La Commission européenne va proposer une stratégie d’innovation dans le domaine de l’intelligence artificielle afin d’établir des « usines d’IA » et de stimuler l’adoption de l’IA générative dans des secteurs stratégiques, selon une proposition de texte consultée par Euractiv.
L’exécutif de l’UE présentera sa communication sur la stimulation des start-ups et de l’innovation dans le domaine de l’IA d’ici la fin du mois de janvier. Cette stratégie peut être considérée comme un premier pas vers une politique industrielle spécifique à l’intelligence artificielle, tandis que du côté règlementaire, l’UE se rapproche de l’adoption formelle de la législation sur l’IA (AI Act).
Le document souligne que l’initiative est devenue une nécessité suite au récent développement soudain et disruptif de l’IA, notant le rôle essentiel des modèles de fondation tels que GPT-4, qui ont donné naissance à des systèmes d’IA à usage général tels que ChatGPT d’OpenAI et Bard de Google.
« La maîtrise des derniers développements en matière d’IA générative deviendra un levier essentiel de la compétitivité et de la souveraineté technologique de l’Europe », peut-on lire dans la stratégie, qui décrit un cadre d’investissement stratégique tirant profit des atouts de l’UE dans ce domaine.
Usines d’IA
Au centre de la stratégie de la Commission se trouvent les « usines d’IA », qui y sont définies comme des « écosystèmes ouverts organisés autour de superordinateurs publics européens et rassemblant les principales ressources matérielles et humaines nécessaires au développement de modèles et d’applications d’IA générative ».
Les superordinateurs dédiés à l’IA et les centres de données « associés » proches ou bien connectés constitueront l’infrastructure physique. Ces « usines d’IA » sont également destinées à mener des « activités à grande échelle visant à attirer des talents », sur lesquelles le texte ne donne pas davantage de détails.
Superordinateurs et centres de données
Au sein de la Commission, l’entreprise commune pour le calcul à haute performance européen (EC EuroHPC) est largement considérée comme une réussite pour ce type de partenariat entre le secteur public et le secteur privé. Une fois achevée, elle établira un réseau de huit superordinateurs interconnectés.
L’idée est donc de modifier la base juridique de l’entreprise commune EuroHPC afin d’introduire le concept d’« usines d’IA », détaillant la manière dont l’initiative devrait fournir une infrastructure de services de supercalculateurs spécifiquement destinée à entraîner des modèles à grande échelle, réduisant ainsi le temps d’entraînement de plusieurs mois à seulement quelques semaines.
Les jeunes entreprises et les chercheurs pourraient accéder à cette puissance de calcul dans toute l’UE, mais ils devront d’abord prouver que leurs activités sont « éthiques et responsables ». L’adhésion au pacte sur l’IA, qui consiste en une initiative volontaire à se conformer rapidement au AI Act, est un moyen de démontrer cet engagement.
« L’infrastructure de calcul est une composante de l’IA au coût élevé et souvent inabordable, ce qui crée des obstacles importants à l’entrée de start-ups sur le marché. C’est pourquoi la proposition de la Commission est si importante : en fournissant le calcul comme un bien public, elle permet à davantage de PME de construire leurs propres modèles plutôt que de s’appuyer sur des produits des Big Tech », a confié à Euractiv Sebastiano Toffaletti, secrétaire général de l’Alliance européenne des PME actives dans le domaine du numérique (European DIGITAL SME Alliance).
En outre, une partie des infrastructures sera constituée de centres de données « existants » liés à l’espace européen commun des données. Aucun détail concernant la sélection des centres de données n’a été fourni, mais le développement d’une infrastructure cloud européenne est devenu un sujet de plus en plus politisé.
Communauté d’innovation
Un autre volet des « usines de l’IA » concerne les centres de services de soutien aux supercalculateurs dédiés aux start-ups et aux chercheurs en IA. L’entreprise commune EuroHPC fournira un point de contact unique pour rediriger les start-ups vers le centre de soutien approprié.
Les services de soutien comprennent des installations de programmation adaptées aux superordinateurs, un soutien algorithmique pour le développement et l’évaluation de modèles d’entraînement de l’IA, ainsi qu’un soutien pour le développement de nouvelles applications dans des domaines critiques tels que la robotique, la manufacture et les nouveaux matériaux.
Toutes les usines d’IA devront collaborer étroitement entre elles, ainsi qu’avec les centres de compétence EuroHPC et d’autres initiatives pertinentes de l’Union en matière d’IA. Toutefois, les bacs à sable règlementaires du AI Act ne sont pas mentionnés de manière explicite dans le texte.
Intégration industrielle
Alors que les usines d’IA se concentrent sur le niveau des infrastructures et des intrants, la Commission souhaite également lancer le programme GenAI4EU pour promouvoir une intégration verticale de l’IA dans l’ensemble de l’Union, car « l’absence d’une approche écosystémique regroupant les compétences nécessaires en matière d’IA et les compétences sectorielles risque d’entraver la capacité de l’Union à maîtriser les derniers développements en matière d’IA ».
L’idée est de mettre en relation les start-ups d’IA avec des entreprises établies dans des secteurs traditionnels tels que l’industrie de production. Le Bureau de l’IA créé dans le cadre du AI Act suivra les progrès de ces applications stratégiques par rapport à des objectifs définis au préalable.
Le potentiel des systèmes d’IA générative est principalement perçu dans les domaines de la robotique, des soins de santé, des biotechnologies — pour lesquelles une initiative sera présentée cette année —, des produits chimiques, des nouveaux matériaux, des batteries, de l’industrie de la production, de l’ingénierie, de la mobilité, du changement climatique, des mondes virtuels, des jumeaux numériques, de la cybersécurité, de l’aérospatiale, de l’agroalimentaire, de la science et pour finir, du secteur public.
Le financement du programme GenAI4EU proviendra de Horizon Europe et du programme pour une Europe numérique pour un montant total de 500 millions d’euros. Les pays de l’UE devraient investir environ 100 millions d’euros dans les Consortiums pour une infrastructure numérique européenne consacrés aux grands modèles de langage (Large Language Models ou LLM en anglais) et aux jumeaux numériques locaux.
Semi-conducteurs
L’entraînement de modèles d’IA nécessite des semi-conducteurs hautement sophistiqués appelés processeurs graphiques (Graphics Processing Unit ou GPU en anglais). En raison d’une pénurie mondiale de GPU, les start-ups d’IA ont beaucoup de mal à s’en procurer, alors que les grandes entreprises technologiques utilisent leurs moyens considérables pour faire des réserves.
Dans ce contexte, la Commission souhaite donner suite à son initiative relative à un processeur européen de 2019 en lançant cette année une « initiative majeure » dans le cadre de l’entreprise commune EuroHPC afin de développer une nouvelle génération de puces électroniques, y compris pour l’informatique quantique.
Investissements
En ce qui concerne les investissements, la stratégie mentionne que le conseil européen de l’innovation fournira des « possibilités d’investissement dédiées » aux start-ups d’IA par le biais de son programme accélérateur, sous la forme de subventions et de fonds propres.
InvestEU, le programme de l’UE pour le financement à long terme des entreprises, mobilisera environ 1 milliard d’euros d’investissements en faveur de scale-ups et de PME, par l’intermédiaire d’un instrument dédié aux fonds de capital à risque.
Dans le cadre de l’entreprise commune EuroHPC, l’exécutif européen et les États membres investiront 2,1 milliards d’euros pour acquérir de nouveaux superordinateurs ou mettre à niveau les superordinateurs existants dotés de capacités d’IA. Cet argent servira également à créer des services d’assistance et à développer des semi-conducteurs adaptés à l’IA.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]




