L’agriculture irlandaise se prépare au pire après le Brexit

Gabriel D'arcy, qui craint pour l'avenir de sa coopérative laitière, active des deux côtés de la frontière. [Irish Dept of Foreign Affairs]

Le gouvernement irlandais s’efforce de protéger son industrie agricole du Brexit. Ce secteur exporte en effet près de la moitié de sa production vers le Royaume-Uni.

Michael Creed, ministre irlandais de l’Agriculture, prépare des mesures de soutien qui pourraient protéger le secteur agricole du pays du Brexit. Une menace très sérieuse, puisque, tous les ans, les agriculteurs irlandais exportent 10,8 milliards d’euros de produits vers le Royaume-Uni. L’agriculture est donc le pan de l’économie irlandaise « le plus exposé » aux risques associés à la sortie de Londres de l’UE, souligne le ministre.

Si l’agriculture irlandaise n’arrive pas à la cheville des secteurs de la technologie de l’information et de la santé en termes de valeur d’exportation, elle exporte cependant 43 % de sa production vers son voisin britannique.

La semaine dernière, le Taoiseach (Premier ministre), Enda Kenny, a prévenu que l’Irlande sera le pays le plus touché par le divorce entre Londres et Bruxelles. Le gouvernement britannique fait donc pression sur les négociateurs du Brexit pour protéger l’économie, qui se relève à peine des effets dévastateurs de la crise de 2008,  des risques sécuritaires et d’un possible effondrement du commerce.

Brexit agricole

Le ministre de l’Agriculture tire quant à lui la sonnette d’alarme au sein de l’industrie agricole nationale, qui sent déjà la pression monter, assure-t-il. « Pour certaines personnes, le Brexit est encore à venir. Pour notre secteur agroalimentaire, il a déjà commencé », a-t-il déclaré la semaine dernière. Les fluctuations de la livre britannique et la menace de l’impact du Brexit sur les exportations irlandaises ont déjà touché l’industrie, selon lui.

Les producteurs irlandais ont déjà perdu 570 millions d’euros d’exportations vers le Royaume-Uni l’an dernier, une chute de 8 % par rapport à 2015. La future relation commerciale entre le Royaume-Uni et le reste de l’UE est encore une inconnue, et ses détails se négocieront sur plusieurs années.

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Barrières tarifaires

Le ministre de l’Agriculture cite des droits de douane drastiques prévus par l’Organisation mondiale du commerce, qui pourrait s’appliquer si le Royaume-Uni quittait l’union douanière. Ainsi, des taxes s’élevant à 50 % pourraient être imposées aux produits laitiers et de 40 % au bœuf importé au Royaume-Uni. Un scénario catastrophique pour l’Irlande.

Michael Creed entend bien faire tout son possible pour éviter cette possibilité, qui menacerait directement les 109 700 emplois agricoles irlandais. Il espère convaincre la Commission de créer des fonds pour compenser les pertes et a déjà demandé des subventions pour corriger une chute possible des exportations. Une action similaire a été mise en place dans les pays baltes, durement touchés par les sanctions russes en 2014, précise-t-il.

Phil Hogan, le commissaire à l’agriculture, également irlandais, n’a toutefois pris « aucun engagement en ce qui concerne un soutien financier européen » à Dublin, a indiqué un porte-parole de la Commission. « Tant que le Royaume-Uni n’a pas communiqué sa position de négociation officielle sur les conditions de sa sortie de l’UE et de sa relation future avec le bloc, il est prématuré de tirer des conclusions sur l’impact possible [du Brexit] sur l’agriculture irlandaise », a ajouté le porte-parole.

Michael Creed fait également pression sur Andrea Leadsom, son homologue britannique, pour le maintien des normes alimentaires européennes après le Brexit, afin que le marché ne soit pas inondé d’importations en provenance de nouveaux partenaires imposant des réglementations plus laxistes, qui pourraient supplanter la viande et les produits laitiers irlandais dans les caddies des Britanniques.

Plus de la moitié de la production nationale de volaille, porc et bœuf est exportée vers le Royaume-Uni, tout comme un tiers de la production de produits laitiers.

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Au cœur de la tourmente

L’industrie agroalimentaire est « au cœur de la tourmente en ce qui concerne la sortie du Royaume-Uni de l’UE », a assuré Gabriel D’Arcy, PDG de la coopérative laitière LacPatrick, lors d’une visite du siège de la coopérative.

Bien qu’elle siège à huit kilomètres au sud de la frontière, dans le département de Monaghan, LacPatrick possède des usines à la fois en Irlande du Nord et dans la République. Si les contrôles et droits de douane s’élèvent, la société sera confrontée à des questions épineuses en termes de commerce, d’emploi et de traitement de ses produits.

Le lait en poudre de LacPatrick est ainsi transformé dans une usine irlandaise, mais est principalement composé de lait de vaches britanniques – traites en Irlande du Nord -, puis exporté en grande partie vers des pays d’Afrique occidentale, dans le cadre de l’accord commercial entre l’UE et la CEDEAO.

Un peu plus de 10 % des recettes de l’entreprise résultent de ventes au Royaume-Uni, où ses produits sont vendus dans des grandes chaînes de supermarchés, comme Sainsbury’s, Marks & Spencer’s, Aldi et Lidl.

Les grandes sociétés britanniques commencent pourtant déjà à hésiter à faire commerce avec les Irlandais, et ont indiqué qu’elles seraient plus enclines à acheter à des producteurs britanniques, afin de ne pas devoir changer de fournisseurs ou payer davantage après le Brexit, assure Gabriel D’Arcy. « Personne ne sait de quoi le Brexit sera fait, mais tout le monde veut se sentir à l’abri », poursuit-il.

Pour Michael Creed, l’exemple transfrontalier de LacPatrick est un bon exemple et un argument pour la défense de l’industrie agroalimentaire irlandaise.

Ce sont toutefois les exploitations nord-irlandaises qui ont le plus à perdre de l’apparition de droits de douane. En effet, 65 % des exportations agricoles de la région sont envoyées en République d’Irlande. À l’inverse, moins de 5 % des exportations de la République finissent en Irlande du Nord.

Si le Royaume-Uni quitte l’union douanière, les transports transfrontaliers seront plus chers, plus longs et nécessiteront davantage de travail administratif. Les entreprises qui opèrent dans les deux pays seront mises en difficultés, tout comme les employés qui travaillent de l’autre côté de la frontière.

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Outre les arguments économiques, le rétablissement d’une frontière a un poids symbolique fort dans la région. Il n’y a en effet que 19 ans que les postes frontière militaires ont été aboli, après la signature de l’accord de paix. Enda Kenny et d’autres membres du gouvernement ont donc promis de faire tout leur possible pour que la frontière reste invisible, que Londres quitte l’union douanière ou non. L’imposition de droits de douane rendrait cependant cela difficile.

 

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