Montebourg n’est pas fou, il doit juste être cohérent

DISCLAIMER: Toutes les opinions affichées dans cette colonne reflètent l'avis de l'auteur, pas celle d'EURACTIV.COM Ltd.

Jacques Sapir (Credit: www.les-crises.fr)

L'ancien directeur de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Jacques Sapir estime que la solution à la surévaluation de l'euro, dénoncée par Arnaud Montebourg, n'est pas la dépréciation de la monnaie unique, mais une dissolution de la zone euro. 

Arnaud Montebourg a fait le dimanche 9 février une déclaration importante, mais qui n’est pas nouvelle, dans une interview au journal les Échos. Il y déclare en particulier :

« Comme ministre de l’Industrie, je considère que l’euro est sorti de ses clous par une surévaluation qui est devenue problématique aux yeux de tous pour nos entreprises. Entre 2012 et 2013, il s’est apprécié de plus de 10 % face au dollar et de plus de 40 % face au yen ». On peut se demander ce que cherche le Ministre du Redressement Productif en soulevant cette question.

Montebourg n’est pas fou.

En fait, ce que dit ici le Ministre est entièrement juste, et a été souligné par de nombreux économistes depuis des années. Cependant, cette réévaluation de l’euro est compréhensible, quand on regarde l’excédent commercial global de la zone euro, excédent qui résulte des excédents commerciaux de l’Allemagne, et de certains autres pays. Le ministre ajoute ensuite :

« L’euro pénalise l’industrie au lieu de la soutenir dans la grave crise de compétitivité que nous traversons. (…). Pourquoi devrions-nous continuer à nous mettre la tête dans le sable?? » Sur ce point encore, on ne peut que partager le constat. Aujourd’hui, le taux de change de l’euro pénalise la totalité de l’industrie française (et italienne, troisième pays de la zone euro). Ce taux de change accélère les processus de désindustrialisation que nous connaissons. Par ailleurs ce même taux de change plonge les pays de la périphérie de la zone euro dans la déflation.

Il est alors remarquable que le taux de croissance indiqué par la DGTP (Direction Générale du Trésor et de la Prévision), soit de 1,2% en cas de dépréciation de 10% de l’euro. Une autre étude fait mention de 0,6% la première année et de 1% la seconde. Ces taux de croissance, qui correspondent à l’effet d’une « demi-dévaluation » par comparaison à ce que signifierait une sortie de l’euro (nos exportations dans la zone dollar sont la moitié de nos exportations totales), représentent les valeurs « hautes » du modèle qui a été publié en septembre dernier. Nous tablions, pour une dépréciation de 20% de la monnaie française (et non de l’euro seulement), sur un gain direct de 2,5% à 2,8%, et un gain indirect total de 4,5% à 6% par an se répétant pour les 3 premières années.

Quelle cohérence ?

Cependant, la solution d’une « dépréciation » de l’euro n’est pas cohérente. D’une part, on ne « déprécie » pas si simplement la monnaie correspondant à une zone économique qui est en excédent commercial, ce qui est le cas de la zone euro actuellement. Une solution peut être de faire baisser les taux d’intérêts. Mais, ces derniers sont déjà très bas, et le gain, par rapport aux taux américains ou japonais, bien trop faible pour aboutir au résultat souhaité. On peut aussi faire l’équivalent d’une « quantitative easing » (« assouplissement quantitatif »)  à l’européenne, soit obliger la Banque Centrale Européenne à racheter des montants importants de dettes publiques pour injecter de la monnaie et par un processus de marché, comme il y aurait plus d’offres d’euros que de demande, provoquer une baisse du cours par rapport au dollar et au yen. Mais, un tel programme rencontrera l’opposition absolue de l’Allemagne. En effet, l’article 88 de la loi fondamentale allemande interdit à la Banque Centrale de prêter à l’État, et la cour de Karlsruhe a statué que les pratiques de la BCE ne doivent pas violer la constitution allemande. On peut le déplorer, mais il faut le constater, il n’y a pas de majorité qui permette de faire changer de politique la BCE. Sauf à expulser l’Allemagne de la zone zuro, rien ne sera possible dans la zone euro.

Par ailleurs, si par miracle on arrivait à déprécier l’euro, cela ne réglerait pas le problème. En effet, si la France fait environ 50% de ses exportations à l’extérieur de la zone euro, elle en fait 50% à l’intérieur. Pour certains pays, comme l’Italie ou l’Espagne, c’est même de 65% à 75% des exportations qui se font à l’intérieur de la zone euro. Déprécier l’euro ne règle en rien la question de la surévaluation implicite des monnaies des pays du Sud de la zone euro vis-à-vis de l’Allemagne. Cette surévaluation provient de l’existence de taux d’inflation structurels très divergents entre ces pays et l’Allemagne.

La folie qu’il y a eu de vouloir faire vivre des pays profondément différents dans la même monnaie et sous le même taux de change apparaît alors clairement. Il ne reste donc comme solution cohérente que la dissolution de la zone euro, que cette dernière soit consensuelle ou qu’elle provienne de la décision d’un pays (La France ou l’Italie) de quitter la zone euro, entraînant alors rapidement l’éclatement de cette dernière. Arnaud Montebourg n’est pas fou, loin de là. Il lui reste à faire preuve de cohérence.

Subscribe to our newsletters

Subscribe

Envie de savoir ce qu'il se passe ailleurs en Europe? Souscrivez maintenant à The Capitals.