La loi immigration, que le Rassemblement national (RN) et Les Républicains (LR) ont votée d’un seul homme, s’intègre dans une nouvelle donne européenne où les partis traditionnels s’accommodent de coalitions et autres deals avec l’extrême droite. Le cordon sanitaire est-il en train de sauter en Europe ?
Le nouveau projet de loi sur l’immigration, adopté mardi (19 décembre) après de vives contestations, est beaucoup plus dur que la proposition initiale du gouvernement.
Selon la copie adoptée par les députés et sénateurs, le droit du sol est remis en question. L’accès aux prestations sociales « non-contributives » est limité en fonction de la situation de l’emploi de chaque personne immigrée. Les visas de travail temporaire, dont l’octroi devait être automatique sous certaines conditions pour une durée d’un an, seront maintenant délivrés au cas par cas, à la discrétion du préfet. Enfin, de nouvelles restrictions sont mises sur pied pour les jeunes souhaitant venir étudier en France.
Fait notable – et source d’une crise politique majeure – les députés LR et RN se sont prononcés en faveur du nouveau texte, après avoir largement influencé son contenu. Assez pour ébranler le gouvernement, tandis que plus de cinquante députés de la majorité et groupes politiques affiliés à Renaissance ont voté contre.
Dans le même temps, Marine Le Pen, présidente du groupe RN à l’Assemblée nationale, célébrait une « victoire idéologique ». Olivier Marleix, à la tête du groupe LR, déclarait quant à lui que « 98 % » du texte final reflétait les idées de son parti.
« Son âme au diable »
Est-ce, comme certains le préconisent, la fin du cordon sanitaire, qui voudrait que les partis traditionnels fassent front commun face à l’extrême droite ?
Pour les partis de gauche au Parlement européen, ce qui se passe incarne parfaitement la fin d’une digue républicaine face au RN.
« Le président Emmanuel Macron a rompu la digue contre l’extrême droite », a déclaré Mélanie Vogel, coprésidente du Parti vert européen et sénatrice française dans un communiqué mercredi (20 décembre).
« Ce texte mettra en œuvre des mesures que l’extrême droite préconise depuis des décennies », a-t-elle ajouté.
« Le cordon sanitaire existe pour empêcher les politiques radicales d’extrême droite d’être inscrites à l’ordre du jour législatif. Si vous faites sauter le cordon sanitaire, vous normalisez l’extrême droite, ce qui est une mauvaise nouvelle pour la France [et] l’Europe », a déclaré à Euractiv le député européen allemand Gaby Bischoff, vice-président du groupe parlementaire social-démocrate (S&D).
Dans des déclarations similaires, un porte-parole du groupe de La Gauche s’est dit « consterné » par le vote du RN. La co-présidente du groupe, Manon Aubry, a accusé M. Macron d’avoir vendu « son âme au diable ».
Des critiques qui ne sont pas au goût du groupe Renew Europe, créé de toutes pièces par Emmanuel Macron lors des élections européennes de 2019 et dirigé par le français Stéphane Séjourné.
« Il n’y a pas eu de négociations ni d’accord avec l’extrême droite », affirme un porte-parole à Euractiv, puisque « le texte aurait été adopté sans les voix du RN » – un argument qui a fait le tour des déclarations politiques à la suite du vote, mais qui a été récemment battu en brèche.
« La décision de Mme Le Pen de voter le texte était une pure tactique politique », a déclaré le porte-parole de Renew.
Le groupe de centre droit, le Parti populaire européen (PPE) et son homologue national-conservateur, les Conservateurs et Réformistes européens (CRE) ainsi que et le groupe d’extrême droite Identité & Démocratie (ID) n’ont pas répondu aux sollicitations d’Euractiv.
Précédence européenne
Les alliances politiques entre partis traditionnels et mouvements d’extrême droite sont bien loin d’être nouvelles en Europe.
En septembre 2022, Giorgia Meloni devenait Première ministre en Italie par le biais d’une coalition entre conservateurs et extrême droite. En juin 2023, les conservateurs espagnols du Partido Popular (PP) signaient un accord politique avec leur homologue d’extrême droite Vox, en amont d’élections législatives que la droite, in fine, ne remportera pas.
L’extrême droite a aussi intégré des coalitions gouvernementales en Finlance et en Suède. Quant aux Pays-Bas, les négociations autour d’une coalition se poursuivent après la victoire du candidat anti-Islam Geert Wilders en novembre.
Les partis d’extrême droite sont également en tête des sondages en Autriche et en France, et en deuxième position en Roumanie et en Allemagne, selon les dernières données d’Europe Elects.
Selon plusieurs sondages, les groupes CRE et ID pourraient à eux seuls obtenir jusqu’à 169 sièges à l’issue des élections européennes de juin prochain.
La droite « traditionnelle » en berne
De futures alliances avec l’extrême droite à l’avenir au niveau européen sont d’autant plus probables à l’avenir que la droite dite « traditionnelle » traverse une réelle crise existentielle, au point de se scinder en deux factions irréconciliables, souligne Théo Verdier, directeur de l’Observatoire de l’Europe à la Fondation Jean-Jaurès.
Au début des années 2010, « un ‘camp du mal’ était facilement identifiable sur le plan politique et jugé radioactif par les partis traditionnels », souligne le chercheur. Marine Le Pen était viscéralement pour une sortie de l’Euro, le Hongrois Viktor Orban créait le concept de « démocratie illibérale » et le leader de la Ligue du Nord italienne, Matteo Salvini (maintenant vice-Premier ministre) multipliait les saillies quasi-racistes.
Mais les frontières semblent de plus en plus ténues entre discours conservateurs et extrémistes.
« Il n’y a pas de pays comme la France où le parti conservateur est aussi marginalisé », explique à Euractiv Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite en Europe. Historiquement un grand parti de gouvernement, les LR n’ont su dépasser la barre des 5 % de suffrages exprimés lors du premier tour de la présidentielle de 2022.
Aux élections européennes de 2019, le parti plafonnait à 8,78 % des voix.
Dans ce contexte, le LR a fait le pari de faire siennes certaines idées de l’extrême droite, notamment en ce qui concerne les questions migratoires et identitaires, avec l’espoir d’attirer de potentiels électeurs sur les terres du RN, tout en se distinguant du parti pro-Macron Renaissance.
Une réalité qui n’est pas cantonnée à la France. Elle est tout aussi vraie aux Pays-Bas ou en Espagne – sans pour autant donner de résultats tangibles, au risque de ne faire de plus que de montrer au grand jour les divisions qui rongent les partis conservateurs.
« La droite conservatrice se scinde en deux », explique M. Verdier, « dont une partie n’a aucun problème à s’associer à des idées de droite ».
« Pour cette frange-là, le principe même de cordon sanitaire n’a pas beaucoup de sens« , affirme-t-il, et des alliances PPE-CRE-ID sont donc plus que probables : elles sont souhaitées.
« Un profond mal-être »
Le virage à droite sur les questions migratoires, hors calcul électoral, peut aussi s’expliquer par « un profond mal-être identitaire européen », suggère Théo Verdier.
L’UE est à la croisée des chemins, selon lui. « C’est une société qui ne se développe plus sur le plan démographique, qui s’attend à de prochaines vagues migratoires, tandis que les dépenses sociales sont à la baisse ».
Par conséquent, une réponse « sécuritaire » aux questions migratoires, quitte à taper dans la main de l’extrême droite, se présente comme une alternative crédible et pertinente aux yeux d’électeurs désabusés.
Quant aux forces de gauche, elles peinent à faire face à leurs pires ennemis. M. Camus affirme notamment qu’elles ont déserté certains sujets – en premier chef l’immigration, l’identité et la laïcité – qui « appartiennent » désormais à l’extrême droite.
Les élections européennes précipiteront-elles la rupture du traditionnel cordon sanitaire. Une chose est sûre : il ne tient plus qu’à un fil.






