Journalistes et éditeurs doivent s’unir pour la presse de la zone euro

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Les journalistes et éditeurs doivent s'unir pour créer une presse de la zone euro

Les journalistes et éditeurs doivent s'unir pour créer une presse de la zone euro [EURACTIV.com]

Les populistes s’en prennent à une Union européenne « anglo-saxone », la Russie diffuse sa propagande, la concentration des médias s’accroit et Google et Facebook s’enrichissent. À quelques jours de la conférence « Le futur des médias en Europe » et juste après le sommet du Global Editors’ Network à Barcelone, Christophe Leclercq, fondateur d’EURACTIV, expose comment éditeurs et politiques peuvent aider la presse européenne. 

Les défis technologiques et financiers auxquels fait face le journalisme sont bien connus. La dépendance croissante de l’UE envers les groupes de médias se trouvant en dehors de la zone euro est quant à elle plus dissimulée. Le marché unique numérique va accélérer la concentration des médias, tout en mettant la politique linguistique sur la touche. Quelles sont les possibilités pour les groupes médias du continent ? Rien n’est perdu si les médias européens innovent en dépassant leurs frontières.

Les médias nationaux ont pignon sur rue dans leur propre pays, mais pas ailleurs

Les politiques européens lisent toujours leurs journaux nationaux en premier. La plupart des médias ont des correspondants à Bruxelles. Les médias internationaux sont de facto anglo-saxons – généralement britanniques, et de plus en plus nord-américains.

Quant aux magazines, les responsables politiques européens lisent souvent les titres du groupe Pearson : le Financial Times, The Economist et le European Voice, aujourd’hui disparu. Le journal britannique The Guardian apporte un point de vue plus équilibré sur l’Europe, alors que le Canadien Reuters se concentre sur les marchés afin de rivaliser avec le New Yorkais Bloomberg.

La nouvelle édition européenne de Politico devrait être accueillie comme tout nouveau concurrent, même s’il est encore trop tôt pour dire si elle parviendra à s’imposer. Je ne vous demande pas de me croire sur parole, et c’est aussi l’avis de Claes de Vreese, professeur de communication à l’université d’Amsterdam, qui estime que, pour s’imposer, un média européen « doit avoir un profile fort et pouvoir montrer aux lecteurs ce qu’il apporte de plus que les médias nationaux, comme le Financial Times et EURACTIV ». Son rédacteur en chef américain a l’intention de « dominer sur le thème Europe et devenir le principal média dans toutes les grandes capitales européennes » : ceci n’est pas une approche européenne.

Les groupes des médias anglo-américains se considèrent mondiaux, et non nationaux. Pourtant, ces 20 dernières années, ils se sont largement désintéressés de l’Europe. Dans le cas d’un Brexit (que je ne souhaite pas), ces organes de presse se trouveraient trop loin de l’UE, culturellement et politiquement, pour le couvrir correctement.

Le Financial Times et The Economist ont pourtant eu le mérite d’essayer de mettre sur pied un média européen. Malgré leurs financements et leurs compétences, ces initiatives se sont avérées vaines. En tout, environ 20 groupes de presse ont essayé de se développer dans l’UE, mais la plupart de ces tentatives sont restées vaines. Les besoins et technologies de l’Europe évoluent. Nous pouvons peut-être espérer qu’un tel média soit créé. Toutefois, il faut éviter les mauvaises solutions

Mauvaises solutions

Par le passé, les institutions européennes ont tenté à plusieurs reprises d’organiser leur propres médias. L’EuroparlTV du Parlement ne s’est jamais vraiment établie en tant que véritable média. Presseurop.eu avait un modèle de syndication intéressant, mais dépendait entièrement des revenus de la Commission et a fini par disparaitre. Quant à Euranet, le réseau de radios européennes, il est encore méconnu.

Les agences de relations presse qui achètent de la publicité sur les moteurs de recherche ou les médias sociaux obtiennent bien des « likes » pour une page consacrée aux élections, mais n’informent pas l’opinion publique comme le font les journaux. Les réseaux sociaux ne peuvent pas non plus remplacer les médias car le rôle des journalistes est de délivrer un contenu précis et objectif. C’est pour cela que Google soutient modestement l’écosystème de la presse.

Plus important encore, les décideurs politiques devraient coopérer avec la presse européenne plutôt que de présenter leurs propres chaines ou de dépendre des médias sociaux.

Les puissances étrangères s’intéressent à l’opinion publique de l’UE

Une mesure de l’intérêt national pour les questions européennes est la taille du corps de presse bruxelloise, autrefois présentée comme la plus grande du monde. Le nombre de correspondants de l’UE diminue et le plus grand bureau n’est pas européen ou américain, mais chinois: il s’agit de l’agence de presse Xinhua.

En dehors de l’Europe, les journalistes couvrent de plus en plus l’actualité européenne, mais se concentrent davantage sur les sujets brulants tels que les élections, le Grexit ou le Brexit, plutôt que sur les décisions politiques.

L’Europe se réjouit de l’intérêt qui lui est porté à l’étranger. Est-ce légitime ?

Euronews est en partie financée par de l’argent public et était au départ contrôlée par des chaines publiques. Elle a récemment été rachetée par le groupe égyptien Sawiris, qui a promis de préserver l’indépendance éditoriale. Pourtant, des risques existent, surtout celui de l’influence russe sur Euronews en Europe de l’Est. Étant donné les craintes du Conseil européen vis-à-vis de la propagande russe, c’est un sujet d’inquiétude.

Échanger les réseaux : qualité, revenus et modèles linguistiques

La presse européenne est en train de vivre de profonds changements, menant parfois à de véritables réussites nationales. Pourtant, jusqu’à présent, peu de projets transfrontaliers se sont avérés durables.

Certains pays fondateurs de l’UE sont étonnamment discrets dans ce domaine. Les médias allemands (à l’exception d’Alex Spinger) ne jouent pas un rôle proportionnel à leur poids économique et à leur qualité. Les journaux français, notamment Le Monde, autrefois le journal préféré des diplomates, sont aujourd’hui menacés par le déclin de la langue française. La plupart des médias dans lesquels la langue constitue un facteur important ont un lien avec la France : ils pourraient prospérer en s’ouvrant aux modèles du secteur privé. En ce sens, il est important de citer six réseaux ((de l’ échange de scoop le plus général à la production la plus intégrée) : le Consortium international des journalistes d’investigation (Swissleaks et LuxLeaks), le réseau des éditeurs pour le climat, le réseau environnement du Guardian, le réseau EURACTIV, et les partenaires médias d’EURACTIV.

Deux réseaux vont évoluer encore davantage : le « club » Europa, parce qu’il imprime des suppléments sans modèle de revenu à ce stade, et le nouveau LENA, car il vise des échanges plus rapides.

En raccourcissant les délais, les réseaux d’échange feront face à des défis technologiques et organisationnels : contenu externe, traduction, syndication. Ils devront aussi créer du revenu et un nouveau lectorat.

Cela pourrait mener à plus d’intégration et – dans l’intérêt du public – mériter l’attention des gouvernements.

Les politiques ne doivent pas interférer, mais faciliter l’innovation transfrontalière

Dans certains pays, soutenir le secteur des médias est perçu comme un tabou. Au niveau européen, cette aide devrait être indirecte et ne pas entrainer une mainmise sur les médias. En ce sens, le marché unique numérique doit intégrer une stratégie pour ce secteur. C’est aujourd’hui possible, puisque les compétences de la politique des médias ont été transférées dans un seul département, distinct de celui des communicants. Cette stratégie pourrait comporter trois volets : réglementation légère, utilisation raisonnable du droit de la concurrence et soutien à l’innovation.

L’UE dépense des milliards d’euros dans le programme de recherche et développement « Horizon 2020 ». Certaines études sur le numérique sont pertinentes pour le secteur de média, mais jusqu’à présent celui-ci n’a guère été sollicité. Par le passé, les secteurs du charbon, de l’acier, de l’automobile, du textile ou des télécoms ont été transformés grâce à l’aide massive de l’Europe. Pourquoi le quatrième pilier de la démocratie, également un grand employeur, serait-il moins important ?

L’UE devrait passer de la R&D à des projets d’innovation pour attirer des groupes de médias. C’est faisable, puisque le cahier des charges des appels à projets est révisé chaque année. L’UE est aussi le plus grand traducteur au monde et prévoit d’ouvrir ses technologies. On pourrait aussi apprendre des pionniers dans ce domaine.

Un groupe de travail sur l’indépendance et la viabilité des médias mené par la Fondation EURACTIV énumère six recommandations dans #Media4EU. Le projet de suivi #Innovation4Media permettra d’identifier les innovations transfrontalières et de suggérer des aides publiques et privées. C’est un enjeu important autant pour les journalistes que pour les propriétaires des médias.

Les changements ne dépendent pas de l’UE, mais principalement de la volonté des groupes médias du continent à s’unir.

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