«Les humains ne doivent pas être dominés par les robots»

Mady Delvaux

Mady Delvaux, eurodéputée socialiste luxembourgeoise, est chargée de rédiger la toute première proposition de loi sur la robotique avancée et l’intelligence artificielle.

L’approche de laissez-faire adoptée par la Commission pour d’autres domaines de pointe ne devrait pas s’appliquer aux robots, a-t-elle assuré à EURACTIV. Le danger ? Un scénario apocalyptique dans lequel les robots s’en prennent à leurs maîtres humains.

Mady Delvaux est une eurodéputée S&D luxembourgeoise. Elle a rédigé la première proposition législative sur la robotique dans le monde.

Quelle est la première question qui doit être soulevée, d’un point de vue réglementaire ?

Le plus urgent est de réglementer l’intelligence artificielle. Étant donné la difficulté de définition des robots, je recommanderais un examen des différentes applications de la robotique, afin de trouver des solutions pragmatiques aux problèmes potentiels. Premièrement, nous devons nous occuper des voitures autonomes, et des questions de responsabilité, de protection des données, de vie privée et de cybersécurité. Nous avons lancé nos travaux relativement tôt, donc nous avons l’occasion de définir des principes qui pourront être appliqués à l’Europe dans son ensemble, au lieu de tenter de nous rattraper une fois que les États membres ont fait leur boulot. Les robots envahissent notre vie quotidienne. Ce qui me surprend, c’est la rapidité à laquelle on progresse. Ca va beaucoup plus vite que ce que je pensais quand je me suis mise à travailler sur le sujet.

Qu’en est-il des questions spécifiques, comme celle de la responsabilité ?

D’un point de vue juridique, je pense que c’est le point le plus urgent. Si un robot cause des dommages à une personne ou à un bien, peut-on appliquer les principes existants ? L’une des options serait d’imposer des assurances obligatoires aux robots, comme on le fait avec les voitures. C’est une solution qui n’enchante pas le secteur des assurances. Le premier responsable dans la prévention des dégâts est le fabricant, mais c’est un sujet très controversé.

En plus de cela, il faut tenir compte de la protection des données et de la vie privée. Les robots ne peuvent fonctionner sans données, et ils sont connectés. D’un point de vue éthique, nous devons défendre les valeurs européennes. Les robots ne peuvent pas être capables de nuire aux humains, qui doivent garder le contrôle. On ne doit pas seulement faire confiance au robot, on doit aussi pouvoir décider si on en veut un et l’éteindre quand on veut. Mon souci premier et de m’assurer que les humains ne soient pas dominés par les robots, mais que les robots servent les humains.

>> Lire : Quand R2D2 devient Médor : les robots sortent de leur cage

Dans votre rapport, vous estimez que les robots les plus sophistiqués pourraient être partiellement ou entièrement responsables de leurs actes, ce qui leur donnerait un statut de personnes électroniques…

Le rapport demande à la Commission de surveiller ce qui se passe et d’envisager des scénarios différents. L’un de ces scénarios serait de faire des robots des e-personnes. C’est une idée très controversée. Le modèle à appliquer serait celui des entreprises, qui sont des personnes morales, avec des responsabilités et des droits. La communauté de la robotique n’est cependant pas convaincue par cette idée.

En ce qui concerne les secteurs émergents et les technologies, la Commission préfère attendre de voir ce qui se passe. Pourquoi pensez-vous qu’il soit urgent de légiférer dans le cas des robots ?

Nous devons proposer une réglementation assez flexible pour qu’elle puisse évoluer. C’est pourquoi je propose une agence européenne de la robotique, qui pourrait surveiller l’évolution de la situation. Cette agence serait un partenaire de l’industrie et participerait à la construction d’une confiance des consommateurs. Il faut cependant garder à l’esprit la concurrence qui fait rage entre les pays. Je préfèrerais toutefois avoir affaire à un robot européen qui remplisse toutes les conditions de sécurité que nous définissons aujourd’hui, ce qui empêcherait des robots répondant à des normes moins rigoureuses d’entrer sur le marché européen.

Ne serait-il pas possible qu’une agence existante se charge de ce nouveau secteur ?

J’ai ouvert un dialogue avec des spécialistes américains, qui proposent aussi une agence nationale. Si on s’appuie sur des agences existantes, on obtiendra des solutions en silos, alors que même si les applications varient, certaines questions restent communes à tous les robots. Il faut également rassembler les connaissances et l’expertise nécessaires. L’agence en question ne compterait pas uniquement des ingénieurs, mais aussi des spécialistes de l’éthique et des sociologues, parce qu’elle serait chargée des interactions entre robots et humains.

Avez-vous peur que les robots nous volent nos emplois ?

C’est en général la première réaction quand je parle de robots, mais nous ne savons pas ce qui se passera. Ce que nous savons, c’est que les robots changeront notre manière de travailler. Certains emplois disparaîtront. La question est de savoir combien d’emplois seront créés par cette révolution industrielle. Les spécialistes ne sont pas tous d’accord. La moitié d’entre eux estiment que de nombreux emplois vont disparaître, l’autre qu’il y aura plus d’emplois créés. En cas de perte d’emplois, il va falloir lancer une réflexion sur la manière dont nous pouvons réorganiser la société et financer les systèmes de sécurité sociale.

Nous devons donc repenser notre modèle d’État providence ?

Aujourd’hui, la plus grande partie des recettes fiscales provient du travail. Si le nombre d’emplois diminue à cause du développement de nouvelles technologies, nous devons trouver de nouvelles façons de financer l’État providence.

Êtes-vous favorable à un revenu de base universel ?

Personnellement, oui, mais je ne suis pas sûre que cette proposition serait acceptée. Dans le rapport, je propose d’envisager cette solution. Même au sein du groupe socialiste, les opinions divergent. Cette proposition soulève beaucoup de questions, comme les montants à envisager ou la manière d’occuper le temps des gens qui ne travaillent pas.

>> Lire : L’idée d’un revenu de base inconditionnel européen fait son chemin

Étant donné que le progrès de la robotique pourrait nuire à l’existence même des humains, ne serait-il pas justifié de cesser le développement technologique à un certain moment ?

Certains de mes collègues posent la même question. Plusieurs commissions examinent mon rapport. Il pourrait y avoir une proposition d’interdiction de la recherche dans certains domaines. Nous ne pouvons cependant pas empêcher les pays hors-UE de continuer leurs recherches.

Nous pouvons tenter de réglementer l’UE, mais nous devons entamer un dialogue avec les États-Unis, la Chine, le Japon et la Corée, parce qu’il s’agit d’un phénomène mondial. C’est aussi l’un des arguments pour la création d’une agence, un organisme qui pourrait discuter de normes avec la communauté internationale.

Quels sont les secteurs qui représentent la plus grave menace ? Le domaine militaire ?

Je ne voulais pas aborder la question militaire, parce que c’est trop complexe. Les questions de défense sont l’apanage des spécialistes de toute façon, ils font ce qu’ils veulent, il est impossible de réglementer là-dessus. [Rires] Le génie humain, ou l’amélioration du corps, est un domaine problématique. Il est bénéfique de réparer les dommages physiques subits par une personne. Les exosquelettes robotiques peuvent par exemple aider les personnes handicapées à vivre une vie normale, mais ils peuvent aussi leur conférer des aptitudes surhumaines, les rendre plus rapides ou plus fortes. Il s’agit en outre d’une intervention sur l’être humain. Cela m’inquiète beaucoup.

La Commission proposera-t-elle de nouvelles règles en fonction de votre rapport ?

La Commission doit réagir à mon rapport et livrer ses commentaires. J’ai eu des contacts avec l’exécutif. Ses membres comptent présenter une proposition, centrée sur la responsabilité, dans les mois à venir. Le Parlement s’exprimera sur mon rapport en séance plénière, sans doute au mois de janvier.

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