ces cinq dernières années et sur la situation de l’État social en Europe. Leurs conclusions sont effrayantes : sur les 28 États membres, 18 ont vu le niveau des salaires chuter et un nombre accru de travailleurs vivant sous le seuil de pauvreté. Dans le droit fil des études antérieures, les syndicats ont également prouvé que les jeunes étaient les plus touchés par la crise.

Lire aussi : les syndicats européens s’insurgent contre l’austérité

Dans un rapport qui devrait être présenté le 27 mars prochain à Athènes, Caritas Europa, réseau d’organisations caritatives catholiques qui milite pour plus de justice sociale, a mené une étude sur les conséquences liées aux politiques d’austérité parmi sept États membres, c’est-à-dire Chypre, l’Espagne, la Grèce, l’Irlande, l’Italie, le Portugal. Les conclusions sont sans appel : les jeunes qui ont intégré le marché du travail ces dernières années sont, d’une part, frappés de plein fouet par la crise, et d’autre part bénéficient d’une protection sociale moindre.

Le rapport ajoute que le chômage des jeunes est un problème majeur qui aura un impact sur une génération avec des conséquences sur leurs vies ainsi que sur la société européenne sur plusieurs décennies.

Une génération qui n’est pas perdue

Néanmoins, des chercheurs se refusent de parler de « génération perdue », car c’est, selon eux, un terme « négatif et décourageant », selon Anna Ludwinek.

Même si les jeunes européens sont mis à la marge des sociétés européennes, ils ne sont pas sans espoir, a-t-elle déclaré à EURACTIV.

« Bien des jeunes ne se sentent pas exclus, mais ont conscience que la vie est devenue très compliquée, que leurs compétences et valeurs ne sont pas reconnues, et qu’ils ne trouvent pas d’emploi correspondant à leur niveau. Ceci dit, ceci ne signifie pas qu’ils ont baissé les bras. Ils ne se sentent pas exclus, mais ils veulent du changement et veulent se sentir valorisés. C’est pour cela que nous ne voulons pas avoir recours au terme de  » génération perdue « , car c’est contre-productif », a expliqué la chercheuse.

Ses propos viennent corroborer les résultats d’étude portant sur l’optimisme parmi les jeunes en Europe face à l’avenir, qui est resté stable depuis 2007, et ce, quel que soit l’âge. Cependant, l’optimisme est en chute libre dans certains pays, sans surprise parmi les pays qui sont les plus durement touchés par la crise économique.

L’étude met en exergue aussi que l’inactivité professionnelle engendre un comportement d’auto-exclusion. Les jeunes sans emploi prennent moins part à la vie de la cité, à des activités de bénévolat et sociales au sein d’associations ou de clubs sportifs et même leur utilisation d’internet baisse. Même si une part importante de jeunes aimerait consacrer de leur temps à des actions bénévoles.

Moins d’austérité, plus d’investissements

À l’instar des syndicats européens, Caritas Europa est arrivé à la conclusion que les politiques d’austérité ne sont pas la bonne réponse à la crise.

Son étude est en effet très critique quant au pacte budgétaire européen, qui reste une source de tension entre les syndicats et les gouvernements jusqu’à ce jour.

Selon l’organisation catholique, la nouvelle structure induite par ce pacte laisse que peu de marge de manoeuvre aux gouvernements nationaux en matière de politique fiscale. Caritas Europa parle notamment « d’institutionnalisation de l’austérité » qui force les coupes budgétaires alors que l’économie connaît une récession.

Selon cette étude, s’il n’y a pas une réorientation des politiques européennes, alors des années d’austérité sont encore à venir avec ses effets délétères sur la croissance et l’emploi ainsi que sur les services publics. Caritas Europa indique que les États membres devraient plutôt opter pour un processus d’assainissement plus lent de leurs comptes tout en soutenant la croissance.

Les syndicats arrivent à des conclusions similaires, si ce n’est les mêmes, quant aux solutions à apporter pour sortir de la crise. Ils exhortent les États européens à abandonner les politiques d’austérité en faveur de politiques de relance, d’investissements dans la création d’emplois. Les syndicats estiment que 250 milliards d’euros sur 10 ans permettraient de créer environ 11 millions d’emplois. Ces investissements pourraient être compensés notamment grâce à la lutte contre la fraude et l’évasion fiscale. De plus, ils précisent que cette somme, aussi colossale soit-elle, ne représente qu’un quart de ce qui a été déboursé en vue de sauver les banques.

Les chefs d'État de l'UE avaient convenu en février du lancement de l'initiative « Emploi des jeunes » de 6 milliards d'euros afin qu'elle devienne pleinement opérationnelle d'ici le 1er janvier 2014.

Lors d'un sommet de juin 2013, ils se sont mis d'accord pour dégager 8 milliards d'euros - dont 6 milliards dès février - en vue de remédier au chômage endémique. La somme est disponible sur une période de deux ans en 2014 et le restant serait disponible pour la durée du cadre financier pluriannuel sur sept ans.

Un programme de Garantie pour la jeunesse, mis en place par tous les États membres en fonction des besoins nationaux, s'appliquera aux jeunes sans emploi depuis plus de quatre mois. Il vise à leur donner une véritable chance de poursuivre des études et de trouver un emploi, un apprentissage ou un stage de formation.

L'UE a fixé un objectif de 75 % d'emploi d'ici 2020 pour la population active (de 20 à 64 ans).

  • 27 mars : Caritas Europa présente son rapport sur la crise en 2014 : "The European crisis and human cost"
  • 4 avril : manifestation organisée par les syndicats européens à Bruxelles

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