Il y a plus de 20 ans, l’économiste James Tobin lança pour la première fois l’idée d’un impôt sur les transactions des marchés des changes. Depuis, les économistes discutent régulièrement les mérites de cette idée sans arriver à se mettre d’accord. Le but de cette note est de faire l’inventaire des différents argu-ments.
Pour…
Les défenseurs d’un tel impôt, souvent appelé « taxe de Tobin », s’appuient sur deux arguments.
1. Le premièr concerne l’efficacité des marchés : selon eux, les marchés des changes et des capitaux ne fonctionnent pas toujours de manière efficace. Cela serait princi-palement dû à trois phénomènes : (i) à court-terme, les investisseurs ont tendance à se comporter comme des brebis, suivant le troupeau; dans la mesure où les analyses à court-terme dominent ces marchés, la spécula-tion amplifie les flux de capitaux: elle entraîne des variations brusques dans les taux de changes flottants ou exerce une forte pression sur les taux de change fixes; (ii) lorsque les agents jugent q’un governement n’est pas prêt à ou capable de défendre sa monnaie en augmentant les taux d’intérêt, ils peuvent être incités à attaquer spéculativement une monnaie, car cette attaque peut se révéler auto-réalisatrice; (iii) les agents savent que les gouvernements ne laissent pas facilement une banque aller à la faillite : la capacité des banques d’emprunter à l’étranger peut alors entraîner un surcroît de flux de capitaux volatiles.
Dans un tel cadre, la taxe de Tobin rendrait la spéculation à court-terme plus onéreuse sans affecter de manière significative les flux de long-terme. Ainsi, on peut montrer qu’une taxe de 0.1% sur chaque transaction entre deux monnaies représenterait un impôt de 48% du montant mis en jeu, si ces opérations étaient répétées journaliè-rement. Une telle taxe n’augmente-rait cependant que trivialement les coûts d’un investissement à long-terme.
2. Le deuxième argument est d’or-dre budgétaire : on évalue qu’une taxe minimale de 0.1% permettrait à l’ensemble des gouvernements de récolter la bagatelle de $150 mil-liards par an, même si l’on tient compte de la diminution du volume des transactions qui s’ensuivrait.
…Ou contre?
Les critiques de l’instauration d’une telle taxe réfutent ces arguments avec les objections suivantes.
1. Tout d’abord (à l’encontre du point (i) mentionné ci-dessus), il est loin d’être clair que la spéculation, même à court-terme, représente un signe d’inéfficacité des marchés des changes. Comme l’expliquait la 1° note économique, l’inconsistance des critiques adressées aux spéculateurs (« court termistes »; « long-termistes »; trop rapides; trop lents) montre à quel point il est difficile de les juger de manière définitive. De plus, opérer une distinction claire entre les spéculateurs à court- et long-terme n’est pas aisé. Ainsi, les investisseurs directs dans un pays sont également souvent les agents les plus actifs sur le marché des capitaux de ce pays.
2. Deuxièmement (à l’encontre du point (ii)), il n’est pas évident que la taxe de Tobin, en rendant plus onéreuses les attaques spéculatives, accorde plus d’autonomie aux gou-vernement dans la définition de leur politique monétaire. Pour le com-prendre, il suffit de se rappeler que les spéculateurs qui attaquèrent le SME en 1992 ou le Peso Mexicain en 1994 recherchaient des bénéfices bien supérieurs à ce que pourrait représenter le coût éventuel de la taxe de Tobin (même si son taux était supérieur au 0.1% évoqué précédemment). Quant aux supposés bienfaits d’une plus grande autono-mie des gouvernements par rapports aux marchés financiers, nous renvoyons à nouveau le lecteur à la 1° note économique.
3. Enfin, quant à la capacité de la taxe à générer des revenus publics, les critiques mettent l’accent sur la difficulté pratique d’instaurer une telle taxe : d’une part, à moins qu ‘elle ne soit adoptée par tous les pays, les opérations se déplaceront vers les paradis fiscaux; d’autre part, les parades financières se dévelop-peront facilement : plutôt que d’échanger des yen pour des dollars, on swappera des Bons d’Etats japonais contre des Bons d’Etats américains. Bien sûr, un niveau d’imposition suffisamment bas limitera les incitants à de telles parades ou évasions mais, comme nous l’avons vu ci-dessus, la taxe n’aura alors probablement aucun effet sur les mouvements dits spéculatifs, même à court-terme. Sur le plan politique, on peut également se demander si les revenus budgétaires d’un faible niveau d’imposition seront suffisamment importants dans le chef de chaque pays (même s’ils le sont au niveau mondial) pour inciter les gouverne-ments à se coordonner et à mettre en oeuvre une telle taxe.
Conclusions
De la 1° note économique et de cette confrontation des arguments pour et contre l’instauration de la taxe de Tobin, que peut-on retenir?
Tout d’abord, que les deux arguments avancés à la défense d’une telle taxe ne semblent pas compatibles. Du moins dans le sens où un niveau d’imposition suffisamment bas pour qu’il n’incite pas à l’évasion massive ne suffira pas à écarter ou amoindrir les attaques spéculatives. Il faut donc que les défenseurs d’une telle taxe clarifient clairement l’objectif qu’ils veulent atteindre.
Deuxièmement, et c’est peut-être le plus important, retenons que le meilleur moyen pour un gouverne-ment d’éviter les attaques spécula-tives et les difficultés qu’elles entraînent n’est pas d’instaurer une entrave à ces attaques. Au contraire, il s’agit avant tout d’éliminer leur raison d’être : en menant une politique monétaire et fiscale cohérente et crédible.
Laurent Ledoux works for Arthur D. Little. This article reflects his personal view and does not necessarily reflect Arthur D. Little’s view. The article was written for « Finance et Développement »
