Bienvenue M. Tusk ! L’innovation, une nouvelle stratégie pour l’Europe

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Donald Tusk, président du Conseil européen, prône l'unité de l'UE. [European Council]

Alors que Jean-Claude Juncker souhaite qu’un « accord inter-institutionnel » voie le jour afin d’accélérer la mise en place de ses dix priorités, et que le Pape François met l’UE en garde contre sa lourdeur administrative, Donald Tusk quittera ses fonctions de chef d’État en Pologne pour devenir le prochain président du Conseil la semaine prochaine. Selon Christophe Leclercq, cette nouvelle présidence pourrait augmenter l’engagement des États, en commençant par recréer un discours clair sur l’innovation.

Christophe Leclercq est un entrepreneur, spécialiste des politiques européennes et fondateur du site EURACTIV, présent dans 12 pays européens. Après avoir animé la dernière partie du sommet européen sur l’innovation, il met à jour une opinion déjà publiée.

M. Tusk, au moment de prendre votre poste aux commandes du navire complexe qu’est l’UE, vous devez vous demandez « puis-je lui impliquer une meilleure trajectoire, ou du moins une vitesse de croisière plus rapide ? », « Jean-Claude Juncker est le capitaine, bien en vue, en tant qu’amiral, puis-je faire une différence ? » Oui, vous pouvez faire tout cela… Si vous choisissez des vents plus cléments et donnez à vos collègues une carte simple. Les hommes politiques, de droite comme de gauche, comprennent qu’un changement est nécessaire, les spécialistes s’accordent sur le besoin de réformes… et la plupart des citoyens doutent de ce que l’Europe a à offrir ! Reste donc à déterminer comment parvenir à un consensus sur certaines priorités, et comment mettre en place ensuite les mesures ainsi créées.

Apprendre des leçons du passé : un programme pour le changement plus assuré

M. Tusk, vous connaissez ces objectifs socio-économiques européens, présentés sous forme de paquet de politiques sur cinq ans. Les « stratégies » précédentes, Lisbonne et Europe 2020, n’ont toutes deux pas eu l’effet escompté et ont été éclipsées par la crise économique, comme je le décrivais dans une opinion du début de l’année. Le prochain paquet doit mieux s’imposer. Pour ce faire, nous n’avons pas seulement besoin d’objectifs politiques atteignables et de volonté politique, mais également d’une bonne communication.

Les deux dernières stratégies constituaient en réalité un compromis fondé sur le triptyque compétitivité / questions sociales / environnement. La première partie plaît aux entreprises et au centre droit, la deuxième au secteur public et la gauche et la troisième aux ONG et à la jeunesse. Nous avons alors assisté à de longues conversations sur les peurs des différents acteurs à ne concéder ne fût-ce qu’un centimètre de terrain « à l’autre camp ».

Pourquoi ne pas secouer l’Europe avec une confiance et une dynamique nouvelles, afin de stimuler l’emploi ? Pourquoi ne pas privilégier le changement au statu quo de toutes les parties ? Remplaçons les vieux triptyques par un plan d’action collectif.

Le principe d’innovation plaît à tous les partis, dans tous les pays, comme l’illustre bien le budget recherche et développement d’Horizon 2020, l’un des seuls domaines qui bénéficiera d’une augmentation des dépenses. Il faut à présent élargir l’innovation aux décisions politiques, généraliser l’innovation.

Des mots pour une vraie direction : le « Mandat d’innovation 2019 »

M. Tusk, « réforme » et « compétitivité » sont des mots tendancieux et trop souvent utilisés, alors que l’« innovation » est toujours un objectif désirable et qui fonctionne dans toutes les langues. Il existe une myriade d’événements et de rapports sur ce sujet, comme cela a été le cas de sujets comme le marché unique ou la société d’information par le passé. Créons le changement, sous votre direction, maintenant.

Je n’appellerais pas ce programme de gouvernement de l’UE une « stratégie » (implicitement : sujet à débats ultérieurs), mais un « mandat » (explicitement : pour une action obligatoire, légitimée par des élections, ainsi que le soutien et les espoirs du peuple), un plan qui résulte d’élections et de nominations.

Fixer une date butoir est un bon moyen de concentrer les esprits, mais je ne choisirais pas un horizon trop lointain (contrairement à l’« Horizon 2020 », choisi 11 ans à l’avance). En gardant à l’esprit la responsabilité politique, je choisirais 2019, la fin du mandat politique débuté en 2014. 2019 sera l’année où les citoyens européens rééliront les mêmes responsables politiques ou les renverront chez eux. Quatre ans, un délai serré pour inverser la tendance économique et de l’emploi dans l’Union ? Oui, mais des délais serrés créent la pression nécessaire quant au résultat.

Que penser de l’accord inter-institutionnel actuellement à l’examen ?

M. Tusk, vous avez jusqu’ici été exclu de l’accord inter-institutionnel entre la Commission, le Parlement et le Conseil, c’est-à-dire tous les États membres, proposé par Jean-Claude Juncker. Cette proposition a plusieurs défauts, mais elle mérite d’être défendue avec ferveur, moyennant certains ajustements.

Premièrement, elle a un nom terriblement bureaucratique. Je la rebaptiserais « programme pour l’Union », toujours sous le signe de l’innovation suggéré plus haut.

Deuxièmement, cette proposition entraînera des réactions d’opposition dues à un manque de confiance. Les accords inter-institutionnels sont à ce jour des procédés rares et complexes entre la Commission et le Parlement. L’accélération des actions européennes n’est pas synonyme de carte blanche. Malgré le large soutien qu’a obtenu la feuille de route de la Commission, les ONG et les syndicats craignent une déréglementation et le président socialiste du Parlement, Martin Schulz, ne vendra pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué. L’implication du Conseil ne signifie pas seulement rencontrer quelques personnes en plus dans le bureau d’à côté, cela engage les gouvernements de 28 pays, dont beaucoup font face à des mouvements eurosceptiques. Il s’agit de « réformer plus vite », pas de prendre des raccourcis et de se montrer négligent.

Troisièmement, il pourrait se passer un an avant que les États membres n’acceptent tous de participer pleinement, selon certains experts. Toutefois, la dynamique politique actuelle pourrait permettre à l’UE de remporter des victoires précoces, comme les initiatives politiques pour 2015 de la Commission, et peut-être le Fonds du plan Juncker. Un tel accord, plus complet, faciliterait également la prise de mesures encourageant le Royaume-Uni à rester dans l’Union, comme vous le souhaitez.

Enfin, il y a le porteur du message. Bien que Jean-Claude Juncker vienne d’échapper facilement à une motion de censure, la position du nouveau président de la Commission est affaiblie par la révélation des accords fiscaux signés par le Luxembourg. Il ne faut pas changer le message, mais diversifier ses porteurs. Le vice-président, Frans Timmermanns, est cosignataire de la proposition d’accord, c’est un point bon.

Le nouveau président du Conseil participera à l’élaboration d’une solution adéquate à tous ces problèmes.

M. Tusk, vous devriez également être à la tête du programme socio-économique

Dans l’ensemble, votre raison d’être [en français dans le texte], votre Selbstverständnis, comme vous diriez dans votre première langue étrangère, d’ici à 2019 pourra correspondre à l’un des profils suivants.

Premièrement, vous pourriez être un négociateur discret et efficace, comme l’a été Herman Van Rompuy durant sa première présidence permanente. Vous pourriez également être un chef d’État au niveau au-dessus de celui de la dirigeante de la diplomatie, Mme Mogherini. Vous vous concentrerez probablement sur les priorités de la Pologne : l’Europe de l’Est, l’énergie et la sécurité. Au vu de l’histoire économique de la Pologne, notamment, je vous conseillerais plutôt d’opter pour une troisième possibilité, celle de dirigeant stratégique. Enfin, M. Tusk, vous avez peut-être les capacités de jouer sur ces trois tableaux.

En tant que président, vous allez devoir rallier à la cause européenne des premiers ministres qui ne se sentent pas spécialement d’atomes crochus avec la Commission. Pour ce faire, vous devrez faire appel directement à l’opinion publique et construire autour de votre propre personne. Vous devriez associer votre nom à un sujet simple et significatif, comme l’avait fait Jacques Delors avec le marché intérieur et son successeur avec l’euro et l’élargissement. À mon avis, le sujet adéquat est, comme vous pouvez l’imaginer, l’innovation.

Quelles sont les implications dans la pratique ?

Dans les cercles bruxellois, l’innovation est souvent interprétée comme une simple extension des programmes de recherche et développement à laquelle ont aurait donné un nom moins évocateur de subventions et plus proche des marchés et de l’entreprise.

Or nous parlons ici d’innovation dans le sens plus large d’entreprendre des choses, de remplir des objectifs existants grâce à des méthodes nouvelles. Deux tiers du contenu politique restera le même qu’auparavant. L’innovation ne consiste pas principalement en « que faire ? », mais plutôt en « comment faire ? » et surtout « qui et quand ? »

L’innovation pourrait également gagner d’autres domaines, comme la politique entrepreneuriale, une réglementation plus intelligente, des soins de santé abordables, les réformes sociales, et les nouvelles méthodes de débats sur les budgets nationaux. Ainsi que, indirectement, l’achèvement du marché intérieur et le commerce, ce qui pourrait se traduire par de nouvelles possibilités de croissance. Sur tous ces sujets, vous pourriez soutenir la stratégie d’innovation, en contribuant « d’en haut ».

Dernièrement, l’UE a navigué lentement sur des mers agitées. Aujourd’hui, ses navires sont pimpants et l’Union peut hisser les voiles à nouveau. Oui, M. Tusk, vous pouvez diriger l’Europe vers un « Mandat d’innovation 2019 ».

>> Lire aussi : Jean-Claude Juncker cible 10 priorités pour 2015

>> Lire aussi : A mandate for innovation in Europe (en anglais)

>> Lire aussi : Après la « stratégie de Lisbonne » et « Europe 2020 », place au « Mandat Innovation 2019 »

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