L’éternel débat du siège unique du Parlement européen en images

L'exclusivité du siège principal du Parlement européen à Strasbourg est inscrite dans les traités européens.

Quatre jours par mois, le Parlement européen au grand complet déménage de Bruxelles à Strasbourg. Dans son documentaire, Le grand déménagement, Olivier Lamour se penche sur le sempiternel débat européen : faut-il passer à un siège unique à Bruxelles ?

Douze lundis par an, ce sont 751 eurodéputés, flanqués de leurs assistants parlementaires, des conseillers des groupes politiques, de hordes d’huissiers, de chauffeurs et de fonctionnaires, ainsi que de centaines de malles de dossiers qui déménagent à Strasbourg. « Un grand déménagement » qui est loin de faire l’unanimité, comme le montre le documentaire d’Olivier Lamour qui sera diffusé le jeudi 27 septembre à 23h30 sur France 3.

Faut-il vraiment continuer cette transhumance mensuelle ? Chaque camp a ses arguments. En termes de supériorité numérique, c’est clairement le camp pro-Bruxelles qui remporte la mise, puisque 76 % des eurodéputés sont favorables à un siège unique. Celui défendant le siège principal à Strasbourg n’étant constitué que… d’eurodéputés français.

Défense de l’intérêt national, crieront certains, simple intérêt économique dénonceront d’autres, quoi qu’il en soit, les Français n’en démordent pas.

Position française immuable

« Laissez-moi vous dire que ce débat est absurde, il l’est pour plusieurs raisons, tout d’abord pour des raisons juridiques […] souhaitons-nous ouvrir les traités ? Souhaitons-nous tout remettre en cause ? Bien sûr que non », avait déclaré Anne Sander, députée d’origine alsacienne lors du dernier débat sur le sujet le 5 juillet 2017.

En effet, du point de vue purement légal, le Parlement de Strasbourg a l’exclusivité des sessions plénières mensuelles depuis un accord franco-allemand inscrit dans les traités européens en 1992. Le reste du temps, le bâtiment reste désert.

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La question du siège unique du Parlement européen a agité la session plénière à Strasbourg, où les …

Les Français invoquent aussi une Union européenne proche des territoires, une répartition des sièges, une décentralisation pour ne pas tomber dans l’eurocratie et ne pas s’enfermer dans la bulle bruxelloise.

Les pro-Strasbourg dénoncent également « une attaque au projet européen », puisque Strasbourg est avant tout un symbole historique. Un argument vite réfuté par Ashley Fox, eurodéputé britannique. « En 1957, Strasbourg symbolisait la réconciliation entre la France et l’Allemagne, aujourd’hui, 70 ans plus tard, elle représente tout ce qui va de travers dans l’UE. Avec un parlement à Bruxelles, un à Strasbourg, nous gaspillons chaque année 114 millions d’euros du contribuable, soit 3 600 euros par minute », rappelait-il alors.

« C’est un débat rationnel, qui parait logique à tout le monde, et pourtant la France a une position isolée », constate Olivier Lamour. « Au moment où Macron a été élu, ceux qui voulaient faire avancer le dossier pensaient qu’il allait bouger sa position, par rationalisme économique. Mais Emmanuel Macron a envoyé Nathalie Loiseau dire que la France ne lâcherait pas Strasbourg. »

Il est vrai que les chiffres indiquent que le déménagement mensuel est tout sauf rationnel.

Une dépense faramineuse

Le Brexit aurait pu être un argument pour faire plier la position française. L’année dernière, des rumeurs laissaient entendre qu’un troc était possible : si Strasbourg cède le siège principal, la ville pourrait accueillir l’une des institutions délaissées par le Royaume-Uni après son divorce avec l’UE. Des rumeurs vite balayées puisque Strasbourg n’héritera ni de l’Agence européenne des médicaments, qui déménage à Amsterdam, ni de l’Agence bancaire, qui s’installe à Paris. La ville n’est donc pas prête à lâcher l’affaire.

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Le site Internet « Single Seat » qui plaide pour un siège unique dénonce le coût exorbitant de ce grand déménagement : 180 millions d’euros au total, que « les gouvernements européens continuent de dépenser chaque année pour réunir le Parlement européen dans deux endroits ».

Le camp anti-Strasbourg rappelle par ailleurs l’empreinte carbone de la situation. Au total, les déplacements engendrent 19 000 tonnes de CO2 par an. En effet, chaque mois, les fonctionnaires européens font cinq heures de route ou de train, voire même trois heures d’avion, pour se rendre à Strasbourg.

Une situation cocasse qu’Oliver Lamour montre bien dans son documentaire, en filmant deux huissiers, las de tous ces trajets. « Depuis Charleroi, où j’habite, c’est un détour ». Et le second de répondre : « Moi ce que je mange c’est des graines de tournesol, faut manger et boire pour tenir le coup c’est quand même 5 heures de route. »  « Le lundi ça va, mais le jeudi avec la fatigue… », concluent-ils.

Débat absurde et sans fin

Le camp pro-Strasbourg reproche aux partisans du siège unique de perdre du temps à débattre de leur lieu de travail alors qu’il y a des dossiers plus importants.

Pour Olivier Lamour, c’est justement ne pas pouvoir trancher qui est absurde. « Le Parlement qui débat d’une question qui parle de lui c’est ubuesque », reconnaît le réalisateur du documentaire. « Ça donne une idée du peu de pouvoir du Parlement, qui dépend des États. C’est le seul parlement démocratique au monde qui ne décide pas d’où il se réunit. »

La règle du siège principal à Strasbourg ne peut en effet être modifiée que par un vote à l’unanimité des chefs d’État et de gouvernement des États membres. Donc tant que la France ne change pas de position, le débat sera sans fin.

Outre l’intendance et l’organisation nécessaire pour un tel déménagement, le documentaire met surtout en scène, presque à l’image d’un match de boxe, la préparation de deux eurodéputées opposées sur le sujet, Anne Sander, eurodéputée française d’origine alsacienne, et Anna Maria Corazza Bildt, eurodéputée suédoise, avant un débat en plénière.

Entourées d’une petite armée d’assistants parlementaires, elles luttent chacune pour leur conviction. Pourtant, elles font partie du même groupe politique, le PPE. À la fin du débat, le film montre un assistant lâcher un « Voilà, tout ça pour ça ». Autrement dit, le débat est vain.

À ceux qui lui reprochent d’alimenter le populisme et le sentiment anti-européen, Oliver Lamour répond : « je crois exactement le contraire, je crois que c’est absurde que les institutions soient incapables de se réformer elles-mêmes. C’est un miroir qu’il faut regarder, il ne faut pas détourner le regard. »

« La direction de la communication du Parlement européen m’a mis tellement de bâtons dans les roues, elle s’est montrée si hostile envers mon projet que cela montre bien qu’elle veut masquer l’incapacité à faire bouger un dossier », constate-t-il.

« Une dernière chose qu’on ne sait pas souvent », lâche Oliver Lamour, « le Parlement européen a un troisième siège, à Luxembourg, dans lequel est réunie toute l’administration. »

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