« L’UE doit laisser la blockchain se développer avant de légiférer »

Patrick Murck [Bitcoin Foundation]

Les législateurs débattent de la meilleure manière de régir les monnaies virtuelles et la technologie innovante qui les sous-tend: blockchain. Pour Patrick Murck, cofondateur de Bitcoin foundation, l’attitude actuelle de laisser-faire est la bonne.

Patrick Murck est membre du centre Berckman pour l’Internet et la société de l’université d’Harvard. Il était à Bruxelles le 20 avril pour une conférence organisée par le centre Cobden et le forum européen des monnaies numériques et de blockchain au Parlement européen.

Quand pensez-vous que la technologie blockchain commencera à avoir un impact important ?

D’une certaine manière, c’est déjà le cas. Bitcoin, la première application de cette technologie, n’a bien sûr pas changé le monde. Pour un système de paiement, c’est encore très réduit, mais ça a commencé à avoir un impact quotidien sur la vie des gens. Bitcoin est estimé à environ six milliards de dollars. Pour une idée si radicale et une technologie qui vient de naître, c’est déjà une part de marché importante. Donc oui, il y a déjà un impact, principalement sur les paiements.

Nous envisageons à présent d’appliquer blockchain à d’autres secteurs, dans le domaine de la finance, par exemple. Pour l’instant, c’est assez théorique, donc il est difficile de dire quand ces solutions pourront être commercialisées, mais c’est en route. Cela pourrait prendre six mois, mais il faudra plus probablement entre cinq et dix ans pour que la technologie se généralise.

>> Lire : La technologie blockchain fait rêver Internet

Les banques et sociétés de cartes de crédit commencent à investir dans cette technologie, mais quel est son potentiel pour d’autres secteurs financiers, comme les assureurs ?

Blockchain a deux composantes. C’est un registre d’actifs et un cadre d’identification basé sur les signatures cryptographiques. Tous les domaines pour lesquels ces services sont nécessaires pourraient donc adopter blockchain. Un assureur pourrait donc dire « voilà ce que j’assure et voici les conditions, inscrivons cela dans le code ». Ça permettrait d’automatiser une grande partie du processus et d’identifier les gens n’importe quand grâce à la signature cryptographique. Pour les assurances, ça pourrait donc être très intéressant.

On pourrait aussi penser à d’autres marchés, comme celui de l’industrie de la musique. Vos droits pourraient être enregistrés dans un registre mondial. À plus long terme, cela pourrait aussi permettre de rendre le paiement des droits d’auteurs plus transparent. Dans tous les domaines où il serait bénéfique de créer un registre mondial, blockchain assurerait une meilleure transparence et bénéficierait aux participants. Le potentiel de la technologie pour ces domaines sera donc exploré.

Le potentiel perturbateur de blockchain va donc au-delà de la sphère financière. Quelles autres applications potentielles imaginez-vous ?

Les propriétés foncières sont un secteur dans lequel blockchain pourrait être utile, mais seulement à certains endroits. En général, dans le monde occidental, nous n’avons pas de problème de cadastre. Nous faisons confiance au gouvernement central pour enregistrer les titres et les faire respecter. Dans d’autres parties du monde, où les institutions ne sont pas aussi développées, blockchain pourrait faciliter l’enregistrement. Cela permettrait à la fois d’attester de la propriété d’une terre, d’enregistrer cette propriété quelque part, et éventuellement d’en faciliter le transfert le cas échéant.

À votre avis, quels sont les principaux risques associés à blockchain ?

Dans sa fonction de registre d’actifs, il faut toujours se dire que la personne qui revendique une propriété pourrait mentir. Il faudra donc établir des intermédiaires qui puissent attester de la validité des revendications. Il faut alors se poser la question : gagne-t-on tellement en utilisant une technologie de registre distributif, comme blockchain, comparé au système traditionnel de gouvernance centrale, mieux compris ? Donc le risque est que les solutions de gestion et de stockage de ces signatures cryptographiques qui s’adressent aux consommateurs ne sont pas encore assez solides. C’est un problème dont on s’occupe, mais on n’y est pas encore.

Et le risque de piratage ?

Pour moi, le piratage est compris dans la catégorie de la gestion du système par les consommateurs. Il y a cependant un troisième risque : la création de registres frauduleux avec lesquels des gens prétendent pouvoir faire quelque chose et récoltent de l’argent en trompant le public. L’arnaque est un risque  pour toutes les technologies qui attirent un peu d’attention.

Quelle devrait être l’approche législative de l’UE ?

C’est ce dont nous parlerons aujourd’hui [20 avril] au Parlement européen.

Mais selon vous, est-il temps de mettre en place une nouvelle législation ?

Tout le monde « attend de voir ». Les entreprises attendent de voir ce que les législateurs feront. Pour l’instant, l’approche est la bonne, on laisse faire, on attend que la technologie se développe. Les législateurs attendent de voir comment le marché se construit et quels cadres réglementaires seraient les plus adaptés pour neutraliser le risque sans étouffer l’innovation. C’est la bonne méthode. Il faut laisser la technologie se développer, utiliser les réglementations existantes, voir s’il y a des failles et si certaines règles doivent être ajustées pour qu’elles cessent d’entraver l’innovation.

Pensez-vous que blockchain est la prochaine révolution ?

Je pense que le concept de partager des registres a un potentiel incroyable en termes de transparence des marchés et d’accessibilité aux marchés pour un très grand nombre de personnes. Le potentiel est là.

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