Macron s’attaque bille en tête aux tabous de l’Europe

Emmanuel Macron à la Sorbonne, le 26 septembre. Photo EA

Changement de traité, de PAC, dette : le président français a brisé de nombreux tabous dans sa proposition de réforme de l’UE. Et décliné une dizaine de propositions concrètes devant les étudiants de la Sorbonne lors d’un propos passionné résonnant comme un discours de campagne.

« L’Europe est une idée portée par des optimistes et des visionnaires, et elle ne vivra que par l’idée que nous nous en faisons. Vivre collégialement, c’était l’idéal de Robert de Sorbon », le fondateur de la Sorbonne, a souligné le chef d’Etat français en introduction d’un discours qui se veut fondateur pour le futur de l’UE, mardi 26 septembre, dans la prestigieuse université parisienne.

Le discours du chef de l’Etat français s’est fait sur un fond bleu orné d’étoiles, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, devant un parterre d’étudiants. Entouré de jeunes, mais aussi des ex eurodéputés Daniel Cohn-Bendit et Sylvie Goulard, qui comptent parmi ses mentors sur l’Europe, le président a déroulé un discours fleuve de 14 pages, sur sa vision de l’Europe d’ici 2024, une date symbolique : celle des JO à Paris, mais aussi celle de la fin du prochain mandat du Parlement européen.

Emmanuel Macron a insisté sur le fait que l’Europe avait grandi à l’abri de la défense américaine, puis dans la recherche de la croissance économique, à l’américaine, avant de s’ alanguir dans une sorte d’évidence d’Europe, en oubliant de défendre ou de proposer quoi que ce soit pour le futur. Une situation qu’il entend changer. Et vite.

« N’ayons pas peur » de briser les tabous

Contrairement à l’ambiance feutrée et consensuelle qui règne souvent sur les questions européennes, le président français s’est attaqué bille en tête à certains tabous, reprenant l’expression de Jean-Paul II : n’ayez pas peur. « N’ayons pas peur» de changer l’Europe, assure en substance le président.

« L’Europe a une part d’intraduisible, le mot dette n’a pas le même sens en allemand et en français. La France avait peur de l’indicible : le changement de traités ; l’indicible allemand, c’est la dette. Je vous rassure : les deux sont possibles » a assuré le président, estimant que ces sujets doivent être mis sur le tapis lors de conventions démocratiques dans toute l’Europe, « pour donner un enjeu aux élections européennes 2019».

Sur le Royaume-Uni, et alors qu’il est d’usage dans les chancelleries européennes d’évoquer le Brexit avec pudeur et comme une fatalité, par « respect pour la décision du peuple britannique » le président a au contraire estimé que « d’ici quelques temps, le Royaume-Uni serait tenté de rester au sein d’une Europe rénovée », allant jusqu’à évoquer que l’UE adopte la taxe sur les transactions financières britannique, à l’heure où les chemins semblent au contraire diverger.

« Bruxelles, c’est nous, toujours, à chaque instant » a rappelé Macron, avant de reconnaitre que l’Europe actuelle est « trop faible, trop lente, trop inefficace », mais en appelant aussi à interrompre « la guerre civile européenne » sur les questions budgétaires ou règlementaires. Il a aussi rendu hommage à Juncker pour certaines de ses propositions, ou à Timmermans sur la protection des valeurs européennes dans laquelle le vice-président est particulièrement engagé.

Le président français a enfin taclé les partis traditionnels européens, dont les représentants ne s’entendent plus sur le sujet de l’Europe, en les appelant à soutenir les listes transnationales pour les élections de 2019, comme ils ont pu soutenir par tactique le concept de « Spitzenkandidaten » en 2014. « Ces vieux partis ne peuvent plus avoir le monopole sur l’Europe, il faut demander aux citoyens leur avis » a assuré le président, dans une référence directe au Parti populaire européen et au Parti socialiste européen, les deux principales forces politiques européennes actuellement représentées au Parlement européen.

Le président a aussi été très direct au sujet des dérives de l’Etat de droit en Pologne.

« Si le gouvernement ne le souhaite pas, c’est aux étudiants d’organiser ces conventions démocratiques en Pologne » a suggéré le président français à une étudiante polonaise, en appelant les jeunes présents à « résister contre celles et ceux qui veulent vous détourner de l’Europe ».

Une dizaine d’idées concrètes pour l’Europe

Le chef de l’Etat a aussi suggéré une bonne dizaine de propositions concrètes pour l’UE, comme il l’avait promis.

La stratégie Macron pour arrimer l’Allemagne à la réforme de l’UE

La France veut peser directement sur le prochain gouvernement de coalition allemand en mettant sur la table des propositions pour l’UE 48h après les élections.

Soit la mise en place d’échanges de militaires dans tous les pays de l’Union européenne, la mise en place d’une taxe sur les transactions financières qui soit entièrement consacrée à l’aide publique au développement, d’un prix plancher du carbone entre 25 et 30 euros par tonne, ou d’une taxe frontière sur le carbone.

Macron veut une TTF européenne dédiée à la solidarité internationale

Le président français a promis de dédier l’intégralité des recettes de la future taxe sur les transactions financières à l’aide européenne. Mais en voulant relancer le processus à 28 pays malgré le Brexit, la réussite du projet semble hypothétique.

Le président a aussi appelé à une PAC repensée, qui organise une grande transition agricole. Sur le numérique, le président a suggéré de mettre en place une agence de l’innovation de rupture, et des financements ad hoc pour l’intelligence artificielle. Sur les questions fiscales, Macron propose d’instaurer une fourchette d’assiettes d’imposition à laquelle serait suspendue la distribution des fonds de cohésion européens, mais aussi d’affecter l’impôt sur les sociétés au budget européen à terme, afin qu’il s’autofinance.

A propos de l’éducation, il a proposé de viser pour 2024 qu’un européen sur 2 passe 6 mois à l’étranger dans son cursus, et que chacun puisse apprendre 2 langues ; mais aussi de mettre en place une vingtaine d’universités réellement européennes, et d’harmoniser tous les diplômes du secondaire passés en Europe.

Enfin il a suggéré que les listes transnationales choisissent la moitié des eurodéputés dès 2024, après un premier socle de 73 eurodéputés élus de cette manière en 2019.

Il a enfin tendu une main directe à l’Allemagne pour commencer à travailler sur certaines de ces propositions en bilatéral.

4 ans pour travailler avec l’Allemagne

Interrogé sur l’éventuel obstacle que représentait le parti centriste allemand du FDP, qui a déjà mis un veto à un éventuel budget commun au sein de la zone euro, le président a précisé qu’il ne voulait  pas mutualiser de dettes du passé, mais investir dans des projets futurs communs grâce au budget européen.

« Je fais des propositions pour ne pas qu’on me dise que le projet est fait et qu’il faut revenir dans 4 ans, et celà fait longtemps que nous n’avons pas eu de période de 4 ans sans échéance pour la France et l’Allemagne » a souligné le jeune président tout en affichant sa reconnaissance appuyée à l’égard des choix d’Angela Merkel, mais aussi en ironisant sur les lignes rouges posées par le leader du parti FDP, Christian Lindner, qui a dit et répété qu’il ne voulait pas de budget européen. « On a jamais fait rêver les peuples en annonçant ses lignes rouges » l’a rembarré Emmanuel Macron.