«La Chine a déjà une économie de marché »

Exclusif. L’ambassadeur chinois à Berlin a parlé à EURACTIV Allemagne de la relation commerciale Chine-UE, du statut d’économie de marché et des projets de développement économique dans son pays.

Shi Mingde est ambassadeur de Chine auprès de l’Allemagne.

Le changement de cap économique de la Chine tel qu’il est perçu dans l’UE est-il bien réel ? Si oui, quelles en seront les conséquences ?

En Chine, nous sommes entrés dans une nouvelle phase de développement. Avec un PIB d’environ 9 000 milliards d’euros, nous nous retrouvons au deuxième rang des économies du monde, mais notre modèle économique de ces dix dernières années était principalement basé sur l’utilisation de matières premières. L’époque de la croissance à deux chiffres est terminée. Nous ne pouvons pas, et ne voulons pas, continuer à croître de cette manière.

Comment atteindrez-vous les 6,5 % de croissance prévus par le plan pour cinq ans ?

Nous voulons une croissance davantage liée à l’innovation, et non à l’utilisation de matières premières. Nous voulons troquer quantité contre qualité et efficacité. Le nouveau plan pour cinq ans suit donc les priorités suivantes : innovation, coordination, écologie, ouverture et participation conjointe.

Le gouvernement chinois a décidé il y a un moment de restructurer l’économie et de relancer une phase de consolidation et de croissance équilibrée. Les industries surproductrices, gourmandes en énergie et polluantes vont disparaître.

Vous avez évoqué la surproduction. Des centaines de milliers de sidérurgistes européens se sentent menacés par l’industrie de l’acier chinoise. Leurs craintes sont-elles justifiées ?

Premièrement, la Chine est toujours pointée du doigt pour les problèmes de surproduction. Les exportations d’acier chinois vers l’Europe se sont élevées à 18 % l’an dernier. L’acier russe et de la CEI représentait une part de 40 %.

La production annuelle chinoise est de 700 millions de tonnes et représente 46 % du marché, ce qui fait du pays le plus grand producteur d’acier brut au monde.

>> Lire : Le soldat Macron tente de sauver l’acier européen

Il est néanmoins déplacé de blâmer la Chine. Le problème de la surproduction est le même partout, aux États-Unis, en Europe et chez nous. Ce n’est pas nous qui devrions être tenus pour responsables, mais la situation économique mondiale. L’économie se détériore depuis des années. La demande faiblit, ce qui pose des problèmes à tout le monde, y compris nous.

Nous travaillons déjà sur un programme de réduction de la production excédentaire, pas seulement pour l’acier, mais aussi pour le ciment et la production de verre. Dans le secteur sidérurgique, le gouvernement est parvenu à diminuer la production de 90 millions de tonnes ces cinq dernières années. Pour les cinq années à venir, nous prévoyons une réduction supplémentaire d’entre 100 et 150 tonnes.

Si vous comptez que cette industrie représente 350 000 emplois en Europe et plusieurs millions en Chine, il est difficile de ne pas comprendre l’ampleur du phénomène pour les Chinois. En Europe, on ne parle pas encore du fait que plus d’un million de personnes perdront leur emploi.

Est-ce pour cette raison que l’innovation et l’écologie sont également au programme ?

Lors de la conférence pour le climat de la COP21, nous nous sommes engagés à augmenter la part d’énergies renouvelables de 10 à 20 % d’ici 2030 et de réduire les émissions de CO2 de 60 à 65 % par point de PIB. Un système d’échange de quotas d’émission est prévu pour l’année à venir.

Ce sont des objectifs très ambitieux, qui sont liés à des défis importants. Des centaines de milliers d’usines vont devoir fermer et il faudra compenser pour tous ces emplois perdus. En Chine, 70 % de l’énergie provient aujourd’hui du charbon. Nous nous sommes engagés à ne pas construire de nouvelles centrales et à moderniser celles qui existent. Le gouvernement chinois va donc devoir faire face à de gros problèmes d’ordre social, qui devront être résolus. Nous n’avons pas le choix.

Les problèmes environnementaux chinois sont devenus si critiques qu’ils ne sont plus uniquement écologiques, mais également sociaux et politiques. Nous ne pouvons pas tout résoudre sans aide, c’est pourquoi nous devons coopérer avec la communauté internationale.

Le gouvernement sera donc mécontent de la décision du Parlement européen de voter contre l’octroi du statut d’économie de marché à la Chine.

Nous parlons de deux concepts ici. Depuis 35 ans, la Chine a appliqué avec succès un modèle d’économie de marché socialiste. Le concept même du statut d’économie de marché a été inventé par les pays européens et les États-Unis. Je me demande de quels critères l’UE fait dépendre ce statut. Je ne suis pas parvenu à trouver de critères ou de définition. Selon moi, la Chine a déjà un statut d’économie de marché, qu’il nous soit octroyé par les États-Unis et l’UE ou non.

>> Lire : Le Parlement se dresse contre le statut d’économie de marché de la Chine

Certains gouvernements européens craignent à présent la réaction de la Chine. Comment les choses évolueront-elles ?

La dispute sur l’industrie solaire est un bon exemple. Il y a deux ans, sans nous consulter, l’UE a imposé des taxes punitives, ce qui a poussé notre gouvernement à prendre des contremesures. La situation menaçait de se dégrader et les deux parties ont fini par trouver un compromis. Cet exemple devrait être reproduit avec les désaccords actuels.

En 2001, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a décidé que la Chine n’était pas une économie de marché, selon l’article 15. Cette décision expire en décembre de cette année. Ne pourrions-nous pas trouver un nouveau compromis ?

Pékin et Bruxelles sont parvenus à un accord sur l’accession de la Chine à l’OMC il y a 15 ans. Cet accord ne sera bientôt plus valable. Pour nous, il s’agit d’une question de crédibilité politique. Des problèmes temporaires ne devraient pas faire tout dérailler.

Nous sommes prêts à discuter, sans que cela n’affecte l’ensemble de nos relations. Aujourd’hui c’est une question de volonté et de capacité.

>> Lire : La reconnaissance de la Chine comme économie de marché divise l’UE

… Et de nécessité, probablement.

Nous sommes tous membres de l’OMC et donc soumis à des réglementations. Quand nous avons des divergences d’opinions, une plainte peut être déposée dans le cadre de l’OMC. Les décisions de l’OMC nous lient tous.

La Chine est donc prête à déposer une plainte ?

Nous avons remporté certaines procédures et en avons perdu d’autres. Nous voulons libéraliser le commerce, ouvrir les marchés, établir une concurrence juste et de bonnes relations économiques avec l’UE. Nous y travaillons depuis un certain nombre d’années.

Il est normal que des difficultés et des frictions apparaissent dans le cadre d’un développement économique rapide. La vraie question est de savoir comment nous allons gérer ces difficultés.

Nous sommes tous en faveur de la discussion et du compromis, et non du protectionnisme ou des sanctions. Ces dernières options sont un signe d’impuissance et de manque de concurrence.

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