La proposition autrichienne de « Schengen aérien » pour la Bulgarie et la Roumanie reçoit un accueil mitigé

Vienne avait opposé son veto fin 2022 à l’entrée des deux pays dans l’espace Schengen, initiative phare des années 1990 visant à assurer la libre circulation des personnes et à harmoniser les contrôles des voyageurs. [Shutterstock/Mircea Moira]

L’Autriche envisage de donner son feu vert à l’abolition des contrôles de passeports bulgares et roumains dans les aéroports, une idée saluée à Bucarest, mais fermement critiquée à Sofia.

Vienne avait opposé son veto fin 2022 à l’entrée des deux pays dans l’espace Schengen, initiative phare des années 1990 visant à assurer la libre circulation des personnes et à harmoniser les contrôles des voyageurs.

Le ministre autrichien de l’Intérieur Gerhard Karner (Parti populaire autrichien, ÖVP/PPE) a déclaré au quotidien autrichien Kurier qu’un accord devrait être dévoilé lors d’une réunion des ministres de l’Intérieur de l’UE à Brdo, en Slovénie, lundi et mardi (11-12 décembre).

En échange de l’abandon des contrôles de passeports pour les voyageurs roumains et bulgares dans les aéroports européens, le ministre autrichien insiste pour que les deux pays renforcent la sécurité de leurs frontières.

L’Autriche a trois exigences, rapporte le Kurier : tripler la présence des agents de l’Agence européenne de garde-frontières (Frontex) en Bulgarie, obtenir des fonds supplémentaires de Bruxelles pour les infrastructures de protection des frontières, effectuer des contrôles supplémentaires aux frontières entre la Bulgarie et la Roumanie, ainsi qu’entre la Hongrie et la Roumanie.

Les deux pays doivent également être disposés à héberger des réfugiés, en particulier des Afghans et des Syriens, qui sont arrivés en Autriche en passant par une route passant par la Bulgarie ou la Roumanie.

Lorsque l’Autriche a pris position contre l’adhésion des deux pays à l’espace Schengen l’année dernière, les Pays-Bas s’étaient fait l’écho de ses préoccupations.

Le nouveau gouvernement néerlandais n’a pas encore été constitué à la suite des élections de novembre, mais un gouvernement plus à droite, avec des priorités similaires à celles de l’Autriche en matière de migration, devrait voir le jour à la suite de la victoire de Geert Wilders (Parti pour la liberté, PVV/Identité et Démocratie), figure de proue de l’extrême droite dans le pays.

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La Roumanie affirme avoir « brisé la glace »

La nouvelle de cet « assouplissement » de position a été accueillie avec enthousiasme par le Premier ministre roumain, Marcel Ciolacu (Parti social-démocrate, PSD/S&D). « Nous avons brisé la glace. L’Autriche a fait preuve d’une plus grande flexibilité concernant l’espace Schengen et est favorable à la levée des frontières aériennes pour la Roumanie », a-t-il écrit sur les réseaux sociaux.

« Après des années d’attente, nous sommes sur le point de réaliser ce rêve ensemble ! La Roumanie mérite à juste titre une place dans l’espace Schengen », a ajouté M. Ciolacu, reconnaissant les efforts considérables déployés par les autorités roumaines au cours des derniers mois.

Nicolae Ciucă, leader du Parti national libéral roumain (PNL), a quant à lui noté que « les remarques du ministre [autrichien Gerhard] Karner étaient une déclaration publique encourageante, soulignant des conditions qui feront l’objet de discussions et d’analyses au cours de la période à venir ».

Le président roumain Klaus Iohannis n’a pour sa part pas réagi, mais l’opposition a émis des réserves.

L’eurodéputé du parti Nous renouvelons le projet européen de la Roumanie (REPER, Renew) Dacian Cioloș s’est dit satisfait de ce « bon départ », mais a mis en garde contre toute célébration hâtive, soulignant la nécessité d’inclure les frontières terrestres dans Schengen.

M. Cioloș a insisté sur le temps et l’argent perdus ainsi que les inconvénients associés aux frontières terrestres par rapport aux frontières aériennes.

L’eurodéputé Victor Negrescu, membre du Parti social-démocrate roumain (PSD) a noté que si les exigences de l’Autriche ne sont pas problématiques, elles ont été jugées inutiles dans le cas de la Roumanie.

« Nous souhaitons démontrer prochainement que nos homologues bulgares, avec lesquels nous poursuivons nos efforts, sont également prêts pour l’abolition des frontières terrestres », a-t-il déclaré.

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Mécontentement en Bulgarie

À Sofia, la nouvelle n’a pas été particulièrement bien accueillie. Le président Rumen Radev a déclaré qu’il était essentiel que le pays entre pleinement dans l’espace Schengen, et pas seulement en ce qui concerne le trafic aérien.

Si le président a qualifié les progrès de la Bulgarie de « pas en avant », il a averti que les autorités bulgares devraient s’efforcer de parvenir à une adhésion totale.

M. Radev a également déclaré que les conditions imposées par l’Autriche étaient difficiles à accepter pour la Bulgarie.

Selon les experts bulgares, l’entrée dans l’espace Schengen uniquement par voie aérienne ne profite pas à l’économie du pays, mais seulement aux touristes.

« Cette décision facilitera les voyages aériens de chacun d’entre nous, mais pas les files d’attente aux frontières pour le transport de marchandises. Mais c’est tout de même une bonne nouvelle », a expliqué Ognyan Minchev, politologue qui dirige le Centre bulgare d’études régionales et internationales.

« En Bulgarie, il sera difficile d’approuver une décision politique consistant à accepter un certain contingent de réfugiés, une condition posée par l’Autriche à Sofia et à Bucarest. Ce n’est pas possible ; ils ne veulent pas rester en Bulgarie et personne ne peut les en empêcher », a-t-il ajouté.

Selon Lyubomir Stefanov, un autre politologue, l’entrée de la Bulgarie dans l’espace Schengen pour le transport aérien est une bonne chose, mais elle ne représente qu’un dixième de l’ensemble du processus d’intégration de l’espace Schengen, et l’économie bulgare n’en tirera pas grand profit.

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[Édité par Anne-Sophie Gayet]

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