Édouard Martin: «À Strasbourg, les eurodéputés se lâchent»

Edouard Martin [Edouard Martin]

À la demande de nombreux élus dont Édouard Martin, le Parlement européen débat le 25 octobre du phénomène du harcèlement sexuel après l’affaire Weinstein, avant de voter une résolution jeudi 26 octobre. Selon l’eurodéputé socialiste, des cas de harcèlements existent au Parlement européen, et les victimes n’osent pas parler, de peur de perdre leur emploi.

Ex-syndicaliste chez Arcelor, Edouard Martin est eurodéputé socialiste depuis 2014. Il s’est notamment concentré sur les questions sociales et industrielles.

L’affaire Weinstein et le hashtag #balancetonporc mettent au grand jour un vrai malaise dans les relations hommes/femmes. Qu’en pensez-vous ?

Il y a eu 400 000 femmes qui ont dit « moi aussi », qui ont été victimes, c’est énorme. Le mouvement envoie un message clair à ceux qui commettent ce genre de délit, c’est une première sanction, mais ça ne suffit pas. Seulement 10 % des femmes violées portent plainte, et seulement 1 % des cas aboutissent. Donc l’écart entre la réalité et les sanctions est énorme.

Votre assistante, Jeanne Ponte, a visiblement pris note de nombreux problèmes depuis 2014, est-ce que le problème est particulièrement important dans cette institution ?

Ici les langues se délient depuis l’affaire Weinstein, et la réalité dépasse ce que je pouvais imaginer. Il y a 751 députés, qui ont souvent 2 attachés parlementaires, qui sont souvent des femmes jeunes. Elles sont intimidées, elles ne savent pas comment réagir. Je ne sais pas si le problème est important, mais je sais qu’il existe, et qu’il y a des victimes.

Vous êtes élus depuis 2014, avez-vous été témoin de scènes de harcèlement depuis 3 ans et demi ?

Je n’ai pas vécu de choses graves, mais j’ai assisté à des remarques déplacées. En revanche, les témoignages montrent que cela va beaucoup plus loin. Certains élus se permettent de plaquer des femmes contre le mur, de les tutoyer, de faire des remarques sur la transparence supposée de leur chemise. Je n’ai jamais entendu la même chose à propos de la chemise d’un homme. Je pense qu’il faut faire quelque chose parce que les contrats des attachés parlementaires, notamment, sont très précaires. Un parlementaire peut dénoncer le contrat de son assistant(e) pour le simple fait de rupture de confiance. Donc à la moindre dénonciation, les assistants et stagiaires risquent d’être licenciés.

Est-ce que le fait que le Parlement européen « voyage » entre Bruxelles et Strasbourg influence le phénomène ?

Les eurodéputés, souvent, habitent à Bruxelles. Et ils y ont fait venir leur famille, pour certains. Donc le soir, à Bruxelles, ils rentrent chez eux. Mais les semaines à Strasbourg, c’est n’importe quoi. Ils sont à l’hôtel, dans les bars, les restaurants, il y a un espèce de sentiment frivole, ils se permettent des comportements déplacés. Tout d’un coup ils se lâchent.

Il existe un comité consultatif sur le harcèlement au Parlement européen…

Oui, il y a 11 cas de harcèlement moral qui ont été instruits, dont un est toujours en cours. Mais aucun de harcèlement sexuel. Or je sais qu’ici il y a des hommes qui se sont comportés comme des harceleurs, et les victimes n’osent pas témoigner. Elles n’osent pas aller voir le comité en question parce qu’elles ne se sentent pas protégées, elles savent qu’elles seront licenciées sur le champ si elles dénoncent leur eurodéputé par exemple. C’est un comité interne, on ne sait pas où les témoignages terminent, on ne sait même pas quelles sont les sanctions encourues.

Le président Antonio Tajani a promis le 23 octobre de punir les cas de harcèlement sexuel. En même temps, en tant que proche de Silvio Berlusconi, il n’est pas forcément très crédible sur le sujet…

Oui, il a dit que les harceleurs seraient « sévèrement punis ». Mais ça veut dire quoi ? Qu’on leur enlèverait une semaine de salaire comme à l’élu polonais qui a tenu des propos xénophobes, racistes et sexistes en plein Parlement européen ? Il faudrait de vraies sanctions pour que le comité soit pris au sérieux.

Il y a un débat ici, je suis assez isolé : certains pensent que le comité est suffisant. Moi je crois que nous avons besoin d’une structure compétente pour traiter de ce sujet.

Que faudrait-il mettre en place pour limiter les cas de harcèlement ?

La victime a besoin d’écoute avant tout, et ensuite, éventuellement viendra le processus de plainte. Mais toutes les garanties doivent être apportées. Je plaide pour un audit externe. Que l’on puisse choisir un cabinet spécialisé, non pas pour stigmatiser, mais pour évaluer. Ici au Parlement européen, dès qu’on parle de faire venir quelqu’un d’extérieur, c’est impossible. Je crois qu’on a rien à cacher, donc ce serait important de s’entourer de vrais professionnels.

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